Impasse du Chapelet

Etrange tirage au sort que ce 52ème de nos visites de rues bordelaises.

Il faut dire que la veille au soir, l’équipe de Bordeaux 2066 se livrait à une activité d’une grande originalité : boire des bières dans un bar de la Victoire. Oui mais voilà, la veille au soir, c’était le vendredi 13 novembre, et au fur et à mesure que nos bières se vidaient, nos écrans de smartphone se remplissaient de nouvelles sordides en provenance de la capitale. On ne va pas vous la jouer « Génération Batacalan » et tout le tintouin, mais il faut bien avouer qu’après avoir passé quelques heures à suivre les directs des chaînes d’infos en continu, notre état d’esprit allait plus vers un week-end en position du fœtus sur nos canapés que vers la visite d’une rue de notre ville encore hébétée.

Puis est venu le temps de se ressaisir. « Occupy terrasse, not afraid » scandait Internet, comme si le fait de parler Anglais donnait de la prestance géopolitique à un acte somme toute à la portée de tous. Soulagée par le fait que l’ordre de mobilisation générale contre l’ennemi consiste en une binouze collective, l’équipe de Bordeaux 2066 a donc éteint sa télévision et s’est rendue à l’évidence : comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous luttions contre le terrorisme depuis de longues années déjà.

On s’y voyait déjà : pourquoi pas une rue cosmopolite du Bordeaux populaire ? Une rue qui raconte l’histoire portuaire de notre ville, une rue où une vieille bordeluche nous dirait que « après tout ces messieurs les immigrés d’en face sont bien charmants », et l’on terminerait dans un café portugais où Jorge, bras dessus bras dessous avec Jean-Claude et Abdelkader célèbreraient leur amitié de 30 ans à grands renforts de Super Bock. Avec un tel tableau, Bordeaux 2066 partirait dans un éloge appuyé de notre société pas si malade que ça, et quand les types de Daesh liraient ça sur le net, ça allait drôlement leur saper le moral.

ImpasseduChapelet

En rouge : l'impasse (qui n'en est pas une) du chapelet

En rouge : l’impasse (qui n’en est pas une) du chapelet

Mais visiblement Excel n’était pas d’humeur à nous laisser jouer aux éditorialistes béats, et nous a donc mené impasse du Chapelet, en plein cœur du Triangle, terme qui à Bordeaux n’évoque pas que de la géométrie euclidienne, mais surtout, dans le désordre : fric / hôtels particuliers/ Mini Cooper / manteaux de fourrure / mèche / boutiques de luxe, etc.

Un repérage Google nous montre que l’impasse du chapelet est une étroite venelle qui contourne l’église Notre-Dame, pour rejoindre le marché des Grands Hommes.
En arrivant devant la susnommée église, l’équipe de Bordeaux 2066 cherche tout de suite du regard l’entrée de l’impasse du chapelet, notre préoccupation du jour, mais là enfer, horreur et damnation :

Fermé !

Fermé !

Côté Grands Hommes : idem !

Côté Grands Hommes : idem !

Aperçu

Aperçu

Alors celle là on ne nous l’avait encore jamais faite. Une rue a priori publique, puisque figurant dans notre base de données, mais fermée par une p***** de grille. Côté marché des grands hommes : pareil ! On rêvait de rencontres, d’anecdotes, de morceaux d’histoire, mais voilà que l’on contemple une grille rouillée, en cherchant vainement une façon de contourner l’obstacle.

Mais ils ne gagneront pas si facilement, et ô aubaine : devant la porte fermée de l’impasse du chapelet se tient… une terrasse ! Normalement l’équipe de Bordeaux 2066 ne s’autorise un réconfort houblonné qu’après une longue et documentée visite, mais là il en va de la survie de l’occident, aussi avons-nous fait une petite exception.
A 4,90€ la Heineken bouteille, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça coûte cher de résister au beau milieu du Triangle.

Tremble, Daesh !

Sur cette table se trouvent 9,80€

Bordeaux 2066 profite de sa lutte anti-terroriste pour glaner quelques informations sur le mystérieux passage, et apprend que le curé de l’église Notre-Dame qui nous fait face possède LA clé.

Ce qu’on a oublié de dire, obnubilés que nous étions par notre grille, c’est qu’elle est jolie cette église Notre-Dame. L’écrivain corrézien Denis Tillinac lui a même fait une jolie déclaration : « J’ai découvert récemment, en flânant sur les allées de Tourny, un visage blond, ensoleillé, au sourire enjôleur : la façade restaurée de l’église Notre-Dame. Enfin l’Italie ».

