La LGV à petite vitesse : voyage de Bordeaux à Montguyon

01-Train

Le dernier samedi de 2017 fut l’occasion d’un rendez-vous avec notre confrère bloggeur de Invisible Bordeaux Tim Pike pour une nouvelle aventure garantie sans adrénaline (ou presque). Notre collaboration, faut-il le rappeler, nous a déjà menés à l’intersection du méridien de Greenwich et du 45ème Parallèle, au fil de l’Eau Bourde, et last but not least, aux quatre coins de la Gironde en l’espace d’une journée.

Le récit qui suit a été rédigé en Anglais par Tim Pike, et traduit gratuitement par Jean-Yves Bart (on te paiera des bières). 

L’idée du jour, suggérée par Vincent, consiste à suivre la ligne à grande vitesse (LGV), inaugurée il y a peu, à partir de Bordeaux jusqu’à… ce que nous en ayons marre. Nous n’attendons à vrai dire pas monts et merveilles de ce nouveau road-trip, mais sait-on jamais ? Quelques heures plus tard, notre pressentiment se révèlera fondé, mais nous aurons beaucoup appris sur le tracé de la ligne, et par ailleurs fait une découverte digne d’intérêt. Laquelle, nous direz-vous ? Patience…

Pour qui n’aurait pas ouvert un journal depuis longtemps, rappelons que ce nouveau tronçon à grande vitesse est en service depuis juillet 2017, soit 25 ans après le feu vert donné à la première LGV, et après 5 ans de travaux entre Tours et Bordeaux (ou plus précisément entre Chambray-les-Tours et Ambarès-et-Lagrave). Conséquence de ce projet pharaonique réalisé par Vinci pour un montant de 7,8 milliards d’euros : les passagers de la SNCF ne mettent désormais qu’à peine plus de deux heures pour relier Bordeaux et Paris.

 02-SaintJean
Vue sur la gare Saint-Jean depuis le nouveau parking.

Vincent et moi nous retrouvons fort logiquement à la gare Saint-Jean, où nous décidons de grimper au dernier étage du tout nouveau parking voisin pour jouir d’une vue panoramique sur l’édifice et les voies. Le parking fait partie d’un vaste projet de rénovation mené au sud de la gare, côté Belcier, où le nouveau quartier résidentiel et d’affaires Euratlantique est en train de sortir de terre. L’entrée de la gare a elle aussi subi un lifting complet, et a vu ouvrir quelques boutiques, fast-foods, et un restaurant. Parti en quête d’une chocolatine (ou « pain au chocolat », pour nos lecteurs parisiens), Vincent abandonne après avoir été doublé sans vergogne dans la queue. Une autre enseigne l’informe qu’il lui faudra attendre dix minutes pour décrocher la précieuse viennoiserie. Nous décidons de nous mettre en route.

Le périple démarre par la traversée du mal aimé Pont Saint-Jean, qui relie les deux rives de la Garonne à quelques mètres du pont ferroviaire. De l’autre côté, c’est la Bastide et les tours de la Cité de la Benauge, qu’on ne voit guère sur les cartes postales, alors qu’elles font de facto office de comité d’accueil à Bordeaux pour les passagers du TGV. Cap vers le Nord pour un premier arrêt à Lormont, que certains agents immobiliers présentent, nous dit-on, comme le « Montmartre bordelais ». Nous y croisons notre premier TGV à l’approche d’un tunnel, ce qui inspire à Vincent une pensée pour ces pauvres voyageurs dont les conversations téléphoniques viennent d’être brutalement interrompues. Un portail de sécurité censé empêcher l’accès aux voies est resté déverrouillé. Le panneau signifiant au badaud qu’il n’est pas le bienvenu a été recouvert d’un tag From Paris with love. Après avoir admiré la vue sur le Pont d’Aquitaine, nous reprenons la route vers Bassens.

 03-Lormont
From Paris with love à Lormont.

Arrivés à Bassens, nous nous dirigeons vers la gare, où – qui sait – une chocolatine attend peut-être Vincent ? L’édifice se situe en retrait des quais de la Garonne et des entrepôts industriels installés sur les rives, au beau milieu d’un quartier résidentiel. Pas un chat lorsque nous sortons tâter le terrain, ce qui nous permet de traverser les voies pour nous adonner à la photographie extrême. Une fois le cliché dans la boîte, Vincent m’informe qu’il est strictement interdit de prendre ce genre de photos. Trop tard ! Un nouvel arrêt dans le centre de Bassens, perché sur les hauteurs, est le théâtre d’un nouvel échec dans notre quête de chocolatine, mais une occasion cependant de constater qu’une pénurie de coiffeurs n’y est pas à craindre…

 04-Bassens
La photo de tous les dangers.

Arrêt suivant : la gare de La Gorp (quel nom merveilleux !), à Ambarès-et-Lagrave : c’est ici que la nouvelle ligne proprement dite commence. La passerelle qui enjambe les voies est une construction moderne bien conçue, avec des baies vitrées des deux côtés, offrant d’excellentes conditions d’observation aux ferrovipathes. Justement, un autre TGV en direction de Paris déboule à point nommé, sur le point d’accélérer pour atteindre sa vitesse de croisière, entre 300 et 320 km/h.

 05-Ambares
Baies vitrées sur la LGV.

À la sortie d’Ambarès, un fol espoir renaît chez Vincent qui a repéré une boulangerie au bord de la route. Las, confronté à une rupture de chocolatines, il doit se contenter d’un cookie. Qui aurait cru qu’un besoin si simple soit si difficile à assouvir ? Quelque part entre Saint-Vincent-de-Paul et Saint-Loubès, nous croisons la Dordogne et admirons le viaduc construit sur mesure pour la LGV, tout en remarquant une maison qui semble avoir été abandonnée à la base de l’ouvrage – ses occupants auront vraisemblablement été conviés à habiter ailleurs…

 05b-Dordogne
1319 mètres de longueur, 45 000m3 de ciment, 150 000 tonnes : le viaduc de la Dordogne, un beau bébé.

Nous choisissons le moyen le plus facile de traverser la Dordogne, à savoir d’emprunter brièvement l’autoroute A10, que nous quittons immédiatement pour continuer à suivre la LGV. L’exercice devient désormais malaisé : comme il est quasi-impossible de la longer par la route, nous sommes contraints de slalomer de part et d’autre de la ligne. Nous finissons par rejoindre une gare baptisée des noms des deux villages voisins : Aubie-Saint-Antoine. Pas d’arrêt LGV ici ; seule la vénérable ligne Bordeaux-Nantes dessert cette gare. Mais la présence de la nouvelle ligne est palpable : avec son parking flambant neuf et une passerelle moderne de métal rouge pour traverser les voies, la gare a de toute évidence profité de l’arrivée de la LGV.

