Terrasse du Front du Médoc

En nous amenant sur la Terrasse du Front du Médoc, Excel nous fait faire un voyage dans le temps.

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Pointe de Grave, printemps 1945.

Voilà désormais huit mois que 4 000 soldats nazis sont retranchés dans la Forteresse du Nord Médoc, un ensemble de 350 bunkers entre Soulac et Le Verdon. Huit mois particulièrement durs pour les résistants locaux et la brigade commandée par Jean de Milleret, alors que le reste de la Gironde était libéré depuis l’été 1944. Le 20 avril 1945, après 7 jours de combats violents, l’occupant est vaincu : le Front du Médoc est terrassé, non sans y faire tomber plus de 1 300 hommes, et le béton des bunkers n’est désormais plus confronté qu’aux assauts de l’océan et aux graffeurs.

Après la guerre, la vie quotidienne peut reprendre son cours dans le Médoc, tandis que la capitale girondine, désormais dirigée par l’ancien résistant Chaban, se modernise tous azimuts. Le symbole le plus spectaculaire de cette modernisation d’après-guerre, c’est certainement l’opération Mériadeck.

Bon si tu es un Bordelais moyen, Mériadeck ça doit symboliser pour toi le jour où tu es allé chercher ton permis en préfecture, les courses que tu te tapes toutes les trois semaines au Auchan, ou encore la fois où tu es allé chercher furax ta Peugeot 205 à la fourrière. C’est aussi ce quartier que tu n’as jamais trop assumé : « Putain c’est quand même beau Bordeaux, dommage qu’il y ait cette horreur de Mériadeck », et quand tu rêvasses dans la ligne A, tu contemples cette forêt de tours administratives un peu surréaliste, et tu te dis : « On en a quand même fait des conneries dans les années 1960 ».

Ou alors, si vous avez un certain âge (oui, on repasse au vouvoiement dans ce cas), vous avez peut-être connu ce quartier un peu cradingue, avec son marché aux puces, ses troquets mal famés et ses putes. « Mériadeck c’était des bordels », aurait déclaré Jacques Chaban-Delmas un jour où il était moins inspiré que d’habitude.

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Bref, devant l’étendue de l’insalubrité du secteur, et comme à l’époque on ne faisait pas dans la dentelle, une grande opération de destruction du quartier est lancée en 1955, et le Mériadeck actuel commence à prendre forme dans le début des années 1970.

Mériadeck aujourd'hui

Mériadeck aujourd’hui

Les ruelles crasseuses de l’époque laissent place à urbanisme sur dalle en contre-haut des grandes artères de circulation. Un morceau de la dalle portera le nom de « Terrasse du Front du Médoc », comme si le béton moderne de Mériadeck voulait effacer définitivement le béton des bunkers nazis du Verdon.

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Pim (qui vient de se faire voler son vélo, bah ça alors ça tombe bien : le commissariat central de Bordeaux est justement à Mériadeck) et Vinjo (qui connaît déjà les lieux pour être allé chercher sa belle voiture à la fourrière quelques jours plus tôt, participant ainsi à l’effort national de renflouement des caisses de l’Etat) se donnent rendez-vous à la station de tram Mériadeck, descente des voyageurs côté gauche.

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

L’accès à la Terrasse du Front du Médoc se fait par un escalier aux odeurs mêlant urine et javel, puis elle nous apparaît, avec sa forêt de tours cruciformes, un signe de ralliement architectural du Mériadeck moderne.

Les promeneurs que nous sommes peuvent ainsi embrasser du regard le Trésor Public, un côté du Auchan, Pole Emploi, le Rectorat, des services de la CUB et du Conseil Général, et quelques tours d’habitation. Malgré quelques buissons, l’ensemble est très minéral, et en ce dimanche on ne peut pas dire qu’il y ait foule sur la dalle.

L’endroit est cependant loin d’être désert, puisque durant notre promenade dominicale nous avons pu côtoyer :

– des adolescents qui profitent de la dalle aux nombreux recoins anguleux pour faire du skateboard

– un vigile qui nous a plus ou moins suivi, trahissant mal son oisiveté ;

– des grandes et jolies filles, aussi peu vêtues que taiseuses, faisant un « shooting » au pied des tours accompagnées de photographes et cameramen (non nous ne les avons pas prises en photo, ne voulant pas passer pour des goujats lubriques) ;

– quelques paumés plus ou moins inquiétants ;

– Claudine et Bobby, postés sur la passerelle qui enjambe le tramway, contemplatifs devant la mer de béton comme les soldats devaient l’être en leur temps face à l’océan sur le front du Médoc.

