La LGV à petite vitesse : voyage de Bordeaux à Montguyon

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Le dernier samedi de 2017 fut l’occasion d’un rendez-vous avec notre confrère bloggeur de Invisible Bordeaux Tim Pike pour une nouvelle aventure garantie sans adrénaline (ou presque). Notre collaboration, faut-il le rappeler, nous a déjà menés à l’intersection du méridien de Greenwich et du 45ème Parallèle, au fil de l’Eau Bourde, et last but not least, aux quatre coins de la Gironde en l’espace d’une journée.

Le récit qui suit a été rédigé en Anglais par Tim Pike, et traduit gratuitement par Jean-Yves Bart (on te paiera des bières). 

L’idée du jour, suggérée par Vincent, consiste à suivre la ligne à grande vitesse (LGV), inaugurée il y a peu, à partir de Bordeaux jusqu’à… ce que nous en ayons marre. Nous n’attendons à vrai dire pas monts et merveilles de ce nouveau road-trip, mais sait-on jamais ? Quelques heures plus tard, notre pressentiment se révèlera fondé, mais nous aurons beaucoup appris sur le tracé de la ligne, et par ailleurs fait une découverte digne d’intérêt. Laquelle, nous direz-vous ? Patience…

Pour qui n’aurait pas ouvert un journal depuis longtemps, rappelons que ce nouveau tronçon à grande vitesse est en service depuis juillet 2017, soit 25 ans après le feu vert donné à la première LGV, et après 5 ans de travaux entre Tours et Bordeaux (ou plus précisément entre Chambray-les-Tours et Ambarès-et-Lagrave). Conséquence de ce projet pharaonique réalisé par Vinci pour un montant de 7,8 milliards d’euros : les passagers de la SNCF ne mettent désormais qu’à peine plus de deux heures pour relier Bordeaux et Paris.

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Vue sur la gare Saint-Jean depuis le nouveau parking.

Vincent et moi nous retrouvons fort logiquement à la gare Saint-Jean, où nous décidons de grimper au dernier étage du tout nouveau parking voisin pour jouir d’une vue panoramique sur l’édifice et les voies. Le parking fait partie d’un vaste projet de rénovation mené au sud de la gare, côté Belcier, où le nouveau quartier résidentiel et d’affaires Euratlantique est en train de sortir de terre. L’entrée de la gare a elle aussi subi un lifting complet, et a vu ouvrir quelques boutiques, fast-foods, et un restaurant. Parti en quête d’une chocolatine (ou « pain au chocolat », pour nos lecteurs parisiens), Vincent abandonne après avoir été doublé sans vergogne dans la queue. Une autre enseigne l’informe qu’il lui faudra attendre dix minutes pour décrocher la précieuse viennoiserie. Nous décidons de nous mettre en route.

Le périple démarre par la traversée du mal aimé Pont Saint-Jean, qui relie les deux rives de la Garonne à quelques mètres du pont ferroviaire. De l’autre côté, c’est la Bastide et les tours de la Cité de la Benauge, qu’on ne voit guère sur les cartes postales, alors qu’elles font de facto office de comité d’accueil à Bordeaux pour les passagers du TGV. Cap vers le Nord pour un premier arrêt à Lormont, que certains agents immobiliers présentent, nous dit-on, comme le « Montmartre bordelais ». Nous y croisons notre premier TGV à l’approche d’un tunnel, ce qui inspire à Vincent une pensée pour ces pauvres voyageurs dont les conversations téléphoniques viennent d’être brutalement interrompues. Un portail de sécurité censé empêcher l’accès aux voies est resté déverrouillé. Le panneau signifiant au badaud qu’il n’est pas le bienvenu a été recouvert d’un tag From Paris with love. Après avoir admiré la vue sur le Pont d’Aquitaine, nous reprenons la route vers Bassens.

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From Paris with love à Lormont.

Arrivés à Bassens, nous nous dirigeons vers la gare, où – qui sait – une chocolatine attend peut-être Vincent ? L’édifice se situe en retrait des quais de la Garonne et des entrepôts industriels installés sur les rives, au beau milieu d’un quartier résidentiel. Pas un chat lorsque nous sortons tâter le terrain, ce qui nous permet de traverser les voies pour nous adonner à la photographie extrême. Une fois le cliché dans la boîte, Vincent m’informe qu’il est strictement interdit de prendre ce genre de photos. Trop tard ! Un nouvel arrêt dans le centre de Bassens, perché sur les hauteurs, est le théâtre d’un nouvel échec dans notre quête de chocolatine, mais une occasion cependant de constater qu’une pénurie de coiffeurs n’y est pas à craindre…

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La photo de tous les dangers.