 06-SaintAntoine
Vincent en pleine inspection de la passerelle moderne de la gare d’Aubie-Saint-Antoine.

 07-SaintAntoine
Vue sur Saint-Antoine.

Sur la route en direction de Marsas et du point où le Bordeaux-Nantes et la LGV se séparent définitivement, nous apercevons sous un autre nouveau pont ce qui fut l’entrée d’un passage à niveau de l’ancienne ligne. Une croix blanche y a été érigée, triste écho aux nombreuses catastrophes qui ont eu lieu aux abords de ces carrefours (dont très récemment à Millas, non loin de Perpignan). Nulle inscription sur la croix, seules quelques fleurs artificielles fatiguées : nous quittons les lieux sans plus de détails sur ce qui s’est passé ici.

08-Cross

Nous poursuivons notre route vers le nord, direction Laruscade, un petit bourg ne jouissant ni du charme d’un village ni des infrastructures d’une ville. En périphérie, un nombre surprenant de maisons de plain-pied sont à vendre, dont beaucoup arborent une couleur jaune méditerranéen, ce qui a le don d’agacer prodigieusement Vincent. Ce dernier finira par se calmer à la vue du panneau Charente-Maritime – friand de tels repères géographiques, mon accompagnateur se réjouit d’immortaliser notre franchissement de la frontière entre les deux départements.

09-CharenteMaritime

Bedenac, notre deuxième arrêt charentais, est une commune connue principalement pour sa prison, dont les pensionnaires peuvent apparemment bénéficier de séances de « médiation canine » : pour en savoir plus, c’est ici ! Nous nous éloignons ensuite des sentiers battus à l’ouest de Clérac en quête de la « base de maintenance de Clérac », dont nous avons admiré une impressionnante vue satellite sur Google Maps. Hélas, depuis l’autre côté des voies, il faut bien avouer que c’est légèrement moins spectaculaire.

 09b-ClÇracMC
Panorama à couper le souffle sur la base de maintenance de Clérac.

Nous repartons vers le bourg de Clérac pour une pause déjeuner dans un petit hôtel-restaurant, l’Auberge des Lacs Bleus, suivi d’une promenade digestive dans le joli village, tiré aux quatre épingles ; Clérac a fait partie des plateformes techniques du projet LGV et a bénéficié de retombées économiques conséquentes pendant toute la période de travaux. Une partie de cet argent aura visiblement servi à l’embellissement du village. Nous jetons un coup d’œil à l’église, en passant sous un cadran solaire bien plus petit que son panneau explicatif. Vincent remarque un ancien arrêt d’autocar CITRAM ; nous imaginons un instant des voyageurs embarquer ici à destination de contrées lointaines.

 10-ClÇrac
Clérac : cadran solaire et arrêt CITRAM.

Au vu du caractère il faut bien le dire peu palpitant de ce périple jusqu’ici (à l’exception peut-être de la quête de chocolatine de Vincent), nous décidons que notre prochain arrêt, Montguyon, sera l’extrémité nord de notre exploration du jour. Une belle vue sur le village et les ruines de son château médiéval s’offre à nous alors que nous nous dirigeons vers l’impressionnant pont de 135 mètres de long construit pour la LGV. En nous garant aux abords de l’ouvrage, nous tombons sur un véritable ferrovipathe – bon, pas un acharné au point sur toutes les sortes de trains et leurs numéros, plutôt un autochtone à qui il plait de venir voir passer les trains. Le passage d’un TGV à pleine vitesse est fêté comme il se doit.

 11-Montguyon
Le pont ferroviaire de Montguyon.

Nous sommes désormais à plus de 70 kilomètres de notre point de départ et la lumière n’a pas encore commencé à baisser : Vincent et moi optons donc pour un retour par le chemin des écoliers, pour aller inspecter de plus près une curiosité repérée à l’aller : dans les environs de Cavignac, au sud de Laruscade, nous avions traversé une voie ferrée désaffectée. Nous retournons sur les lieux pour découvrir si l’ancienne ligne et la LGV se rejoignent quelque part.

Nous nous garons près d’une maison attenante aux vestiges d’un passage à niveau, et échangeons quelques mots avec son propriétaire, qui nous dit avoir acheté cette maison (où il est né en 1957) à sa grand-mère, qui était responsable du passage à niveau lorsqu’il était encore en service. Nous glanons des informations quelque peu confuses (un apéritif pris de bonne heure brouillant quelque peu l’intelligibilité des renseignements fournis), avant d’apprendre en faisant des recherches que cette ligne reliait Cavignac et Coutras : elle a été empruntée pour le transport de voyageurs entre 1874 et 1938, et pour le fret uniquement jusqu’au milieu des années 1960. La ligne a été définitivement déclassée en 1976 ; à noter toutefois qu’un train touristique à vapeur circule désormais sur un tronçon situé plus à l’est, entre Marcenais et Guitres.

 12-LevelCrossing
L’ancien passage à niveau.

 13-Line
Vincent arpente la voie ferrée désaffectée.

En consultant son portable, Vincent évalue la distance entre l’ancien passage à niveau et la LGV à environ 600 mètres : nous partons donc à pied suivre la voie recouverte de mousse jusqu’à son inévitable terminus. Nous arrivons très vite à destination, où nous admirons deux TGV tracer leur route à deux pas de ce lieu où l’ancienne ligne se termine abruptement : tout un symbole… Devant ce spectacle, nous nous demandons si les voies de la LGV sont vouées à un destin semblable.

 14-TGV
Terminus, « entre tradition et modernité ».

Le chemin du retour vers la voiture est l’occasion de faire le bilan de ce que nous avons appris au fil des voies de la LGV. Une chose est sûre : nous avons largement pu constater la marque laissée par ce gigantesque projet sur le paysage, et son impact – pour le meilleur et pour le pire – sur les communes situées de part et d’autre des voies. Surtout, nous savons désormais qu’au nord de Bordeaux, il est plus simple de se faire couper les cheveux que de trouver une chocolatine.

La nationale 10 nous ramène vite sur l’autoroute en direction de Bordeaux, où la circulation dense ramène la solitude des voies abandonnées de Cavignac au rang de lointain souvenir. Pourtant, nous sommes tous les deux heureux de désormais savoir qu’elles sont là, à contempler en silence les TGV qui filent entre Bordeaux et Paris. With love.

> Retrouvez les voies désaffectées de la ligne Cavignac-Coutras sur la carte d’Invisible Bordeaux.

Aux quatre coins de la Gironde – partie 2, Captieux et ses anciens bordels

186-south1

Dans la première partie de ce récit d’une tentative de nous rendre aux quatre coins de la Gironde en une seule journée, Tim Pike (Invisible Bordeaux) et Vinjo avaient conquis Le Verdon et ses innombrables monuments, puis le vide de Saint-Avit- Saint-Nazaire. Les voici désormais à l’extrême sud du département, à Captieux.

