Rue Jules Steeg

L’équipe de Bordeaux 2066 n’avait pas procédé à une visite de rue bordelaise depuis plusieurs mois. Mais nous avons des alibis : lors d’une rencontre avec un homme d’affaires libanais, Pim a décidé de reprendre la direction d’une mine de diamants en République Démocratique (sic) du Congo. Vinjo, lui, décida de mettre à profit ses légendaires talents d’athlète en entreprenant une traversée de l’Atlantique à la nage, ralliant Le Porge à Boston en 73 jours seulement. Problèmes relationnels avec un chef de tribu Kakongo pour l’un et légère tendinite au bras droit pour l’autre mirent fin à leurs aventures respectives, et nos héros décidèrent de revenir à leur existence tranquille de la classe moyenne bordelaise, espérant se faire pardonner cette absence momentanée par leurs fidèles lecteurs.

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Lorsqu’Excel donna la destination de cette 54ème visite, Vinjo se remémora un moment moins glorieux de son existence. Lors de l’époque bénie du stationnement gratuit, en l’an de grâce 2014, il n’était pas peu fier d’avoir réussi là où tant de ses congénères avaient échoué : trouver une place de stationnement à moins de quatre heures de marche de sa destination.
De retour pour enfourcher sa féline sochalienne vers d’autres destinations, il avait constaté avec désarroi qu’un invité indésirable s’était incrusté sur son pare-brise : un sandwich oriental enduit d’une sauce évoquant les guerriers japonais gisait sur l’automobile, et les frites qui l’accompagnaient s’étaient étalées sur une bonne partie du bolide. Après avoir imaginé une déclaration de guerre de l’empire ottoman, il fallut se rendre à l’évidence : s’être garé sous cet échafaudage à l’heure de la pause déjeuner n’avait pas été un pari gagnant. La rue Jules Steeg pour nous c’était donc ça : de longues minutes à enlever des frites froides du capot, et un détour par la blanchisserie pour automobiles du Quai de Brienne.

Attentat au kebab - Mars 2014

Attentat au kebab – Mars 2014

Ce pénible épisode avait été oublié, et nous partîmes sous un soleil quasi-printanier visiter la rue Jules Steeg, du nom d’un ancien pasteur protestant de Libourne qui fut député de la Gironde et père de l’école républicaine avec Jules Ferry.

Ceux qui s’aventurent encore en voiture dans Bordeaux connaissent probablement notre rue : elle est le prolongement de la rue Lafontaine et son radar fou, l’ensemble permettant d’aller relativement rapidement du Cours de l’Argonne vers la gare. Un radar « pédagogique » conclut la rue Jules Steeg lorsqu’elle arrive vers la Place Dormoy et le Cours Barbey, radar soit dit en passant très mal placé puisqu’en ce point précis circuler à plus de 40 km/h ne relève plus de l’imprudence mais de la bêtise pure et simple.

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Sur place, nous découvrons un paysage urbain des plus classiques dans le quartier : une pharmacie, des échoppes, quelques demeures un peu plus bourgeoises, et des habitations plus ou moins salubres.

Deux éléments retiennent néanmoins notre attention : une boîte de nuit fait l’angle avec la rue de Bègles. Son extérieur est passablement vétuste, et les souvenirs de retours à vélo à une heure un peu tardive dans le secteur nous laissent un peu dubitatifs sur la description faite par le site internet : « À Bordeaux, loin de la cohue des Quais de Paludate, proche des Bars la Victoire, la DISCOTHEQUE OXYGEN située, 66 Rue de Bégles, à proximité des Capucins, vous propose une musique intemporelle et pour tous les goûts, Funk, Rock, House club, Latino, Disco, des années 80 à nos jours, un accueil super sympa, une déco classe et confortable, une boite avec les plus belles filles et les plus beaux mecs de Bordeaux. »
Nous n’avons malheureusement pas eu le loisir de vérifier cela sur place, l’endroit étant situé dans le fameux périmètre de « tranquillisation » de la vie nocturne. Ceux que le sujet intéresse pourront lire ceci, et éventuellement faire un tour chez nos voisins espagnols pour constater que oui, vie nocturne et vie urbaine doivent coexister et qu’on ne soigne pas un panaris en amputant une jambe.

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Le côté de là où l'on trouve "les plus belles filles et plus beaux mecs de Bordeaux"

Le côté de là où l’on trouve « les plus belles filles et plus beaux mecs de Bordeaux »

Cette parenthèse refermée, cap vers le second élément de la rue Jules Steeg ayant retenu notre attention : une gigantesque halle faite de pierre et de bois, sur laquelle figure une simple plaque « Bernard Dugas – atelier de charpente ». Il fallut attendre un second passage pour trouver la porte ouverte, et entreprendre une visite guidée avec le volubile Bernard.

