Rue du Docteur Yersin

Ca y est ! Après 23 rues perpétuellement à bâbord, nous voici enfin en route pour la rive droite. Et pas n’importe où, Excel toujours aussi espiègle ayant décidé de nous envoyer rue du docteur Yersin, en plein cœur de la cité de la Benauge.

RueduDocteurYersin

La Benauge, pour nos lecteurs non bordelais, c’est une cité lambda du coin, avec ses tours, ses barres… et sa mauvaise réputation. Comme toute cité qui se respecte, le quartier n’existait pas il y a 50 ans : la rive droite était encore essentiellement industrielle, et la Benauge n’était qu’un marécage séparant Bordeaux de Floirac. C’est justement là que Chaban-Delmas, en jeune maire dynamique, souhaita impulser la ville de demain : « Nous avons voulu mettre sous les yeux des Bordelais, comme autant d’indications pour demain, ces réalités d’aujourd’hui : maisons claires, ensoleillées, entourées d’arbres et de fleurs, auprès desquelles on disposera de l’équipement collectif le plus complet, où il fera bon vivre, où les nouvelles générations pourront s’élever dans la joie et la dignité ». (Revue Urbanisme, 1953).

Le projet a tout de la ville parfaite à en croire les propos du Maire, ou encore les reportages télévisés de l’époque. C’est une telle réussite que Nikita Khrouchtchev himself vint visiter la cité le 26 mars 1960. On attend encore Poutine pour la visite de Ginko.

La Benauge en 1950 (source : Bordeaux, la conquête de la modernité - Robert Coustet et Marc Saboya)

La Benauge en 1950 (source : Bordeaux, la conquête de la modernité – Robert Coustet et Marc Saboya)

Mais soixante ans après, la Benauge dans l’imaginaire bordelais rime plutôt avec immeubles dégradés, faits divers sordides comme celui-ci ou celui-là, trafics, délinquances en tout genre et insécurité…

Pourtant, une fois sur place, on ne se sent pas vraiment apeuré. Au contraire, une fois passé le tumulte de la quatre-voies et de la voie ferrée Bordeaux-Paris qui ceinturent le quartier, l’ambiance est assez paisible, un peu bucolique même. Les arbres et les fleurs voulus par Chaban-Delmas sont encore là, et aux premières heures du printemps cette présence végétale apaise au milieu des tours, au grand dam des allergies de Vinjo. Si le Docteur Yersin était là, une végétation aussi luxuriante ne manquerait pas de lui rappeler la jungle vietnamienne, région où notre médecin passa quelques années avant de découvrir le bacille de la peste.

panneau

Vignoble bordelais

Vignoble bordelais

Entre les immeubles en pierre d’inspiration art-déco de la cité Pinçon et les grandes barres en béton de la cité Blanche (les deux principales composantes du quartier Benauge), notre rue rassemble surtout des maisons Aquitanis qui ressemblent plus à du préfabriqué qu’à de la pierre de taille. Leurs jours semblent d’ailleurs comptés puisqu’un projet de renouvellement urbain est prévu sur le quartier comme nous l’apprend le site de Bordeaux 2030. Il était temps qu’Excel nous y mène, car selon la façon dont on interprète les documents de planification joints ci-avant, la rue du Docteur Yersin pourrait bien purement et simplement disparaître, laissant orpheline sa consoeur de Lille Moulins, quartier cher à Vinjo et Pim qui y ont tous deux étudié et vécu, à l’époque où ils ne parlaient pas encore d’eux à la troisième personne.

Une rue en voie de disparition

Une rue en voie de disparition

Sans savoir si ce projet de renouvellement urbain souhaite favoriser la mixité sociale, nous pouvons déjà témoigner de la mixité ethnique du quartier. Lors de notre ballade nous commençons en effet par croiser Faïza, arrivée de Casablanca à La Benauge il y a 37 ans. Elle prend l’air avec une voisine sur le pas de sa porte et nous décrit un quartier tranquille, sans problème, où elle se sent bien.

A côté de chez Faïza, stationne un vieux camion de la Pâtisserie Fonseca, spécialiste en pièce montée de mariage mondialement connu, ou tout du moins nationalement puisque ladite pâtisserie est établie à Villeneuve d’Ascq. Traverser la France pour un gâteau de mariage, c’est vraiment (petits) choux…

fonseca

Nous croisons ensuite Marie-Claire, qui rentre du Simply Market de la cité. Ancienne infirmière, arrivée de Bassens il y a dix ans, elle tient un discours plus nuancé sur son quartier. C’est calme et elle n’y a pas de problèmes particuliers, mais les « qu’en dira-t-on » parlent de trafics, de délinquance etc. Elle ne l’a jamais vu, mais ça ne la rassure pas, surtout pour l’avenir. Marie-Claire n’est pas certaine de rester encore longtemps dans le quartier, trouvant que les petites incivilités du quotidien sont de plus en plus pesantes et que « ça se dégrade », même si ça reste mieux que le Grand Parc où elle ne se sent pas bien lorsqu’elle doit y aller. Sa fille lui conseille de partir à Bacalan « qui change beaucoup paraît-il, mais bon il faut être sur du changement ».

yersin yersin3

Face à ces témoignages partagés, nous partons à la recherche de notre traditionnelle bière en espérant y trouver quelques informations complémentaires. Pas de troquet dans notre rue et si nous voyons au loin la devanture du bar « Vive le Portugal », le débit de boisson est malheureusement fermé. Peut être les effets collatéraux d’une récente rixe ?