Un récit de Tim Pike, traduit pour Bordeaux 2066 par Jean-Yves : 

Nous arrivons au lieu-dit Le Poteau à environ 16 heures, ayant roulé 380 kilomètres depuis notre point de départ. Le département voisin des Landes s’étend sous nos yeux vers le sud. Une grande borne trône à la frontière entre les deux départements, mais Vincent remarque vite une anomalie : sous l’inscription peinte qui identifie l’actuelle D932, on distingue encore des traces de l’ancienne localisation du marqueur, sur la nationale 10. Incroyable mais vrai : les bornes kilométriques ne meurent pas, mais se réincarnent en d’autres lieux !

186-south2

Inscription « D932 » recouvrant l’ancienne mention à la RN10

Un peu plus au nord, Vincent entreprend d’explorer les ruines du bâtiment le plus au sud de la Gironde, pour voir de lui-même si celui-ci a un lien avec l’une des histoires les plus étonnantes et graveleuses de la région : celle des bordels et des prostituées de Captieux.

L’histoire remonte à 1950, lorsque les militaires américains ont installé un dépôt de munitions sur une zone de la bagatelle de 100 km2 autour du Poteau. Le dépôt est resté en place jusqu’à 1967, date à laquelle le président De Gaulle fit évacuer toutes les bases militaires américaines en France. Entre temps, toutefois, la présence de militaires en nombre avait entraîné un afflux non négligeable de prostituées, qui offraient leurs services dans des bâtiments construits à la hâte le long de la départementale.

Après le départ des militaires américains, les bordels ont perduré, quand bien même la loi Marthe Richard avait depuis bien longtemps (1946) plongé dans l’illégalité les maisons closes… Les affaires ont continué d’aller bon train dans les années 1970 et même pendant une bonne partie des années 1980 : ces dames attiraient une clientèle de jeunes hommes en quête de leurs premiers émois, de rugbymen en goguette, de VRP, de routiers qui avaient fait un détour pour l’occasion, et d’autres visiteurs venus d’un peu partout, guidés par la réputation sulfureuse de Captieux. Ce monde interlope suscitait bien des commerces suspects, et on dit que les relations entre les maquereaux sud-girondins prenaient souvent un tour orageux.

186-south3

Ce bâtiment fut autrefois une maison close

Plus étonnant encore : les autorités fermaient les yeux sur ces activités peu catholiques ! Une source bien renseignée nous a depuis confié qu’il s’agissait en fait là d’un arrangement bénéfique pour tous : « C’etait un deal avec le Milieu bordelais : pas d’histoire dans la ville restée clean et les prostituées d’abattage (NB : celles qui doivent enchaîner des cadences infernales) pour le dimanche soir et les 3ème mi-temps… à la campagne. »

Tout cela a donc duré tranquillement jusqu’à un jour fatidique de 1987, où une énorme descente de police donna lieu à une centaine d’arrestations et à la fermeture soudaine des 14 établissements encore en activité. La plupart de ces édifices de fortune furent démontés ou plus ou moins rasés.

L’opération fut suivie de longs procès, et de peines de prison encore plus longues pour les responsables condamnés. Captieux s’est ensuite doucement remise de cette période trouble pour redevenir le paisible village de campagne qu’il avait été jusqu’aux années 1950.

Près de trente ans plus tard, nous frayons donc notre chemin parmi une dense végétation pour enfin atteindre l’entrée principale du bâtiment, où trône une sorte de comptoir dans ce qui fut sans doute un vestibule : nous sommes de toute évidence dans un ancien bordel. A notre gauche se tient la porte d’une pièce où subsistent quelques bouts de moquette sur les murs. A notre droite, une autre pièce, équipée d’une vaste cabine de douche. Nous poursuivons notre exploration avec maintes précautions, tant l’équilibre des tuiles sur les restes du toit semble précaire.

186-south4

A l’intérieur de l’ancien bordel, dont ce qu’on pense être le comptoir d’accueil (photo de gauche) 

Une fois ressortis indemnes, nous nous livrons à une inspection extérieure des murs. A l’une des extrémités, nous distinguons les restes de portraits de visages féminins peints à la main et une inscription qui semble commémorer une certaine « la B ». Difficile de dire si les autres lettres ont disparu avec le temps, ou si nous avons mal lu et que nous nous trouvions en réalité soit au Bambi, soit au Bilitis, deux établissements dont il est question ici. Interloqués, nous quittons la maison close et reprenons la route en direction du nord vers le bourg du Captieux, à quelques kilomètres de là.

186-south5

« La B » (?) et ses dessins de femmes

A la faveur d’une pause rafraîchissante dans un café, nous nous enquérons auprès du propriétaire du passé trouble de Captieux. Ce dernier ne semble en rien perturbé par notre question, ce qui suggère que le sujet est loin d’être tabou. Soulignant qu’il n’habite à Captieux que depuis quinze ans, il sonde à son tour un autre client sur ses souvenirs des lupanars locaux. Ce dernier nous raconte que chacun d’entre eux accueillait deux ou trois filles. Le patron appelle ensuite un ami pour tenter de retrouver le nom de notre mystérieux bâtiment « la B » ; il promet de nous rappeler pour nous donner la réponse.

Alors que nous réglons l’addition, notre hôte se fend d’une anecdote sur une connaissance qui faisait autrefois partie d’un groupe de jeunes gens désargentés ; tous les samedis soirs, nous explique-t- il, ceux-ci jetaient quelques pièces dans une cagnotte, et les garçons écrivaient leurs noms sur un morceau de papier qu’ils mettaient dans un chapeau. L’heureux vainqueur du tirage au sort bénéficiait de ce financement participatif pour aller passer un bon moment avec une des filles de Captieux.

Ce pittoresque récit en tête, nous repartons vers la côte atlantique pour l’ultime destination de notre défi du jour ; direction La Salie, à l’extrémité ouest de la Gironde.

Curieux des secrets du far west girondin ? Rendez-vous la semaine prochaine pour le dernier épisode de ce carnet de route !

  • La version originale de ce récit est à retrouver ici !
  • Récit de Tim Pike, traduction par Jean-Yves Bart

Carnet de route aux quatre coins de la Gironde – Partie 1 : nord et est (Le Verdon et ses monuments, Saint-Avit-Saint-Nazaire et ses arbres)

Nos lecteurs les plus fidèles auront sans doute gardé un souvenir ému de nos précédentes aventures en compagnie de Tim Pike, de Invisible Bordeaux, dont un pèlerinage à l’intersection du méridien de Greenwich et du 45ème parallèle et une balade à vélo le long de l’Eau Bourde.

