Rue François Chambrelent

« – Qu’est-ce qui tombe des arbres en automne à Bacalan et qui finit par un G ?

– Bé une feuille cong ! »

Eh oui, pour ce 41ème tirage au sort, nous pouvons enfin affirmer que nous avons visité tous les quartiers de Bordeaux, puisque nous voilà partis vers Bacalan, petit quartier du nord de Bordeaux, coincé entre Bassins à Flots et Pont d’Aquitaine.

Commençons par désamorcer une des plus solides légendes urbaines de Bordeaux : le nom « Bacalan » ne viendrait pas du Portugais « bacalhau », pour « morue », mais plutôt de la famille De Bacalan, des notables issus de Sauveterre-de-Guyenne, et qui avaient fait construire une grande maison en ce point du bord de la Garonne. Cette version est moins rigolote, mais certainement plus plausible que la première dans la mesure où la morue n’a jamais été exploitée à Bacalan.

RueFrançoisChambrelent

Ahh Bacalan… Par où commencer ?

Bacalan la craignos, là « où les chauffeurs de taxis refusaient de t’amener il y a encore 15 ans », là où le port du casque semble être optionnel pour les deux roues et où globalement le code de la route semble prendre quelques libertés, là où on a détruit le dernier bidonville de Bordeaux il n’y a pas si longtemps ?

Ou alors Bacalan la valeureuse ouvrière, fière de sa forte identité, de sa gouaille sans pareille, de ses militants cocos et anars, de ses républicains espagnols, et de son glorieux passé fait de chantiers navals et de docks grouillant de salopettes bleues ?

Passé ouvrier, Gitans, accent, désindustrialisation, délinquance, bétonisation… Les mots-clés que nous associons à Bacalan défilent dans notre tête en même temps que les arrêts du 9. La population du bus rajeunit et se fait plus bigarrée : bienvenue à Bordeaux Nord ! Nous descendons Place Maran, mais pourtant nous ne rigolons plus du tout : la pluie a décidé de s’incruster dans notre sortie, et elle est hélas un invité incompatible avec notre méthodologie de visite consistant à flâner dans la rue et à intercepter les passants, quand il y en a.

Au coeur du 1er arrondissement

Au coeur du 1er arrondissement

Et pourtant… Sans cette forte pluie qui nous a trempé jusqu’au zoo, nous n’aurions jamais couru pour trouver un abri, et nous ne serions jamais tombé sur ce qui reste à nos yeux un des endroits les plus hors du temps de notre ville. A quelques encablures du Boulevard Brandenburg, dans une rue de petites maisons ouvrières, nous tombons sur un « bar-cave » surprenant d’anachronisme : sol en ciment, toilettes consistant en un trou sur une dalle de béton, jeux de cartes animés entre habitués, jurons bordeluches et déco indatable jouxtent les tonneaux proposant du vin à 1,60 euros le litre, servi au choix dans une bouteille plastique ou bien dans un verre à moutarde.

Devant le comptoir, une ribambelle de gaillards du quartier, verbe haut et trogne du gars à qui on la fait pas, se racontent leur dernière sortie de chasse, ponctué de cet inénarrable « wangculé » (orthographe non contractuelle) faisant la renommée de notre parler local.

Derrière le comptoir, c’est Jeanine, 83 ans de vie bacalanaise au compteur, « les cannes un peu mal foutues » mais l’œil on ne peut plus vif, et la langue pas franchement dans la poche. Jeanine et sa sœur tiennent ce troquet depuis 1954, tandis que leur tonnelier de père ne voulait pas les voir partir loin de lui. Pas question de retraite pour Jeanine, qui aime sa clientèle qui d’ailleurs le lui rend bien. Pas besoin de mots, ça se voit.

Tandis que le déluge continue de s’acharner sur Bacalan, nous en profitons pour échanger quelques impressions sur le quartier avec Jeanine et les gars du comptoir. Jeanine ne quitterait Bacalan pour rien au monde, et ne craint rien ni personne : « Ca ne manque pas de branleurs ce quartier, mais moi je sais que je peux me promener où je veux même au milieu de la nuit, et pas un des drolles ne me mettra la main dessus ».

