Rue Henri Dunant

En ce samedi de juin, Bordeaux manque cruellement d’air. L’atmosphère est moite, la ville sent l’asphalte chaud, ses habitants sentent le monoï et/ou la transpiration.
L’ambiance est néanmoins légère, avec une douce euphorie que l’on peut attribuer au solstice, à moins que ça ne soit le fait des cinq buts que l’Equipe de France a inscrit la veille contre la Suisse.
Pauvres Suisses. Certes ils ne nous aiment guère et organisent régulièrement des référendums pour nous bouter hors de chez eux, mais méritaient-ils un sort si cruel ?
Comme pour redorer l’amitié franco-suisse, c’est un citoyen helvète à qui Excel nous fait rendre visite, en la personne de Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge. Après Henri Mérand, c’est le deuxième Henri à qui Bordeaux 2066 rend visite. Pas d’inquiétude si vous aimez ce prénom, notre base de données vous réserve encore 12 Henri en stock, dont le plus célèbre d’entre eux : Monsieur IV.

RueHenriDunant

C’est rive droite que notre Henri du jour est à l’honneur, ce qui nous donne l’occasion de passer le pont une seconde fois, après avoir arpenté il y a quelques temps la Cité de la Benauge. Cette fois ci pas besoin de marcher bien longtemps : la rue Henri Dunant se trouve juste derrière la Place Stalingrad et la caserne des pompiers.

Nous n’avons marché que 10 minutes depuis la Porte de Bourgogne, et pourtant on se sent loin loin du centre ville, dans un faubourg un peu désarticulé mêlant de l’ancien et du moderne, et où la vision des vertes collines des Hauts de Garonne nous transporte déjà vers l’arrière-pays.

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Se disaient-ils ça les Charentais de la fin du 19ème siècle, lorsqu’ils rentraient dans leurs champs de tournesol ? C’est qu’en 1896, en plein essor du chemin de fer, prit place dans le quartier la gare de « Bordeaux-Deschamps », du nom du quai tout proche, qui accueillait des trains de la Compagnie des Charentes. C’était une gare d’où partaient seulement deux lignes : vers le Bec d’Ambès, et vers Saintes en « Charente-Inférieure » comme se nommait le Département à l’époque (et comme s’il existait une Charente Supérieure, non mais franchement…). En proie à des difficultés financières, la Compagnie des Charentes a par la suite été rachetée par l’Etat, et on trouve aussi pour notre ancienne gare la dénomination de « Bordeaux-Etat ». Les ferrovipathes de tout poil trouveront de plus amples renseignements ici.

Gare disparue (source : http://www.histoires-de-bouliac.net/)

Gare disparue (source : http://www.histoires-de-bouliac.net/)

En 1938, avec la création de la SNCF, la petite gare du quai Deschamps ferma définitivement, et laissa place après guerre à la controversée Caserne de la Benauge. Aujourd’hui, les soldats du feu sont toujours là, et le début de la rue Henri Dunant est occupé par des bâtiments de service de la caserne, dans un état plus ou moins douteux que l’on peut attribuer à un déménagement promis dans un futur proche.

Entrée de la rue et bâtiments annexes de la caserne.

Entrée de la rue et bâtiments annexes de la caserne.

Sur le trottoir d’en face, on trouve petites maisons en pierre et sorties de garage, puis une résidence moderne qui a remplacé un ilot insalubre il y a « moins de 10 ans », dixit une riveraine. Au fond, le long du Stade Promis, une parcelle occupée par quelques mobil-homes de Gitans sédentarisés.

C’est tout ? A première vue oui, mais grâce à notre fidèle lectrice Brigitte de l’Association Histoire de la Bastide, nous poussons l’investigation un peu plus loin. A l’angle avec la rue du Général Ducheyron se trouve l’école Créasud dont il est difficile voire impossible de deviner qu’elle abrite en son sein une église désaffectée, et recouverte par des bâtiments plus modernes. Hélène, qui travaille dans l’établissement, interrompt bien volontiers sa pause déjeuner pour nous en dévoiler ses secrets. Dans le silence religieux de cette école de design, entre les salles de classe, on trouve des voûtes, des restes de fresques, ou encore des emplacements de statues. Le secret de cette église oubliée se trouve dans les turpitudes administratives de Bordeaux. Elle a été bâtie entre 1830 et 1838 par un architecte dénommé Bordes, sur un terrain cédé par un Monsieur Letellier qui a désormais une rue à son nom juste derrière. Mais à cette époque, la Bastide est un faubourg en plein essor, et on songe d’ores et déjà à une église plus grande. Vous avez deviné, Sainte-Marie-de-la-Bastide telle qu’on la connaît encore aujourd’hui a été construite en 1860, juste avant l’annexion du quartier par la commune de Bordeaux, puisqu’on se trouvait auparavant sur le territoire de Cenon. Notre petite église n’a guère eu le temps de faire office de lieu de culte qu’elle fut transformée en entrepôts, la rendant méconnaissable de l’extérieur.