Pour cette nouvelle aventure commune, nous nous sommes lancés dans un road-trip d’une journée vers les extrémités nord, est, sud et ouest de la Gironde, le département le plus vaste de la métropole, nourrissant le fol espoir qu’il se passe quelque chose d’intéressant quelque part sur notre chemin. Pour ce faire, nous avons soigneusement organisé notre itinéraire et sommes partis dès le premier chant du coq de Saint-Aubin-de-Médoc, sachant pertinemment que 600 kilomètres de route nous attendaient, c’est-à-dire ni plus ni moins que la distance qui sépare Bordeaux et Paris !

 

Notre premier arrêt, Le Verdon-sur-Mer, se trouve à 88 kilomètres de notre point de départ, à la pointe nord des terres viticoles du Médoc. Le Verdon se trouve aussi être le port d’attache du bac qui assure la liaison maritime vers Royan, de l’autre côté de l’estuaire de la Gironde. Notre visite des lieux est l’occasion d’observer l’arrivée, le déchargement et le départ d’un bac Transgironde, emprunté par une assemblée éclectique de riverains, de touristes aux voitures et camping-cars immatriculés aux Pays-Bas, en Allemagne ou en Angleterre, et même d’une poignée de piétons.
Nous mettons le cap vers le point le plus septentrional de la Gironde, au bout d’une jetée goudronnée avec vue sur Royan, entourée d’eaux mêlant le bleu de l’océan Atlantique et le marron de l’estuaire de la Gironde. A notre gauche on distingue au loin le phare de Cordouan, qui se trouve à sept kilomètre au large des côtes. Cet édifice historique, qu’on appelle parfois le Versailles des mers, fut érigé entre 1584 and 1611, avant de devenir le premier phare classé monument historique en 1862. Il reste aujourd’hui le plus ancien phare français en activité, même s’il est entièrement informatisé depuis 2006.

185-north2

Cordouan et les dunes de l’Atlantique

Sur la terre ferme, au-delà des promeneurs et des pêcheurs du dimanche, les bunkers allemands du mur de l’Atlantique dominent les hauteurs. Les lieux sont aujourd’hui paisibles mais il est aisé d’imaginer ces bunkers flanqués de sentinelles à l’affût de tout signe de mouvement suspect.

De l’autre côté des dunes se dressent trois monuments différents. Le premier est un mémorial à la gloire des soldats américains du général Pershing, qui défendirent la France pendant la première guerre mondiale au nom du « même idéal de droit et de liberté » qui avait conduit La Fayette et son équipage en Amérique en 1777. Le Verdon fut en effet la dernière escale du Marquis avant sa traversée de l’Atlantique pour œuvrer à libérer les Américains du joug britannique. Détruit par les Allemands en 1942, le monument a été reconstruit après la guerre pour prendre l’apparence qu’on lui connaît désormais.

Le deuxième monument commémore l’opération Frankton (ou opération « coque de noix ») et sa poignée d’héroïques kayakistes britanniques qui empruntèrent ces eaux en décembre 1942 pour mener une opération commando décisive à Bordeaux. Il se trouve que cet épisode incroyable et fascinant de l’histoire militaire girondine a fait l’objet d’un précédent article d’Invisible Bordeaux, dont nous ne pouvons que vous conseiller la lecture.

 

185-north3

Les trois mémoriaux du Verdon

Le dernier monument est dédié de manière plus générale à tous ceux qui ont donné leur vie pour défendre la liberté de la France. Il fut inauguré en 1995, pour le cinquantième anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale. La présence de ces trois monuments donne une idée de l’importance stratégique que sa localisation a conférée au Verdon.

Après avoir dépassé le phare du Verdon et un complexe de la Marine nationale nommé « Sémaphore » (qui comprend un bunker apparemment reconverti en logements), nous repérons non loin du bout d’une voie de train désaffectée un panneau indiquant Bordeaux à 104 kilomètres : difficile de s’éloigner plus de la capitale girondine sans quitter le département !

 

185-north5

Blockhaus reconverti et extrémité nord de la voie ferrée

Notre passage se termine par une conversation avec la propriétaire d’un bar ouvert uniquement en haute saison. Parmi les sujets abordés : la perspective que ce coin de Gironde devienne une île à l’horizon 2100, l’impression d’éloignement considérable entre Le Verdon et Royan malgré une distance de sept kilomètres seulement (« un pont faciliterait les choses ») et les origines de nombreux locaux dans cette enclave historique charentaise entourée de culture et de patois gascons. Faute d’informations plus croustillantes, nous remontons promptement dans la voiture pour redescendre vers Bordeaux, dont nous longeons l’agglomération côté nord avant un arrêt gastronomique à Castillon-la-Bataille, pour enfin atteindre le point le plus à l’est de la Gironde, situé à Saint-Avit-Saint-Nazaire.

En ce début d’après-midi, nous avons déjà engrangé 272 kilomètres au compteur. A la frontière entre Gironde et Dordogne, pas grand-chose à voir, sinon un champ, un fossé et une végétation dense bouchant entièrement la vue sur la Dordogne – le fleuve – qui coule à quelques mètres de là. Nous sommes surtout frappés par la transformation très nette du paysage entre nord et est : le sable, les marécages et les vastes étendues ouvertes du nord Médoc ont laissé place à un environnement bien plus verdoyant, luxuriant et varié, où les vergers rivalisent en nombre avec les parcelles de vigne.

185-north4

A gauche : des arbres. A droite : un champ. Au milieu : une route, et la Invisible Bordeaux-mobile. Au premier plan : la Gironde. En arrière-plan : la Dordogne.

Décidés à ne pas nous éterniser à Saint-Avit-Saint-Nazaire, nous reprenons la route vers Captieux, à l’extrême sud de la Gironde, une ville qui s’avérera avoir quelques secrets anciens et sulfureux à nous révéler !

Pour connaître les sulfureux secrets de Captieux, rendez-vous au prochain épisode de ce carnet de voyage !

    • La version originale de ce récit est à retrouver ici !
    • Récit de Tim Pike, traduction par Jean-Yves Bart

 

 

Au fil de l’Eau Bourde

Vincent Bart, mon confrère bloggeur et moitié des formidables Bordeaux2066est à l’origine de cette nouvelle aventure commune. C’est en effet lui qui a eu l’idée que nous enfourchions nos vélos pour suivre une petite rivière de bout en bout. La rivière en question, c’est l’Eau Bourde, qui coule sur près de 23 kilomètres depuis sa source à Cestas avant de rejoindre la Garonne à Bègles. Titillé par ce nouveau défi, j’ai bien entendu accepté avec plaisir de reprendre la route avec Vincent.