Pavé dans la mare : « Et les Gitans dans tout ça ? »

« Oh bah bien sûr certains font leurs petits trafics, mais nous on les laisse tranquille, et eux ils nous laissent tranquille. On n’a aucun souci avec eux, et ils viennent des fois boire un coup. Je dirais même que ce sont des gens sur qui on peut compter quand on a un pépin ».

Et un client de confirmer : « Ce ne sont pas des saints, m’enfin les Gitans ils ont bon dos. C’est bien pratique de les avoir sous la main pour les accuser quand il y a une connerie de faite ».

La pluie se calme, nous laissons donc les habitués de Jeanine se remettre au rami en se resservant dans leurs verres à moutarde. Un nom, une adresse, une photo ? On a décidé que non : ce troquet constitue un patrimoine tellement précieux qu’on n’a guère envie de l’exposer. Donc pour les plus motivés, allez arpenter les ruelles de Bacalan, vous tomberez certainement dessus !

Vue générale de la rue François Chambrelent

Vue générale de la rue François Chambrelent

Direction la rue François Chambrelent. On l’aurait presque oublié, mais c’est bien cette rue là qu’Excel nous a demandé de visiter. A première vue elle nous déçoit un chouïa : alignement de petites maisons au standing variable, on n’y remarque que deux ados vêtus d’un maillot du Portugal. On y repère également le siège social d’une entreprise de cuir, ainsi qu’une maison neuve en bois dont le trottoir est parsemé d’écorces de pin. Peut-être une allusion subtile à François Chambrelent, ingénieur agronome ayant pris la suite de Nicolas Brémontier dans la plantation de la forêt des Landes.

L'esprit de Chambrelent plane sur les lieux

L’esprit de Chambrelent plane sur les lieux

Mais décidément aujourd’hui, une bonne étoile nous accompagne. Tandis que nous faisons demi-tour au bout de la rue, nous tombons sur Mercedes, à pieds. « Mon homme répondra mieux que moi à vos questions, il est en train de réaliser un film sur le quartier. Le voilà qui arrive ». Son homme, c’est Erwin. Ancien Parisien, Erwin s’est fixé à Bacalan il y a six ans, y a fondé une famille, et semble en être tombé amoureux au point de faire un film sur la transformation du quartier, en écho à sa propre vie. Tout cela est en cours d’élaboration, mais on vous invite grandement à aller voir son site, où sont déjà disponibles des extraits avec des paroles d’habitants.

Erwin, témoin des mutations de Bacalan

Erwin, témoin des mutations de Bacalan

Sur les conseils d’Erwin, nous filons au bout de la rue François Chambrelent juste à droite, au bistrot « Chez Marjolaine », qui est bien le plus proche de notre exploration du jour. Marjolaine est partie il y a une vingtaine d’années maintenant, mais Marc, le patron, a souhaité en conserver le nom. Comme chez Jeanine et sa sœur, les habitués jouent aux cartes (à la belote coinchée cette fois ci) ou refont le monde.

Entre deux belotes, José, Alfonso, Marc et les autres répondent à nos questions et nous racontent quelques tranches de vie bacalanaise. Ici aussi on loue la convivialité et la cohésion de ce quartier où Gitans, Arabes, Ibères et Français de souche s’engueulent surtout pour savoir si « putaingg tu coinches ou pas ».

Chez Marjolaine

Chez Marjolaine

Et la convivialité, ça passe beaucoup par les bistrots. Un des gars a compté : 29 bistrots ont fermé depuis 1980. Avant il y en avait un par rue, voire plus. Désindustrialisation, hausse de l’individualisme, charges excessives ? Sûrement un peu de tout ça. Si Marc a tenu bon lui, c’est grâce aux bonbons qu’il vend aux collégiens d’en face. « Ils rentrent deux par deux, et c’est bonjour – s’il vous plaît – au revoir. Non mais attends, et puis quoi sinon… ».

