Cours de la Martinique

Ca y est, c’est l’été … il fait chaud et c’est le début de la canicule sur Bordeaux, pas de quoi nous arrêter pour autant ! Armés de notre courage et déterminés à nous rafraichir autour d’une petite mousse en fin de visite, nous partons pour notre 48ème rue, direction les DOM-TOM : pas le bagne de Cayenne mais plutôt la Martinique ! A nous Fort-de-France, les plages et la mangrove de l’île aux fleurs. Bon évidemment, à nous plutôt le cours de la Martinique, en plein milieu des Chartrons, sur ce qui ressemble encore à Check Point Charlie dans l’esprit de certains vieux Bordelais du centre ville, qui ont longtemps considéré que cette artère marquait la limite Nord de ce qui est « « « fréquentable » » ».

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Pourquoi la Martinique d’ailleurs ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, aucun lien douteux avec le commerce triangulaire. Le précieux Robert Coustet nous apprend qu’en 1902, après l’éruption de la Montagne Pelée, les Bordelais émus par le drame (et par la mort de nombre des leurs installés sur place) ont décidé de rendre hommage à l’île des Antilles en donnant son nom au Cours qui était en train d’être percé en plein milieu des Chartrons (son inauguration date de 1907, date d’ailleurs inscrite sur le fronton de l’immeuble qui fait angle avec le Cours Portal). Un peu comme si en 2011 on avait décidé de créer un cours Fukushima à Ginko, tout compte fait.

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Trêve de mauvais esprit, commençons notre exploration. Première impression en arrivant sur place : voitures, voitures, voitures ! Alors certes le cours ne ressemble quand même pas à la rocade un lundi matin à 8h, mais on se sent tout de suite dans une rue de Bordeaux qui a gardé une vocation automobile et où le tout bagnole des années 1980 fait office de loi. Pas tout à fait la même ambiance que les flâneries dans la rue Notre Dame pourtant juste à côté.
A propos de voitures, la boulangerie de la rue a dû voir passer la toute première. Cours de la Martinique, elle est installée depuis bien longtemps puisque son four date de 1765, sous Louis XV ! Depuis 2000 c’est Serge 1er, moissagais d’origine, qui officie au fourneau, et on peut vous le dire : son pain gascon traditionnel cuit au feu de bois est délicieux !

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Un peu plus bas, faisant angle avec la rue Notre-Dame, on remarque une imposante maison de maître surmontée de l’inscription « G. Pépin Fils Aîné Matériel Viti-Vinicole ». Voilà qui rappelle les liens étroits entre la viticulture et le quartier, avec cet établissement qui a accueilli jusqu’à 420 salariés au 19ème siècle, connu sous le nom de maison « Pépin-Gasquet », qui a été le leader français du conditionnement des vins. Quoi de plus normal de bosser dans le raisin quand on s’appelle Pépin après tout !

Le siège de la disparue maison Pépin

Le siège de la disparue maison Pépin

On continue tranquillement à descendre le cours, le long d’un alignement disparates de maisons de négoce et d’immeubles plus récents, mais petit à petit une drôle d’impression nous gagne … oui, pas de doutes, c’est de plus en plus laid et incohérent ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, on se retrouve en quelques mètres dans un extraordinaire condensé de « ville moche » avec des immeubles délabrés, abandonnés, des façades aveugles … et tout ça en plein milieu des Chartrons, à deux pas des quais et juste en face d’un bateau de croisiéristes. Si nous n’avions pas été forcément surpris de trouver un bel échantillon de « ville chiante » aux portes de Caudéran, il faut avouer que l’on ne s’attendait pas à trouver un aussi bel échantillon de  » ville moche » en face des quais.

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40 francs l’entrée au Feeling Cosmopolite !

Sur ce moche trottoir, nous croisons Rabah, qui vit dans le quartier depuis 1990. Il nous apprend notamment que le bâtiment abandonné donnant sur les quais est l’ancienne ANPE, et a aussi accueilli une boîte de nuit, le Feeling Cosmopolite, fermée depuis plusieurs années suite à des bagarres et quelques petits trafics. Pourquoi ce site, qui doit probablement appartenir à une puissance publique, n’a depuis jamais été repris en main ? Mystère … si un promoteur immobilier nous lit, il y a peut-être un coup à faire !
Malgré cette fin de cours un peu « moche » (mais finalement le Cours de la Martinique ne peut s’en prendre qu’à lui-même, puisque c’est son percement au début du 20ème siècle qui a engendré ces façades aveugles) Rabah aime son quartier. Le cours de la Martinique est un peu trop passant peut être, mais les Chartrons c’est son village et il s’y sent comme un poisson dans l’eau.

Rabah

Rabah

D’ailleurs ce n’est pas le seul poisson du cours. En poussant un peu par hasard la porte de Nosy Be Import, que l’on croyait être un importateur de produits malgaches, on se retrouve en fait dans l’antre de Nicolas, qui fabrique des aquariums marins sur mesure depuis douze ans. L’atelier est à Beychac et Caillau, et la boutique bordelaise sert plutôt de show-room … Mais attention, on ne vous parle pas de l’aquarium qu’on trouve chez mamie, sur le napperon, avec le petit poisson rouge ramené de la fête foraine. Non non non, là il s’agit d’installations de plusieurs centaines de litres d’eau salée, avec coraux intégrés, milieu aquatique recréé etc.
C’est Nicolas qui nous accueille et nous explique tout cela. Bon il s’agit clairement d’un marché de niche (le comble pour un fabricant d’aquariums), avec deux / trois boutiques du genre en France et des clients qui sont prêts à faire des centaines de kilomètres et a consacrer pas mal d’argent à leur passion. Aucun de nous deux ne se voit installer de tels aquariums dans nos appartements respectifs, mais le discours de notre hôte nous passionne et on découvre un monde aussi captivant que les poissons multicolores qui se promènent devant nous !