Le Père Jean Rouet, qui nous reçoit gentiment dans son presbytère de la rue Mably quelques jours plus tard, nous retrace l’histoire de la paroisse dans laquelle il opère depuis 16 ans. Notre-Dame est une église de style baroque, denrée rare à Bordeaux puisqu’elle est semble-t-il la seule avec Saint-Bruno.
Si on peut attester d’une occupation du terrain depuis le 13ème siècle, la forme actuelle du bâti date de la fin du 17ème : les Dominicains ont alors érigé un ensemble composé d’une église et d’un couvent, qui n’est autre que la Cour Mably qui abrite aujourd’hui la Cour des Comptes. C’est à cette période qu’apparaît sur le plan de Bordeaux la Place du Chapelet. Mais quid de l’impasse ? Aucune trace historique à ce sujet, même si notre hypothèse serait qu’elle servait simplement d’évacuation sanitaire aux bâtiments du Cours de l’Intendance arrivés un peu plus tard… Nous sommes preneurs de tout élément complémentaire ou contradictoire si un lecteur a ça sous la main !
Le nom de « chapelet » vient quant à lui d’un bas-relief de l’église, qui représente Jésus remettant un chapelet à Saint-Dominique, tout simplement.

Fable moderne : le 4x4 et le chapelet

Fable moderne : le 4×4 et le chapelet

L’histoire de l’église (bien plus complète sur ce lien) et du couvent suit son cours jusqu’à la Révolution, synonyme de confiscation des biens par l’Etat. Pas une mauvaise affaire, constate avec le recul le Père Rouet, bien content de ne pas payer de sa poche les travaux d’entretien de tous ces bâtiments.
En 1802, le culte est rétabli, et Notre-Dame (qui acquiert alors seulement son nom actuel) devient même provisoirement Cathédrale de Bordeaux, en attendant que Saint-André soit remise en état.

Dans l’époque moderne, l’histoire de Notre-Dame reste marquée par l’effondrement de la voute de l’église, en 1971. Sans faire de victimes, « preuve qu’il existe un bon Dieu » nous dit Jean Rouet dans un éclat de rire. L’équipe de Bordeaux 2066 n’a pas encore pris le temps de vérifier cette information. Là encore ce fut un mal pour un bien, puisque le directeur de cabinet de Malraux, un amoureux de Bordeaux, ordonna la restauration complète de l’église, pour aboutir au résultat que l’on connaît.

La voute restaurée de l'église Notre-Dame

La voute restaurée de l’église Notre-Dame

Aujourd’hui la paroisse se porte bien, et attire des fidèles de toute l’agglomération bordelaise, dépassant largement le statut d’église de quartier. Le Père Rouet fait même salle comble le dimanche, avec environ 600 fidèles, attirés par la beauté du lieu peut-être. La beauté d’une église encourage-t-elle la foi ? Bordeaux 2066 songe à aller creuser la question du côté de l’église Saint-Delphin du Pont de la Maye, église la plus moche sur la métropole bordelaise recensée par nos soins à ce jour.

Notre -Dame vs Saint-Delphin

Notre -Dame vs Saint-Delphin

 La suite de la visite se déroulera en compagnie de Marie-Jo, bénévole à la paroisse, et heureuse détentrice de LA clé. Marie-Jo nous met tout de suite au parfum : l’impasse du Chapelet est une venelle « dégueulasse et odorante » et s’y aventurer de nuit sans lampe se fera sans elle.

Quelques minutes plus tard, il fait nuit noire dans l’impasse du chapelet. Une substance indéterminée coule le long des murs, et les pigeons frôlent nos têtes comme pour nous signifier que nous ne sommes pas les bienvenus. S’éclairer au flash d’appareil photo ne suffira pas à nous rassurer de nous trouver dans ce cloaque méconnu des beaux quartiers.

Lors de notre entrevue, Jean Rouet nous a confié que « les inquiétudes n’ont jamais fait avancer l’histoire ». Bordeaux 2066 a pensé très fort à cette sage parole, pour s’extraire de la nuit sombre de l’impasse du chapelet, autant que pour s’extraire des nuits sombres devant les chaînes d’info en continu.

Le marché des Grands Hommes semble bien loin

Le marché des Grands Hommes semble bien loin

Sombres heures de notre histoire

Sombres heures de notre histoire

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5 réflexions sur “Impasse du Chapelet

  1. « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde » : êtes-vous rentrés dans St Delphin ? Si l’historienne admire l’architecture de Notre-Dame, elle préfère le charme de l’intérieur, discret et sobre, de la construction moderne, peut-être plus en phase avec l’esprit et la sensibilité du temps. En tout cas elle récuse l’avis péremptoire sur la laideur de l’église du Pont de la Maye… Mais vous n’êtes pas obligés de partager cet avis !

  2. La grande forme ! Façon originale de poser la question, qui gangrène nos villes, de la privatisation, parfois « sauvage » de l’espace public…

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