Rendez-vous a été pris pour le samedi 1er août à Gradignan, la ville d’enfance de Vincent. De là nous pédalons vers le sud pour débusquer l’endroit où nous avions localisé la discrète source de l’Eau Bourde, non loin d’un rond-point de la Nationale 10 dans le quartier Labirade de Cestas. Après plusieurs semaines de grandes chaleurs, cette source s’avère asséchée ; nous nous contentons donc dans un premier temps d’explorer les énormes tunnels construits sous cet axe routier fréquenté.

Lire la suite

Carnet de bord de Martin Hugues, adjoint au Maire de Bordeaux – politique fiction avec Deux Degrés

2016 : la ville de Bordeaux est totalement ruinée. Heureusement Bordeaux 2066 et Deux Degrés unissent leurs forces pour créer le cluster # FUTUR SMART LOW-COST CITY 3.0  et proposent une solution unique pour renflouer les finances municipales.

Découvrez ici le carnet de bord de Martin Hugues, adjoint (fictif) au Maire de Bordeaux. 

ehahajcg

2016. Tandis que « Le boss » vit entre France 2 et Europe 1, avec mon jeune et ambitieux collègue Robert Fabien, nous tirons la sonnette d’alarme. Ce qu’on ne pensait possible qu’à Sarreguemines ou à Maubeuge était en train de menacer Bordeaux l’opulente : des « finances publiques exsangues » titrait la presse locale, façon élégante de dire qu’on est dans la merde jusqu’au cou parce que y a plus un radis. Je savais qu’on n’aurait pas du attaquer la rénovation de cette 37ème place.

Mai 2017. C’est un triomphe. « Le boss » est arrivé au pouvoir, enfin. Il était temps : le miroir d’eau se dessèche au soleil du printemps, plus aucun Pibal n’est réparé, nous avons du faire appel aux punks du Cours Victor Hugo pour assurer des animations pour Novart, et depuis notre gestion si désastreuse de l’épidémie d’Ebola en 2015, nos crèches ont encore plus mauvaise presse qu’un orphelinat bulgare.

87% des Bordelais ont néanmoins voté pour le Boss. Bien sur, il s’attendait à un peu plus, mais le Boss n’est pas un ingrat. Il n’a pas squatté le haut des palmarès de tabloïds pendant toutes ces années pour revenir à la case départ, la case Chaban comme on l’appelle entre nous.

Juillet 2017. Je me promène dans mes quartiers favoris, là où s’épanouit mon doux électorat de centre-droit, loin des agitateurs si clivants de la droite socialo-centriste, qui squattent en masse les quartiers d’échoppes.

Cours de l’Intendance. Quel sens à ce nom ? Aucun. Je croise la rue Sainte-Catherine. Parmi tous ces badauds se faufilant entre les mendiants, qui connaît la glorieuse histoire de Catherine d’Alexandrie au 3ème siècle ? Personne. Je continue : Cours du Chapeau Rouge. Nom ridicule s’il en est.

Au détour de ma balade, j’écoute d’une oreille une conversation entre deux ados :

  • On se retrouve au HMS à 19h.
  • Où ?
  • Tu vois la place triangulaire où qu’il y a plein de bars avant la Victoire ?
  • Ah ok, ça marche.

« La place triangulaire où qu’il y a plein de bars avant la Victoire ». Là voilà notre idée pour faire des projets sans projet ! On va renommer les rues. Seulement les renommer comme les gens aimeraient. Avec ça, plus aucun touriste ne sera paumé. La place triangulaire où il y a plein de bars avant la Victoire s’appellera : « La place triangulaire où il y a plein de bars avant la Victoire ». Les bordelais auront l’impression que les choses changent mais sans changement. Parfait pour occuper le terrain. Faut que j’en parle avec Robert Fabien.

deuxdegres_prestige_quiz-bx_place

Eté 2017 : Le Boss est d’accord, y a plus qu’à.

Groupes de travail, réunions, ateliers participatifs. En un mois de travail, nous avons nos nouveaux noms de rue. Je flippe un peu avant la mise en place des panneaux mais Robert Fabien me rassure. « Ca va twitter !»

Ça a twitté. Les bordelais ont adoré. Ils trouvent ça pratique. On a même eu droit à la une sur Melty.fr ! Les gens en redemandent. Des lettres d’encouragements par milliers : Cynthia de Marmande, Elodie de Castelnau de Médoc, Redouane d’Ambarès, etc. Tout le monde est emballé.

Avec Robert, on est parti fêter ce grand coup dans le monde du marketing territorial, rue des Pillers de Tutelle, à la Calle Ocho. Salsa, bachata, rhum jusqu’à 0h45 ! En sortant, Robert vient me voir un peu éméché et me dit : « Putain, ce serait plus pratique si cette rue s’appelait la rue de la Calle Ocho ! » puis il trébucha vers une jeune militante UDI. Une connaissance visiblement.

La rue Calle Ocho ? C’est une idée géniale pour remplir les caisses. On va faire du naming! Comme pour les stades qui vendent leur nom à des marques, nous allons vendre les noms des rues de Bordeaux et amasser les Euros. Les jaloux vont maigrir, comme disent ces jeunes qui font de la planche à roulettes devant le Grand Théâtre.

Septembre 2017. Pour redonner tout son lustre à notre belle cité, il faut marquer un grand coup. On doit viser la compétitivité mondiale, le mainstream de haut-niveau.

On veut des marques clinquantes, 3.0. Le boss passe quelques coups de fil et bingo, les premiers noms sont tombés : la Place de la Comédie devient la Place Apple, la Place de la Bourse est renommée la place Selfie Instagram. Concernant le cours de l’Intendance, les débats ont été rudes mais ce sera dorénavant le cours Nespresso. Et pour la rue Porte Dijeaux, on a fait monter les enchères et elle s’appellera la rue Baillardran.

Celui qui a un peu craqué, c’est Martin Bouygues. Il est tellement riche qu’il voudrait un quartier entier, quelle histoire… Heureusement on a pu lui vendre un petit quartier qui a perdu vachement de valeur ces derniers temps, Ginko je crois que ça s’appelle. « Cité Bouygues », ça sonne tellement mieux. En plus ça tombe bien, me souffle Robert entre deux coupes de champ’ : « C’est moi qui l’avait fait bâtir à l’époque ce truc ».

Je rentre un peu ivre de cette inauguration. J’y songe, faudrait peut-être pas qu’on croit à du favoritisme, j’aurais vite fait d’avoir Mediapart au cul. Deux semaines après, Pichet rachète le Pont Chaban.

« PICHET 1 – 1 BOUYGUES » titre Sud Ouest. Ouf, mon intégrité est sauve. Et le pont Pichet en face de la grande carafe de la cité du vin, ça plaît aux touristes. Y’en a du chinois qui se prend en photo avec un verre de rouge à la main.

