Rue Charles Chaigneau

Dans le cadre d’Agora, Biennale d’architecture de Bordeaux, nous vous proposons un hors-série de quatre rues visitées en quatre jours, avec pour une fois un tirage au sort restreint parmi les quartiers liés à la biennale. Aujourd’hui, c’est la rue Charles Chaigneau qui a été tirée au sort pour le quartier Brazza.

Bordeaux ville la plus ceci, Bordeaux ville la plus cela…

C’est dingue ces temps-ci comme Bordeaux a la cote. Bordeaux réussit tout, elle est un eldorado pour cyclistes, entrepreneurs, écolos, médecins, tourneurs-fraiseurs ou encore clowns unijambistes. Dans la presse et dans le microcosme local, la machine à autosatisfaction fonctionne à plein, et on s’attend à tout moment à ce que l’Express (au hasard) nous sorte un palmarès « EXCLUSIF : les villes où il fait bon sortir sa poubelle au soleil couchant », où Bordeaux serait première bien sûr, devant Toulouse, devant Paris, devant Nantes, devant le reste de l’humanité. On commenterait alors ce nouveau palmarès sur les réseaux sociaux à base de : « Ma viiiille, trop fieeeeer ❤ », et chacun enverrait alors l’article à ses potes parisiens en écrivant : « Alors mon gars t’es bien sur le périph à sortir du bureau à 21h ? Bé moi tu vois je pars à la plage pour le dîner. Allez salut bande de loosers. »

On rigole on rigole, mais nous chez Bordeaux 2066 on est comme ça aussi. En sortant de chez soi, en allant au bureau, en buvant des coups en terrasse le dimanche ou même dans les bouchons : Bordeaux est diablement belle, sa pierre blonde nous enchante, et les reflets de la Garonne nous ravissent. Même dans les quartiers où il n’y a « rien à voir » (coucou Caudéran), le charme opère, et oui il est inutile d’être faussement modeste : nous vivons dans une ville magnifique.

Le tirage au sort pour notre première rue spécial Agora 2014 est un véritable pied de nez à toutes ces certitudes. En choisissant la rue Charles Chaigneau, Excel frappe un grand coup et nous amène dans un Bordeaux méconnu : industriel, bruyant, pollué, et surtout moche. « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde » se plaît à dire la maman de Vinjo lorsqu’il critique sa chère ville de Limoges. Elle a raison bien sûr. Mais en ce qui concerne la rue Charles Chaigneau, l’hostilité de l’environnement est frappante, et on ne pense pas s’attirer beaucoup d’ennuis en écrivant cela.

Déjà on ne vexera aucun riverain : il n’y en a pas. Après l’astuce du 2 rue Gouvea, voilà un autre moyen de gruger les contrôleurs TBC (chose que nous ne saurions approuver) : vous pouvez dire que vous habitez rue Charles Chaigneau.

On ne peut pas non plus apprécier la poésie du paysage fluvial, puisque la rue Charles Chaigneau se transforme en Quai de Brazza dès qu’elle tangente la Garonne, nous voilà donc hors sujet.

S’y promener à pieds n’a rien d’un parcours de santé : tout un trottoir est envahi d’herbes folles, mais est surtout interdit aux piétons, pas banal pour un trottoir !

Une rue interdite aux piétons

Une rue interdite aux piétons

Non le plus adéquat pour découvrir cette rue, c’est bien la voiture. La voirie est un véritable billard, y compris pour les bus qui ont un site propre sur toute la longueur. Merci Chaban-Delmas, pas le maire, mais le pont. En effet, la rue Charles Chaigneau est l’accès principal côté rive droite du nouveau pont, et ce sont donc des milliers de véhicules qui y circulent chaque jour. Mylène, jolie brune qui elle vient travailler à vélo dans le quartier nous le confirme : la rue sature en heure de pointe, et c’est d’ailleurs la seule attraction du secteur.

Une rue favorable aux voitures

Une rue favorable aux voitures et aux bus

Tous ces automobilistes ignorent probablement qu’ils sont en train d’user leur embrayage rue Charles Chaigneau, puisque pas un seul panneau ne signale l’existence de la rue. Une rue sans adresse ni même panneau, voilà qui est fantomatique.