Marc est aussi président d’un des deux clubs de pétanque de Bacalan, le CBB, qui existe depuis 1923. Deux clubs qui cumulent une centaine de licenciés pour un si petit quartier, on voit que ce sport est une affaire sérieuse ici. D’ailleurs autour de la belote, on nous présente José, champion d’Aquitaine… mais avec le club rival !

Plus surprenant encore, une feuille A4 affichée dans le bar, listant tous les suspendus, temporaires ou à vie ! Se faire suspendre par la ligue de pétanque ? Les motifs ne manquent pas : insultes, bagarres… « Il y en a qui ne savent pas boire ».

La liste, rendue anonyme par nos soins, des suspendus de Gironde.

La liste, rendue anonyme par nos soins, des suspendus de Gironde.

Si on ne coinche pas, chez Marc, on peut aussi lire le journal. Au choix : Sud Ouest ou Aujourd’hui en France. Il y a deux journaux en mémoire d’un ancien client, « Papi Poisson », qui tous les matins monopolisait le Sud Ouest pendant près de deux heures tant il le lisait méticuleusement. Alors du coup Marc a investi dans un deuxième journal ! Et si Papi Poisson a beaucoup marqué notre cafetier, c’est surtout grâce aux récits que permettait son âge canonique : notre ancien client aurait ainsi connu les trois premières voitures de Charente ! Quelle mémoire ce Papi Poisson (dont l’histoire ne dit pas si c’était un rouge) !

Quel avenir pour cette riche vie de quartier à Bacalan ? A 500 mètres de là, le long des Bassins à Flots, les grues travaillent sans répit. « Ici ça ne changera jamais, on n’est pas concerné » nous a-t-on dit tant chez Marc que chez Jeanine. D’après notre cinéaste Erwin, certains habitants seraient même contents qu’il se passe de nouveau quelque chose chez eux.

Dans un mois Marc va prendre sa retraite, et il a déjà trouvé un repreneur. Le président du club de pétanque va laisser sa place… au président du club d’échecs. Peut-être le bon remède pour ne pas devenir fou à l’ombre des tours.

Avec Marc

Avec Marc

Parmi la déco-fouillis du bar : la Victoire dans les années 70

Parmi la déco-fouillis du bar : la Victoire dans les années 70

Un galopin offert par Marc plus tard, nous reprenons le tram vers le centre ville, qui vu d’un Bacalan presque villageois nous a paru si lointain. Le tram longe les grues avant d’enjamber le pont tournant, celui que les chauffeurs de taxis refusaient de franchir il n’y a pas si longtemps. Puissent les nouveaux quartiers sublimer l’esprit de Bacalan, la conviviale frondeuse dans laquelle nous avons passé l’après-midi, et ne jamais lui faire d’ombre.

Santé

Santé

BONUS. Si comme nous vous aimez les brèves de comptoir, notre escapade bacalanaise nous en a offert quelques savoureuses.

Pendant la partie de cartes :

« Tu t’en branles, tu t’en branles, mais tu me fais prendre une branlée con »

« Alors messieurs les apprentis journalistes, c’est mieux que la partie de Pagnol ici hein ? »

A propos de Ginko : « Ils nous ont même foutu un immeuble noir. Comme si on n’en broyait déjà pas assez comme ça, du noir ».

A propos de la pluie : « Wanggculé on va bosser comme les Chinois bientôt, le parapluie sur la gueule ».

A propos du calme du quartier: « Alors oui bien sûr il passe de temps en temps une voiture qui roule à 250, m’enfin on ne s’en occupe pas ».

Au bar : « J’ai dit à ma femme que je rentrais à 17h. Je suis bon, il est que 18h30 ».

BONUS 2 : Lorsque l’on tape « Bacalan » sur Youtube, on tombe sur cette rafraîchissante vidéo :

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