Claudine et Bobby ne sont pas des citadins pur jus, puisque six mois de l’année ils résident au fin fond des landes girondines, avec leurs premiers voisins à 800 mètres. Mais voilà, Bobby n’a plus 20 ans, il se déplace en déambulateur, et si un jour il se casse la figure et qu’il y a du verglas sur la haute lande, comment elle fait Claudine ? La sagesse et la proximité de leurs enfants et petits-enfants les a incité à investir dans un studio à Mériadeck, là où le paysage pourrait difficilement être plus urbain. Forêt de tours l’hiver, forêt de pins l’été, notre couple de retraités aime être entouré.

Chez Claudine et Bobby l'été

Chez Claudine et Bobby l’été

Chez Claudine et Bobby l'hiver

Chez Claudine et Bobby l’hiver

Claudine a connu le Mériadeck d’antan, elle y travaillait même comme employée de bureau, et aimait l’ambiance franchement populaire des puces de l’époque. Mais le Mériadeck moderne ne lui déplaît pas non plus. Oh bien sur ça n’est pas très beau, m’enfin tout est à portée de main, et si on veut voir de belles pierres le centre historique de Bordeaux n’est qu’à cinq minutes à pieds. Il n’y a que la nuit que Claudine ne recommande pas Mériadeck, les recoins et les arbustes étant propices aux agissements des dealers. Un peu comme si la nuit les fantômes du Mériadeck oublié, crasseux et mal famé, se rappelaient aux bons souvenirs du Mériadeck bureaucratique et procédurier d’aujourd’hui.

Bobby, lui, était prof de maths dans différents établissements de Gironde. Un métier qui suscite peurs et répulsion chez les jeunes, ce qui l’amuse encore aujourd’hui. Comme Bordeaux 2066, Bobby s’intéresse au patrimoine et aux vieilles pierres, mais plutôt à la campagne en ce qui le concerne. Alors quand l’automne l’arrache à sa pinède, il profite d’être à Mériadeck pour emprunter des bouquins à la bibliothèque.

 Allez, courage, on s’en sortira, Bobby et Claudine sont optimistes. Claudine a toujours une place assise dans le tramway laissée par un jeune. Et Bobby est persuadé que derrière chaque jeune se cache une réussite potentielle. Seulement, il faut mettre le paquet dans l’éducation. « Les enfants, c’est très rigolo à faire, mais après il faut s’en occuper » ajoute-t-il l’œil plein de malice.

Claudine et Bobby

Claudine et Bobby

C’est sur ces belles paroles que nous laissons notre couple jovial regagner sa tour, avant de regagner l’infinie lande au printemps prochain. Le jour décroît sur Mériadeck, et la Terrasse du Front du Médoc se fait franchement vide. Pour la traditionnelle bière post-visite, il faudra une fois de plus repasser, l’unique débit de boissons de la rue (qui n’en est pas vraiment une) n’étant ouvert que le midi et en semaine.

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C’est donc un midi de semaine que nous repassons à la brasserie Elixor, au pied de la Tour Guyenne, pour boire un demi de Heineken à 3€ et manger une formule du midi d’un bon rapport qualité-prix (12€). Si comme nous vous venez un jour où il fait beau vous pourrez manger en terrasse, observer les encravatés aller et venir au pied des tours, ainsi que le ballet des dépanneuses de la fourrière s’engouffrant dans le parking du Front du Médoc. En voyant le soleil éclairer l’église Saint-Bruno, entre la tour du rectorat et la tour de la CUB, et en dominant le tramway et les automobilistes du haut de votre dalle, vous vous direz peut-être : « Finalement, on n’était pas si cons dans les années 60 ».

Santé !

Santé !

BONUS : vous vous souvenez de Monsieur Petit-Germot ? Il possède un bouquin sur le Mériadeck d’antan, alors vous pouvez passer le voir à son bistrot !

BONUS 2 : à défaut, on vous conseille un site très complet sur Mériadeck et sa transformation.

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2 réflexions sur “Terrasse du Front du Médoc

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