La halle vue de l'extérieur

La halle vue de l’extérieur

Les fanatiques d’ordre et de propreté ne trouveront guère leur compte. L’endroit, absolument immense, est en revanche une mine pour les amateurs de bric à brac poétique : vieux mats de bateaux, vieilles affiches de sécurité au travail, vieilles machines pour découper le bois, un camion… on ne sait plus où donner du regard dans cette faille spatio-temporelle que nous offre la visite.
Le clou du spectacle, c’est Bernard qui nous le montre : plusieurs puits allant jusqu’à 11 mètres de profondeur, recouverts par des plaques en métal. Au 19ème siècle, avant que l’urbanisation ne gagne le quartier, il était en effet recouvert de vignes, qu’il convenait à l’époque d’irriguer pour lutter contre le phylloxéra.

Intérieur de la halle

Intérieur de la halle

Un des puits de 11 mètres

Un des puits de 11 mètres

Bernard nous raconte que le lieu où il travaille encore le bois date du 19ème siècle, mais il n’a plus l’année exacte en tête. Ce dont il est sur, c’est que le bâtiment a toujours été occupé par des charpentiers. Google nous livrera plus de précisions : le bâtiment a été érigé en 1867 par Jean Limouzin, sûrement un cousin de Marcel Poitou-Sharentes, et ancien « Compagnon passant ». Un compagnon, tiens tiens. L’occasion de se replonger dans une de nos anciennes promenades, à peine un pâté de maisons plus loin, dans la rue Malbec qui abrite leur musée : la boucle est bouclée !
Les fans de compagnonnage et d’artisanat peuvent lire l’histoire complète des Limouzin ici, et saluer le choix d’aller s’installer dans la magnifique ville de Gradignan où a grandi la moitié de l’équipe de Bordeaux 2066 (choix rédactionnel de Vinjo) / s’interroger sur le choix de s’installer à Gradignan, un endroit fort déplaisant et surcoté (choix rédactionnel de Pim).
Les sceptiques sur la pérennité d’une telle activité artisanale encombrante en plein Bordeaux se rassureront avec les propos de Bernard, qui part à la retraite mais cède l’affaire à son fils ! Les charpentiers auront donc toujours leur propre toit rue Jules Steeg !

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Rassurés sur le fait de ne pas voir une énième résidence remplacer dans un futur proche un bâtiment historique, nous partons fêter cela en buvant une petite bière à la Casa Soto, située certes rue Lafontaine mais dont la terrasse bénéficie d’une belle vue sur la rue Jues Steeg. La première bonne surprise, c’est que Daniel, le patron, est très sympa. C’est en effet spontanément qu’il nous offre une seconde SuperBock, sans que nous ayons décliné notre identité de blogueur ni nos intentions. Merci Monsieur Soto ! Une fois les présentations faites, notre patron galicien installé à Bordeaux depuis plusieurs décennies nous décrit un quartier à la mauvaise réputation infondée et à l’ambiance conviviale et sympathique. Alors oui il y a eu des bars sans licence, oui il y a des nuisances multiples, mais après tout quel quartier n’en connaît pas.

Clairement la bière la plus bue du blog

Clairement la bière la plus bue du blog

La deuxième bonne surprise viendra quelques jours plus tard, lorsque nous testons la cuisine de la Casa Soto : c’est très bon ! Avis à ceux qui voudraient tenter : avec ou sans café, avec ou sans dessert, avec ou sans vin, c’est 15 balles quoiqu’il arrive, c’est plus simple pour la compta !

On y vient pour manger, on y vient pour boire, mais on peut aussi y venir tâter une certaine ambiance : celle du Bordeaux ibérique et populaire propre au barrio, selon le terme qui définissait un temps le secteur.

A la Casa Soto

A la Casa Soto

De la SuperBock, du vin charpenté et du lomo grillé : cette investeegation nous aura rassasié et convaincu que l’aventure est toujours au coin de la rue !

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7 réflexions sur “Rue Jules Steeg

  1. Bx 2066 devrait bénéficier d’une déclaration officielle d’utilité publique. Merci pour l’humour, la poésie, la décontraction et le sérieux de votre sympathique équipée rue Jules Steack.

  2. Contrairement à d’habitude, il y a une question qui reste sans réponse avec cette rue : mais était donc ce Jules Steeg (avec tiret ou pas selon les plaques de rues !) ? Moi j’aime bien la petite séquence toponymique habituelle.

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