Janvier 2018. Une missive arrivée de Porto nous a bien fait marrer à la Mairie. Superbock, la fameuse bière portugaise, a entendu parler de notre démarche et veut racheter le Cours de l’Yser. Ils y ont remarqué un pic de vente unique en France qu’ils nous disent. Au début on les a pas trop pris au sérieux, puis finalement ils nous ont allongé 200 000 euros et mis à disposition des milliers de goodies à distribuer dans les bars. La population locale est absolument ravie. Pour l’inauguration, la fête a duré tard dans la nuit dans le barrio. J’ai prévenu Sud Ouest, pour qu’ils ne fassent pas leur 9ème article du mois sur le tapage nocturne et l’insécurité dans le quartier.  Saude !

Mars 2018. Pour les premiers rayons de soleil du printemps, ça ne pouvait tomber mieux. Rihanna se porte acquéreur des quais de Bordeaux. Un chèque de 3,5 millions d’euros vient de tomber. Je demande à Robert d’aller illico rallumer le miroir d’eau. On est quand même un peu embêtés, elle n’a pas voulu acheter tout ce qui est au sud du Pont Saint-Jean. « Too dirty, too dangerous » qu’elle me dit la barbadaise. Tant pis, les Quais de Paludate deviendront « Quais de la Seat Ibiza jaune canari », en hommage aux nombreux fêtards des zones périphériques qui possèdent ce véhicule. J’ai appelé le concessionnaire Seat du Bouscat, ils sont ravis et veulent bien organiser un défilé de Seat Leon tunées pour fêter ça. Qui a dit qu’on avait une politique culturelle élitiste ? Dans le cul Lulu.

Jackpot : 2 600 000 € supplémentaires par an dans les caisses et une campagne de presse dans le monde entier.

Nos virulents opposants de centre-gauche crient à l’hérésie culturelle et nous traitent de vendus au grand capital. Les pauvres, s’ils savaient ce qu’on leur réserve. J’ai déjà hâte d’aller pisser dans l’Impasse Vincent Feltesse.

 

Mai 2018 : Les vannes sont ouvertes, on ne nous arrête plus. Ce sont les commerçants locaux qui veulent leur plaque de rue dorénavant. Tous les amis du boss veulent le nom de leur enseigne sur le plan de Bordeaux. Denis Mollat est vert que la rue Porte-Dijeaux ait déjà été vendue à Baillardran. En même temps il pouvait pas suivre, quand on y pense, un canelé ça marge mieux qu’un bouquin. Et puis ça va quoi… on lui a vendu Vital-Carles pour 350 000 €. Si ça c’est pas de l’amitié, je ne m’y connais pas…

En tout cas ça commence à devenir du sérieux en centre ville : la Place Fernand Lafargue devient Place Apollo (désolé pour le type qui vit au numéro 13), la rue de Cursol devient rue Sport et Aventure…

Même les gauchistes s’en mêlent : la Place Camille Julian a été rachetée par Utopia ! Du coup on est allé voir Darwin, mais ça ne les intéressait pas de racheter les Quais des Queyries. La vengeance n’étant pas un plat bio, on les a renommé « Darloose ». Je ricane.

Juillet 2018 : « ONE, TWO, THREE, VIVE LE MALI » ! Ohlala quelle ambiance Place de la Victoire !! C’est complètement ouf ce qu’il vient de se passer, le Mali vient de battre le Brésil en finale de la Coupe du Monde !! Et qui a inscrit le doublé de la victoire ? CHEIKH MAAAAGIC… DIAAABAAATEEEE ! Un but de chaque genou, un vrai artiste !

C’est une des images les plus regardées au Monde : Cheikh vient de déclarer à la télévision officielle russe qu’il pensait fort à tous ses amis et à sa famille à Bordeaux. Le site de la mairie et l’onglet « Invest in Bordeaux » ont reçu plus de 6 millions de clics dans la nuit !

J’appelle de suite Jean-Louis Triaud, y a pas à hésiter : on cesse les pourparlers avec Cacolac pour acheter le nom du Grand Stade. Désormais Girondins et UBB se partageront le Stade Cheikh Diabaté. On est en Une de l’Equipe et de la Gazzetta dello sport, on est des putains de génies.

cheick diabaté grand stade bordeaux

Septembre 2018 : Ca commence fort cette rentrée politique. Mes opposants me gonflent. D’après eux, je serais réac et vieux jeu. Robert Fabien me lance une idée : nous allons les prendre à leur propre piège et adopter une des mesures les plus féministes que puisse prendre un élu local. Et ce de façon participative, s’il vous plaît. Je m’explique : Mauriac, Montaigne et Montesquieu, ils sont sympas, mais ils ont fait leur temps. Quant au marché des Grands Hommes, ces tanches de touristes croient qu’on rend hommage à Patrick Bruel. N’importe quoi.

C’est donc pour être raccord avec notre époque que nous consultons la population pour changer le quartier des Grands Hommes en quartier des Grandes Femmes. Il s’agit derenommer les rues du triangle avec des noms de femmes qui ont marqué notre époque. Avec 5879 retweets, ça buzze au taquet comme idée.

Octobre 2018 : La démocratie participative a parlé : Voltaire, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques Rousseau, Montaigne et Diderot deviennent respectivement Loana, Nabilla, Enora Malagré, Jenifer, Ayem et Ophélie Winter. Le patron du Chapon Fin est furax d’être rue Nabilla. Fallait pas me pousser vers la démocratie participative, on ne m’y reprendra plus.

deuxdegres_rue_enora_malagre

 

Novembre 2019 :
Un an après l’épisode des Grandes Femmes, nous voilà dans une situation bizarre. Cette affaire a fait le tour des médias, les internautes en raffolent toujours mais le prestige de notre politique de naming en a pris un coup et les caisses ne se sont pas aussi remplies que prévu. Le nouveau dircom, un ex-boss de Twitter France, a pris la seule décision irrationnelle à prendre dans ce cas là : continuer dans le nom racoleur et espérer que ça génère beaucoup d’argent plus tard. Une idée qu’il a volé à son ancienne boîte avant qu’elle ne coule.

Bienvenue dans l’escalade de la connerie, dans le monde du like au kilo.