Dans les couloirs de Créasud

Dans les couloirs de Créasud

Salle de classe

Salle de classe

La place du fond, toujours très prisée.

La place du fond, toujours très prisée.

Une gare disparue, une église disparue, une caserne qui va disparaître… A croire que David Copperfield est Bastidien ! Mais soyons rassurés, ceux qui ne vont pas disparaître, ce sont les lycéens de François Mauriac. On vous le gardait pour la fin, mais l’élément le plus visible de la rue Henri Dunant, c’est bien ce lycée général et technologique de la rive droite.

Lorsque nous sommes passés, aucune trace des 1400 élèves, en train de goûter au farniente pour les plus chanceux, et de réviser leur bac pour les autres. Mais pour Dominique Goncalves, pas encore de bronzette en vue. Ce professeur d’histoire et géographie aime son bahut, et nous propose une petite visite guidée un matin de semaine. Bien que situé proche de quartiers à mauvaise réputation de l’agglomération bordelaise, Dominique nous décrit un établissement calme, qui peut s’enorgueillir d’une progression de ses résultats au bac ces dernières années. C’est un lycée qui brasse des populations assez diverses : quelques ados des cités de la rive droite, d’autres venant des banlieues aisées que sont Bouliac ou Carignan, et une importante proportion de campagnards de l’Entre-Deux-Mers, souvent assez excités de découvrir la « capitale » en arrivant en Seconde. Gageons que François Mauriac, lui-même issu d’une famille bordelaise aisée et fin sociologue des campagnes girondines de l’époque, n’aurait pas renié ce mélange des genres pratiqué par le lycée qui porte son nom.
Pour enrichir son projet pédagogique, le lycée François Mauriac a opté pour le développement culturel. C’est ainsi qu’outre les classes européennes en anglais et en espagnol, on trouve à Mauriac des élèves du Conservatoire, que l’on aperçoit d’ailleurs de l’autre côté du fleuve depuis les salles de classe. Un partenariat est également en préparation avec le Musée d’Aquitaine, pour faciliter l’accès à ce grand musée du Cours Pasteur à nos jeunes banlieusards et campagnards.

Mauriac, qui n'a rien à envier à Montaigne ou Montesquieu.

Mauriac, qui n’a rien à envier à Montaigne ou Montesquieu.

La cour du lycée

La cour du lycée

En sortant du lycée, Bordeaux 2066 qui a passé son bac il y a maintenant 10 ans se sent vieux. Nous repassons devant l’ancienne église devenue Créasud. Nous décidons d’imiter les étudiants lorsqu’ils ont une pause et filons tout droit vers le Mosquito, bar-snack-tabac situé rue de la Benauge où nous accueillent Lorenza et Pascal. Comme s’ils avaient suivi les rails de feu la Compagnie des Charentes, notre couple de tenanciers est arrivé de Vendée il y a 18 mois environ, et nourrit élèves et étudiants n’appréciant pas les prestations de leur cantine. Leur terrasse possède un atout non négligeable, elle est située en face d’un garage Alfa Romeo désaffecté. Rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’on peut y voir incrustées dans la façade deux colonnes en pierre, qui marquaient l’entrée de notre petite chapelle oubliée.

Face à l'ancien garage. Disparition programmée là encore !

Face à l’ancien garage. Disparition programmée là encore !

Lorenza, Pascal, et une cliente.

Lorenza, Pascal, et une cliente.

Notre bière terminée, nous laissons la rue Henri Dunant à sa torpeur estivale.
Là où Blayais et Charentais arrivaient en train il y a quelques décennies, ce sont dès le mois de septembre les étudiants et lycéens de l’arrière-pays de la rive droite qui feront leur retour dans cette rue chargée d’histoire et de géographie.

Dissertation : la Bastide, terre de migrations, vous avez trois heures !

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