Arrêt suivant : la gare de La Gorp (quel nom merveilleux !), à Ambarès-et-Lagrave : c’est ici que la nouvelle ligne proprement dite commence. La passerelle qui enjambe les voies est une construction moderne bien conçue, avec des baies vitrées des deux côtés, offrant d’excellentes conditions d’observation aux ferrovipathes. Justement, un autre TGV en direction de Paris déboule à point nommé, sur le point d’accélérer pour atteindre sa vitesse de croisière, entre 300 et 320 km/h.

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Baies vitrées sur la LGV.

À la sortie d’Ambarès, un fol espoir renaît chez Vincent qui a repéré une boulangerie au bord de la route. Las, confronté à une rupture de chocolatines, il doit se contenter d’un cookie. Qui aurait cru qu’un besoin si simple soit si difficile à assouvir ? Quelque part entre Saint-Vincent-de-Paul et Saint-Loubès, nous croisons la Dordogne et admirons le viaduc construit sur mesure pour la LGV, tout en remarquant une maison qui semble avoir été abandonnée à la base de l’ouvrage – ses occupants auront vraisemblablement été conviés à habiter ailleurs…

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1319 mètres de longueur, 45 000m3 de ciment, 150 000 tonnes : le viaduc de la Dordogne, un beau bébé.

Nous choisissons le moyen le plus facile de traverser la Dordogne, à savoir d’emprunter brièvement l’autoroute A10, que nous quittons immédiatement pour continuer à suivre la LGV. L’exercice devient désormais malaisé : comme il est quasi-impossible de la longer par la route, nous sommes contraints de slalomer de part et d’autre de la ligne. Nous finissons par rejoindre une gare baptisée des noms des deux villages voisins : Aubie-Saint-Antoine. Pas d’arrêt LGV ici ; seule la vénérable ligne Bordeaux-Nantes dessert cette gare. Mais la présence de la nouvelle ligne est palpable : avec son parking flambant neuf et une passerelle moderne de métal rouge pour traverser les voies, la gare a de toute évidence profité de l’arrivée de la LGV.

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Vincent en pleine inspection de la passerelle moderne de la gare d’Aubie-Saint-Antoine.

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Vue sur Saint-Antoine.

Sur la route en direction de Marsas et du point où le Bordeaux-Nantes et la LGV se séparent définitivement, nous apercevons sous un autre nouveau pont ce qui fut l’entrée d’un passage à niveau de l’ancienne ligne. Une croix blanche y a été érigée, triste écho aux nombreuses catastrophes qui ont eu lieu aux abords de ces carrefours (dont très récemment à Millas, non loin de Perpignan). Nulle inscription sur la croix, seules quelques fleurs artificielles fatiguées : nous quittons les lieux sans plus de détails sur ce qui s’est passé ici.

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Nous poursuivons notre route vers le nord, direction Laruscade, un petit bourg ne jouissant ni du charme d’un village ni des infrastructures d’une ville. En périphérie, un nombre surprenant de maisons de plain-pied sont à vendre, dont beaucoup arborent une couleur jaune méditerranéen, ce qui a le don d’agacer prodigieusement Vincent. Ce dernier finira par se calmer à la vue du panneau Charente-Maritime – friand de tels repères géographiques, mon accompagnateur se réjouit d’immortaliser notre franchissement de la frontière entre les deux départements.

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Bedenac, notre deuxième arrêt charentais, est une commune connue principalement pour sa prison, dont les pensionnaires peuvent apparemment bénéficier de séances de « médiation canine » : pour en savoir plus, c’est ici ! Nous nous éloignons ensuite des sentiers battus à l’ouest de Clérac en quête de la « base de maintenance de Clérac », dont nous avons admiré une impressionnante vue satellite sur Google Maps. Hélas, depuis l’autre côté des voies, il faut bien avouer que c’est légèrement moins spectaculaire.

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Panorama à couper le souffle sur la base de maintenance de Clérac.