Acte 1.
Lyon pique notre idée, l’ancienne capitale des Gaules se met au naming également. Les pauvres, ils n’ont pas les épaules. On va leur faire une démonstration de buzz territorial offensif. Je suggère à Robert Fabien de rebaptiser l’esplanade des Quinconces. Elle devient : « La plus grande place d’Europe devant la Place Bellecour .» Le dircom fait une grimace, il trouve ça consensuel. Il propose plutôt : « La plus grande place d’Europe devant la Place Bellecour de ces tarlouzes de Lyonnais #Gourcuff ». A notre tour de grimacer mais trop tard, l’annonce Facebook est déjà publiée. Magie de l’Internet, nous passons pour des génies. Bordeaux 1 – 0 Lyon. Ce n’est pas notre plus belle victoire à mon goût.

place des quinconces

Acte 2.
Des commerçants nous résistent, ils ne veulent pas payer. Ils s’allient et refusent de changer le nom de leur rue. Tant pis pour eux. Ils jouent notre jeu ou ils crèvent. On va frapper fort. On écrit le projet de délibération rebaptisant la rue St-Rémi : « la rue des restaurants de merde qui te servent des surgelés à 20€ ». Cela ne suffit pas, les commerçants résistent à la pression, ils ne veulent toujours pas céder. Le conseil municipal approche. Je dis à Robert d’arrêter mais il ne veut pas. Il veut faire rentrer l’argent dans les caisses. Trop occupés sur notre cas de conscience, on se fait déborder par le nouveau dircom qui annonce sur Facebook que la mairie a trouvé un deal avec Findus pour rebaptiser la rue de la Tupina… Ca sent bon la guerre civile. Combat de commentaires sur Internet mais ce foutu dircom sait ce qu’il fait. Il annonce que le patron de la Tupina serait peut-être plus heureux avec un restaurant sur le Cours des Kebabs, des coiffeurs africains et des sex-shops (anciennement cours de la Marne). Tout le monde approuve, tout le monde rigole, sauf le proviseur du Lycée Gustave Eiffel (qui à l’époque s’était prononcé pour le « Cours Elite de la nation »). Fin de la polémique. Incompréhensible.

Acte 3.
Un post Facebook anodin propose de renommer le carrefour le plus accidentogène de Bordeaux, la place Bir Hakeim, en l’honneur du joueur de foot le plus accidentogène de Bordeaux, Frank Jurietti. Internet tremble au delà de Bordeaux. 3 jours après, suite à une belle victoire 1 – 0 des Girondins face au Red Star, un groupe de supporters éméchés change lui-même le panneau. Photos, articles de journaux, reportage Téléfoot. Le naming est un succès total, nous sommes dépassés. Les articles de loi sur le domaine public n’impressionnent plus personne.

Acte 4.
Le naming ayant avant tout lieu dorénavant sur Facebook et loin des plaques de rue, tout le monde s’en donne à coeur joie. Le naming à portée de main ! Pour le meilleur mais surtout pour le pire. Le community manager ne peut plus gérer. Certains veulent renommer la dalle de Mériadeck en « dalle des fonctionnaires qui glandent dans la galerie Auchan ». Succès. D’autres veulent renommer la Barrière de Toulouse en « barrière avec ce putain de radar automatique ». Succès. Quelques étudiants proposent de remplacer Place de la Victoire par « Place de la tortue de merde à côté de la colonne avec plein de dealers où tu peux boire des coups pas chers avant d’aller pécho Quai de la Seat Ibiza Jaune ». Demi-succès. A la proposition d’un certain Stefano de renommer les allées Tourny en  « Allées de la pouffiasse en Mini Cooper« , le site est fermé. Faut dire que ça avait heurté quelques épouses de notables qui s’étaient reconnues. Qu’est-ce qu’on s’est marré avec ce truc ! Enfin il était temps, le dircom est viré. De mon côté je rends mon tablier, totalement usé par toutes ces conneries 2.0. Un petit nouveau me remplace. Il est jeune, beau et bourré de talent. Un certain Florian Nicolas.

allées Tournybarrière de toulouse

Passez la souris sur les points noirs pour voir apparaître les noms de rue 

EPILOGUE

Biographie de Florian Nicolas

Vie politique :
Assureur, opticien, agent immobilier, vendeur de cigarettes électroniques et homme politique français. Premier adjoint au Maire de Bordeaux de novembre 2019 à décembre 2019.
Sa première action fut de ré-institutionnaliser la politique de naming de la Mairie de Bordeaux. Voulant sortir de la polémique qualifiée de « nauséabonde » de « l’allée des pouffiasses en Mini Cooper » menée par son prédécesseur, Martin Hugues, il proposa de renommer la statue de Jacques Chaban-Delmas (place Pey Berland) en « statue d’un inconnu marchant vers Alain Juppé ». Il fut démis de ses fonctions le lendemain de l’inauguration surprise de la statue en présence d’Alain Juppé, alors Président de la République.

L’article Sud Ouest du 24 décembre 2019 titra : « On n’avait plus d’argent pour faire une nouvelle statue ! »

Divers :
A la fin de sa carrière politique, Florian Nicolas se lance dans une carrière de chanteur de charme en EHPAD. Il déclare en mars 2020 à Sénior magazine : « Je souhaite changer le quotidien des femmes qui écoutent mes disques. Mon ambition est de donner de l’espoir à toutes les françaises.« 

fdiajbbj

Le cimetière juif portugais du Cours de la Marne

Chaque ville possède ses secrets, ses recoins insoupçonnables derrière d’anonymes portes closes. Bordeaux ne fait pas exception à la règle : il y a quelques semaines, Invisible Bordeaux (Version originale publiée ici) a retrouvé l’équipe de Bordeaux 2066 pour une visite privée d’un de ces joyaux méconnus. Au bout d’une minuscule entrée accessible depuis le Cours de la Marne, le grand axe qui relie la Place de la Victoire à la gare Saint-Jean, nous nous sommes faits ouvrir la porte du cimetière juif portugais de Bordeaux, qui remonte au XVIIIème siècle.

Notre guide du jour n’est autre que l’écrivain et journaliste Michel Cardoze, que beaucoup auront connu comme présentateur de la météo de TF1. Pour mes amis de Bordeaux 2066 et moi, il est surtout l’homme qui raconte « l’histoire du jour » à 7h55 chaque matin sur France Bleu Gironde. Dans de courts monologues devenus des incontournables de nos petits déjeuners, Michel Cardoze fait revivre aux auditeurs des épisodes marquants de l’histoire de Bordeaux et de la région avec sa verve si caractéristique.

Si nous sommes donc ravis de retrouver cette sommité locale, nous ne tardons pas à comprendre que le lieu de notre visite a aussi un sens tout particulier pour lui : des ancêtres de Michel faisaient partie des nombreux réfugiés juifs portugais installés à Bordeaux après avoir été expulsés de leur pays, et on peut lire son patronyme sur plusieurs des tombes du cimetière.

La ruelle et la petite porte d’accès au cimetière, côté pile et face.
Le cimetière a été mis en service au XVIIIème siècle, à une époque où on dénombrait 327 familles de juifs portugais à Bordeaux (soit 1422 individus), les premiers arrivants s’étant établis au début du XVIème siècle. Le terrain appartenait auparavant à David Gradis (1665-1751), un riche commerçant et armateur. Il en avait fait l’acquisition en 1724 avant d’en faire don en 1728 à la communauté juive portugaise, dont il était le président. Le terrain fut ensuite utilisé pour enterrer les morts de la communauté pendant tout le XVIIIème siècle. Il y repose désormais quelques 800 personnes, réparties sur dix-sept rangées de tombes soigneusement alignées. Le dernier corps inhumé fut celui d’un certain David Lameyra, en 1788. Faute d’espace disponible, la communauté dut se rabattre sur un autre terrain situé sur l’actuel cours de l’Yser (autrefois baptisé cours d’Espagne), un cimetière qui lui reste utilisé aujourd’hui.
Vue panoramique du cimetière.