Fantomatique est également tout un pan de la rue, occupé par un long et haut mur, mais suffisamment abîmé pour qu’on puisse voir à travers à certains endroits. S’ouvre alors à l’œil des curieux que nous sommes un paysage post-industriel un peu désolé : celui de feu l’usine Soferti, qui a fabriqué ici des engrais et produits chimiques jusque 2006 et a légué au sol des substances qui ne donnent pas envie d’y faire son potager, pour le moment.

L'ancienne usine Soferti depuis la rue Chaigneau

L’ancienne usine Soferti, depuis la rue Charles Chaigneau

Sur le trottoir d’en face, l’industrie est encore bien vivante, avec une entreprise de peintres en bâtiment et les chantiers navals CNB (pour Constructions Navales de Bordeaux)  spécialisés dans les voiliers de luxe et rassemblant tout de même quelque chose comme 400 emplois.

Si vous allez sur leur site Internet, vous constaterez que la CNB existe depuis 1987, à peu près comme les auteurs de Bordeaux 2066. Oui mais la tradition des chantiers navals est bien plus ancienne sur la rive droite, et avant la CNB il y a eu différentes sociétés comme les « Forges et Chantiers de la Gironde », ou encore la société « Chaigneau et Bichon », dirigée un temps par le lormontais Charles Chaigneau qui nous occupe aujourd’hui. C’est à Chaigneau et Bichon, avant la naissance de Charles, que nous devons notamment le lancement en 1816 de « La Garonne », premier navire commercial à vapeur français. « Bordeaux meilleure ville d’Europe pour construire des voiliers » titrait alors L’Express de l’époque.

Les mats de l'usine CNB

Les mats de l’usine CNB

Si Charles Chaigneau n’a pas de panneau pour lui rendre hommage dans la rue qui porte son nom, au moins a-t-il hérité d’une rue en pleine cohérence avec la vie qu’il a menée.

Si l’activité navale se porte bien ,sur le trottoir d’en face tout reste à (re)faire. Rassure-toi lecteur, la rue Charles Chaigneau n’est pas condamnée à rester une expression de tout ce que l’urbanisme fait de plus trash, entre mauvaises herbes, embouteillages et friches industrielles. Si tout se déroule comme prévu, la halle de l’usine Soferti sera réhabilitée au cœur d’un secteur de 6000 habitants où l’on promet même un « quartier paysage » et que les prix ne seront pas exorbitants (coucou Ginko).

En buvant une Super Bock dans un bar-resto portugais du Bas-Cenon tout proche, Bordeaux 2066 repense à cette drôle de rue sans panneau ni riverains, bruyante, polluée, et pas franchement belle. On a tous connu une fille pas très gracieuse au collège, qui s’est avérée être une bombe par la suite, et là on se dit « si j’avais su… » . Et si c’était le même processus pour la rue Charles Chaigneau ? Et si son futur résidentiel était à la hauteur de son passé industriel ? Si les équipes du projet Brazza font du bon boulot, en 2025, on enverra à ses potes parisiens des selfies d’apéro en écrivant : « Alors looser, encore dans les bouchons ? Regarde comme moi je me mets bien sur ma terrasse au soleil, rue Charles Chaigneau ».

Produits typiquement bas-cenonais.

Produits typiquement bas-cenonais.

Bonus : pour nos lecteurs intéressés par les revendications en tout genre, ci dessous un beau spécimen trouvé sur un arrêt de bus de la rue Charles Chaigneau.

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2 réflexions sur “Rue Charles Chaigneau

  1. Avant la construction du Pont Ba-Ba, la Rue Charles-Chaigneau ressemblait encore moins à rien.
    Le bitume était approximatif. À quoi bon le rénover ? La circulation était bien clairsemée, à tel point que les herbes non désirées se développaient allègrement, au gré des fissures dans le goudron…
    L’avantage était qu’elle constituait un bel itinéraire malin, prolongé vers les Coteaux de la Rive Droite par les rues Gaston-Leroux, Gabriel-Dedieu, ou Sourbes.
    Aujourd’hui, il est vrai que le coin n’est réputé ni pour son patrimoine architectural, ni pour son cadre paysager, encore moins pour ses balades pédestres ou cyclistes (quoique : les pistes cyclables y sont lisses).

  2. Oui, Bordeaux est bruyante, envahie d’autos et beaucoup trop minérale. C’est pourtant une très belle ville, mais sûrement trop étalée pour qui rêve de village et d’intimité !…

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