vivele

Sud Ouest - 23 Mars 2014

Sud Ouest – 23 Mars 2014

Nous nous contentons finalement de sodas au salon de thé / boulangerie, installé en face du supermarché, tout proche de notre rue. Nous papotons sur place avec Mehdi. Si ce jeune Lormontais ne travaille derrière le comptoir que depuis trois mois, il nous assure par contre que le quartier est assez calme.  « La Benauge c’est avant que ça craignait, il y a quelques années quand mon père était jeune, c’était la guerre avec Floirac, Lormont et les autres cités ». Et pourquoi ça s’est calmé ? « Surement que la nouvelle génération a le cœur tendre », déclare-t-il avec un grand sourire qui donnerait presque envie d’y croire.

Mehdi

Mehdi

Orangina

Réalité historique ? Sensibilités différentes de nos témoins ? Subjectivité du sentiment d’insécurité ? Bordeaux 2066 ne rentrera pas dans le débat, mais s’interroge… Depuis la création du blog, nous sommes allés au Grand Parc, où l’on nous a assuré que c’est aux Aubiers que ça craint. Nous sommes allés aux Aubiers, pour y entendre dire que tout est calme et que « Chicago c’est à la Benauge ». Et finalement à la Benauge on nous reparle du Grand Parc…

Croyant en la bonne foi de tous nos interlocuteurs, nous pensons que la réalité doit se situer un peu au milieu de tout cela, à la jonction de ces témoignages. Grâce à notre cartographie exclusive, nous sommes en mesure de vous l’assurer chers lecteurs, le haut lieu de l’insécurité bordelaise est situé quai des Chartrons, à peu près au niveau du skate parc : CQFD.

Insécurité Bordeaux

Dormez tranquille, nous faisons suivre au plus vite notre étude hautement scientifique à nos édiles.

En attendant de recevoir le prix « Justice et Sécurité 2015 » nous décidons de terminer la visite en prenant un peu de hauteur sur la Benauge et c’est depuis Cenon que nous profitons du soleil couchant du printemps. Alors certes le docteur Yersin nous dirait que cela ne vaut pas les temples d’Angkor, mais faute de Cambodge, on se contentera d’admirer la Benauge.

La Benauge vue du Haut-Cenon

La Benauge vue du Haut-Cenon

Publicités

8 réflexions sur “Rue du Docteur Yersin

  1. Vivant dans ce quartier depuis 15 ans et le fréquentant depuis plus de 25 je confirme qu’avant c’était moins calme que maintenant.
    Alors c’est pas le Triangle d’or, mais on ne s’y sent pas en danger d’agression, y a moins de carrés Hermés et des bijoux chics par exemple mais quelle importance après tout. Pour peu qu’on ai des enfants qui ont fréquenté l’école du quartier on se retrouve un certain nombre à au moins se connaitre de vue et se saluer lorsqu’on se croise à la supérette ou dans les rues du quartier, a échanger quelques mots sur les enfants, les instits, les profs, l’école ou le collège sans pour autant avoir d’autre lien au départ que d’habiter le même quartier.
    Mais ne nous voilons pas la face, tout n’est pas parfait, il y a bien un peu de commerce parallèle de substances ou objets illégaux, mais ça reste « discret » et ne joue pas trop sur l’ambiance.
    L’arrivée du tram à proximité a fait évoluer la population aussi. Si les barres et maisonnettes de la rue Yersin sont toujours occupés par la population « historique » les échoppes et autres appartements créés dans les immeubles anciens sont de plus en plus recherchées et le secteur se « boboïse » au fil du décès des anciens propriétaires ou du désir de spéculation et appât du gain car les prix ont sérieusement augmenté.
    On peut y laisser les enfants un peu grands faire une course à la supérette, se rendre au centre de loisirs proche, aller et rentrer du collège ou de l’école pour la dernière année seuls ou chercher un libre à la bibliothèque sans trembler.
    Mais on va laisser croire encore un peu que le secteur n’est pas tentant, ça permettra de limiter « l’invasion » et que le quartier perde son âme, avec son mélange qui se fait assez bien entre ses anciens ouvriers ou employés bordelais qui ont acheté une échoppe et y vivent depuis longtemps, ses habitants, désormais en retraite ou presque, arrivés de plus moins loin qui occupent plutôt les barres et qui élèvent la seconde génération de petits bordelais pendant que la première bossent ou cherchent un travail et les plus jeunes arrivés dansl e secteur parce qu’il était moins cher que la rive gauche et offrait une vie plus au calme.

    Vraiment on est loin de Chicago 😉

  2. Je suis extrêmement surprise de lire que le haut lieu de l’insécurité bordelaise se situe au niveau du quai des chartrons vers le skate park. Pouvez vous développer vos affirmations ?

  3. Je pense que la carte de Bordeaux schématisée avec les cercles vert, bleu et rouge est une preuve irréfutable des affirmations de bordeaux2066. Et puis, tout le monde le sait : à Bordeaux, Chicago ne se situe pas à « New-York » (ou « Thiers Benauge », mais le jeu de mots est moins drôle).

  4. Alors les anciens Lillois, on ne connaît plus ses quartiers ? A septentrion, la rue du Docteur Yersin est à Wazemmes, pas à Moulins… On ne mélange pas les essuies et les serviettes !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s