Nous repartons vers le bourg de Clérac pour une pause déjeuner dans un petit hôtel-restaurant, l’Auberge des Lacs Bleus, suivi d’une promenade digestive dans le joli village, tiré aux quatre épingles ; Clérac a fait partie des plateformes techniques du projet LGV et a bénéficié de retombées économiques conséquentes pendant toute la période de travaux. Une partie de cet argent aura visiblement servi à l’embellissement du village. Nous jetons un coup d’œil à l’église, en passant sous un cadran solaire bien plus petit que son panneau explicatif. Vincent remarque un ancien arrêt d’autocar CITRAM ; nous imaginons un instant des voyageurs embarquer ici à destination de contrées lointaines.

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Clérac : cadran solaire et arrêt CITRAM.

Au vu du caractère il faut bien le dire peu palpitant de ce périple jusqu’ici (à l’exception peut-être de la quête de chocolatine de Vincent), nous décidons que notre prochain arrêt, Montguyon, sera l’extrémité nord de notre exploration du jour. Une belle vue sur le village et les ruines de son château médiéval s’offre à nous alors que nous nous dirigeons vers l’impressionnant pont de 135 mètres de long construit pour la LGV. En nous garant aux abords de l’ouvrage, nous tombons sur un véritable ferrovipathe – bon, pas un acharné au point sur toutes les sortes de trains et leurs numéros, plutôt un autochtone à qui il plait de venir voir passer les trains. Le passage d’un TGV à pleine vitesse est fêté comme il se doit.

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Le pont ferroviaire de Montguyon.

Nous sommes désormais à plus de 70 kilomètres de notre point de départ et la lumière n’a pas encore commencé à baisser : Vincent et moi optons donc pour un retour par le chemin des écoliers, pour aller inspecter de plus près une curiosité repérée à l’aller : dans les environs de Cavignac, au sud de Laruscade, nous avions traversé une voie ferrée désaffectée. Nous retournons sur les lieux pour découvrir si l’ancienne ligne et la LGV se rejoignent quelque part.

Nous nous garons près d’une maison attenante aux vestiges d’un passage à niveau, et échangeons quelques mots avec son propriétaire, qui nous dit avoir acheté cette maison (où il est né en 1957) à sa grand-mère, qui était responsable du passage à niveau lorsqu’il était encore en service. Nous glanons des informations quelque peu confuses (un apéritif pris de bonne heure brouillant quelque peu l’intelligibilité des renseignements fournis), avant d’apprendre en faisant des recherches que cette ligne reliait Cavignac et Coutras : elle a été empruntée pour le transport de voyageurs entre 1874 et 1938, et pour le fret uniquement jusqu’au milieu des années 1960. La ligne a été définitivement déclassée en 1976 ; à noter toutefois qu’un train touristique à vapeur circule désormais sur un tronçon situé plus à l’est, entre Marcenais et Guitres.

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L’ancien passage à niveau.

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Vincent arpente la voie ferrée désaffectée.

En consultant son portable, Vincent évalue la distance entre l’ancien passage à niveau et la LGV à environ 600 mètres : nous partons donc à pied suivre la voie recouverte de mousse jusqu’à son inévitable terminus. Nous arrivons très vite à destination, où nous admirons deux TGV tracer leur route à deux pas de ce lieu où l’ancienne ligne se termine abruptement : tout un symbole… Devant ce spectacle, nous nous demandons si les voies de la LGV sont vouées à un destin semblable.

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Terminus, « entre tradition et modernité ».

Le chemin du retour vers la voiture est l’occasion de faire le bilan de ce que nous avons appris au fil des voies de la LGV. Une chose est sûre : nous avons largement pu constater la marque laissée par ce gigantesque projet sur le paysage, et son impact – pour le meilleur et pour le pire – sur les communes situées de part et d’autre des voies. Surtout, nous savons désormais qu’au nord de Bordeaux, il est plus simple de se faire couper les cheveux que de trouver une chocolatine.

La nationale 10 nous ramène vite sur l’autoroute en direction de Bordeaux, où la circulation dense ramène la solitude des voies abandonnées de Cavignac au rang de lointain souvenir. Pourtant, nous sommes tous les deux heureux de désormais savoir qu’elles sont là, à contempler en silence les TGV qui filent entre Bordeaux et Paris. With love.

> Retrouvez les voies désaffectées de la ligne Cavignac-Coutras sur la carte d’Invisible Bordeaux.

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