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S’il est passionné et bavard quand il faut évoquer Madagascar, Nicolas est plus réservé sur le Cours de la Martinique. Même si lui ne cherche pas forcément le passage du quidam, voire même le fuit lorsqu’il s’agit d’enfants turbulents qui maltraitent les poissons, comme les autres commerçants il regrette que le cours de la Martinique soit dédié à la voiture, ne laissant que peu de place aux promeneurs éventuels. Malgré tout de nouveaux commerces s’installent et sur les bons conseils de notre fabricant d’aquariums, nous allons terminer notre visite juste à côté dans le petit bar / épicerie ouvert par Julian.

Julian c’est un panaché moitié parisien, moitié ariégeois, installé depuis peu à Bordeaux et qui en profite pour faire découvrir les bons produits de ses origines : eau de la Seine, jambon de Paris, café amer à 4€, le tout servi dans une ambiance détestable … mais non bien sûr ! Ce ne sont pas les produits de Paris mais ceux de l’Ariège que Julian a choisi de mettre en avant : pâtés, conserves, fromages, légumes cuisinés, vin rouge, vin blanc … que des produits « nature » ou bien issus d’une agriculture raisonnée, constituant ainsi un second hommage culinaire à nos voisins de Midi-Pyrénées, en face du pain moissagais. En commerçant de qualité, Julian vend même de la bière artisanale de Saint-Girons. Malheureusement il n’en reste plus qu’une au frais, que l’on complète donc d’un verre de vin cathare pour résister tant bien que mal à la température qui monte de plus en plus.

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Alors certes les voitures passent encore et encore sur le cours, certes certains immeubles collent mal à l’imagerie classique d’une ville Unesco … mais au delà de cette esthétique douteuse, au final nous avons été en bonne compagnie (créole) pour cette balade aux limites du Bordeaux « « « fréquentable » » », où le vin de négoce flirte avec des poissons tropicaux et des produits cathares. Bons baisers du Cours de la Martinique.

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12 réflexions sur “Cours de la Martinique

  1. Merci pour cette nouvelle découverte. Dommage d’avoir manqué « le » spécialiste bordelais des produits tropicaux et de leur commerce (Yves Péhaut). Il vous aurait donné plein d’infos. Vous pouvez vous rabattre sur son dernier livre consacré à la société Maurel et Prom à Bordeaux (publicité gratuite bien sûr !).
    A. Lenoble

  2. et le coiffeur et son salon resté dans le jus des années 1900 ? des décennies d’activité sur cette artère et assurément une de ses figures marquantes !

  3. C’est toujours un plaisir de lire le compte-rendu de vos déambulations bordelaises, d’autant que vous connaissez bien la ville et son ambiance (la référence au cours de la Martinique comme limite de la ville fréquentable, en son temps, le prouve). Bonne continuation 🙂

  4. Comment dire ? Vous avez rendu compte du cours de la Martinique comme artère automobile (finalement peu fréquenté) un tant soit peu désertique, mais aussi comme frontière avec le centre-ville : votre désintérêt pour cette rue de Bordeaux transparaît dans votre billet. Mais était-ce une raison pour faire l’impasse ^^ sur la partie haute du cours, qui ne s’arrête pas au cours Portal, mais se poursuit bel et bien jusqu’à la rue Godard, aux confins de la rue du Jardin Public. Nous mettrons cet oubli, en période estivale, sur le compte de la canicule qui a dû accentuer le caractère inhospitalier du cours de la Martinique. Dommage.

    • Bonjour Jame,

      On a plutôt bien aimé cette rue, pas de désintérêt de notre part en tout cas 😉 Apres comme a chaque fois pour ce blog tout dépend des gens que l’on croise et de leurs avis … Cette fois ci la voiture semblait une préoccupation pour beaucoup, ça n’aurait peut être pas été le cas si nous étions passés deux heures avant ou après : la beauté de l’aléatoire 🙂

  5. Merci à vous deux pour cet article qui reflète parfaitement l’impression de que j’ai du Cours de la Martinique, près duquel j’habite depuis 12 ans : trop de voitures, et plutôt moche… Mais c’est une belle surprise de croiser Rabah, mon voisin, dans votre article! Quant à l’immeuble désaffecté, j’habite derrière, et à voir le défilé de félins chaque soir sur le toit, je n’ose pas trop imaginer dans quel était il doit être à l’intérieur… Délicieux sandwichs chez Julian et pain savoureux Cours de la Martinique, je confirme. Quant aux salons de coiffure, tant l’ancien que Garance, ils valent effectivement le détour tant leurs propriétaires sont sympathiques. Merci encore pour cette petite balade martiniquaise!

  6. Intéressante déambulation, merci ! A propos, je me suite toujours demandé l’origine de l’Hotel de Maistre, ensemble moderne d’appartements de standing dans le cours de la Martinique. Que vient faire le nom de cette famille de Chambériens au milieu des Antilles ?

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