Aucun changement notable n’est intervenu avant 1911, date à laquelle une unité d’artillerie du voisinage en manque de place réquisitionna une partie du terrain pour y entreposer des munitions. Le consistoire juif n’eut guère d’autre choix que d’accepter, et les restes de 279 corps furent alors exhumés et transférés au cimetière du cours de l’Yser. Les pierres tombales déterrées furent sommairement amassées dans une partie du cimetière dont l’unité n’avait pas besoin. Il est peu probable qu’un nouveau chapitre s’ouvre désormais dans l’histoire du cimetière : celui-ci, au même titre que celui du cours de l’Yser et qu’une autre parcelle plus petite de la rue Sauteyron, a été inscrit au registre des monuments historiques en 1995.

Le terrain appartient toujours au consistoire juif, mais Michel Cardoze souligne qu’il est « régulièrement entretenu par la mairie de Bordeaux, avec laquelle les relations sont très bonnes ». Au fil de notre visite, Michel ne manque pas de nous faire remarquer une des caractéristiques les plus étonnantes des tombes : on trouve en effet sur de nombreuses inscriptions des cœurs et des feuilles de palmier ! « Nous n’avons pas d’explication là-dessus. Théoriquement, les tombes juives ne sont pas censées comporter de signes ou de symboles, mais ici il s’agit pourtant de motifs récurrents ». Michel ajoute toutefois que bien des personnes enterrées ici étaient marquées par différentes cultures, ce qui pourrait constituer un début d’explication : « La culture locale dominante, à savoir le christianisme, s’est insinuée dans la vie de ces gens à bien des égards. Il y avait donc de nombreux mariages mixtes, et de nombreux Juifs dissimulaient leurs origines tout en continuant à observer les rites juifs en privé ». C’est également en raison de ce véritable melting pot culturel que sur de nombreuses pierres tombales l’année du décès est indiquée à la fois selon le calendrier hébreu et selon son équivalent grégorien.

Cœurs, feuilles de palmier, parfois les deux… On remarquera l’année de décès indiquée à la fois selon le calendrier hébreu (elul 5523) et son équivalent grégorien (août 1763). Correspondance à vérifier ici.
Nous nous dirigeons vers un coin du terrain où plusieurs tombes surélevées en forme de prisme ont été érigées pour les rabbins de la communauté. Ceux-ci avaient été recrutés à l’étranger (aux Pays-Bas et au Moyen-Orient) pour guider et structurer une communauté bordelaise qui jusque-là était dépourvue de leaders. Les inscriptions de ces tombeaux consistent en de denses lignes d’hébreu, contrairement aux autres qui relèvent d’un étonnant mélange de français, portugais et espagnol.
Michel Cardoze inspecte la tombe d’un rabbin, ornée de denses inscriptions en hébreu.
La suite de la visite réserve quelques visions poignantes, comme celle de cette tombe d’enfant isolée, ou encore d’une autre entourée de celles de deux adultes. Nous observons ensuite les nombreuses pierres tombales déterrées en 1911, qui ont été progressivement recouvertes (voire piégées) par le lierre. Michel nous apprend qu’il existe de longue date un projet de restauration visant à rendre les noms visibles, même si les corps ne sont plus ici, selon la tradition juive : « Mais c’est une tâche impossible. On ne peut pas le faire à la main, et l’entrée du cimetière est trop étroite pour que les engins nécessaires puissent passer. Même utiliser une grue est hors de question, puisqu’il y a des bâtiments de tous les côtés maintenant. »
Les pierres tombales déterrées en 1911 n’ont plus bougé un siècle durant.
Parmi les bâtiments adjacents, on compte ce qui est sans doute une partie du lycée Gustave Eiffel voisin, une petite usine, et une résidence étudiante dont les occupants bénéficient d’une vue imprenable sur le cimetière. Nous demandons à Michel si le lieu a actuellement des visiteurs (autres que nous !) : « Pratiquement personne ne vient rendre hommage aux défunts. L’office du tourisme amène des groupes ici dans le cadre de son circuit sur les cimetières de Bordeaux. Le consistoire juif organise aussi des visites sur demande. Et il y a souvent une équipe de volontaires sur les lieux, qui s’attache inlassablement à retirer la mousse des pierres et à relever les noms et autres informations concernant ceux qui sont enterrés dans le cimetière ». On peut supposer à la vue d’un amas de bouteilles de bière usagées dans un coin que le lien accueille aussi de temps à autre quelques visiteurs clandestins…
Notre guide VIP Michel Cardoze et Vincent de Bordeaux 2066 face à l’une des tombes.

Avant de nous séparer, nous nous enquérons d’éventuelles autres traces des « Juifs de la nation portugaise » (comme ils sont appelés officiellement) dans la ville de Bordeaux. Michel commence par nous expliquer que les prières rituelles récitées par les juifs habitant Bordeaux aujourd’hui comprennent plusieurs expressions portugaises, même si la plupart des membres de la communauté actuelle sont d’origine nord-africaine. Il nous énumère ensuite une série de noms donnés à des rues et sites de la ville, immortalisés quelques jours plus tard par l’équipe de Bordeaux 2066 :

Sur l’image ci-dessus figurent :

•    La rue David Gradis, qui rend hommage au commerçant et armateur qui fit l’acquisition du terrain qui accueillit le cimetière.

•    La rue Rodrigues Pereire, rendant hommage au concepteur de la première version du langage des signes, et dont le petit-fils Emile Pereire est un des responsables de la création du chemin de fer vers Arcachon et du développement de la station balnéaire.

•    La rue Furtado, qui doit son nom à Abraham Furtado, adjoint au maire de Bordeaux qui influença l’organisation du consistoire.

•    La cité Chateau Raba à Talence – les Raba étaient une famille de banquiers qui possédaient un château en cet endroit.

•    Le château Peychotte (version francisée de Peixotto) à Mérignac, qu’on appelle aussi la Maison Carrée.

•    Le château Peixotto à Talence.

Tous ces lieux sont à leur manière devenus parties intégrantes de l’espace public. Le cimetière du cours de la Marne reste lui beaucoup plus confidentiel, et nous n’avons pas boudé la chance si rare d’avoir pu le visiter en ce dimanche de décembre ensoleillé.

Tim Pike, Invisible Bordeaux

Traduit de l’anglais par Jean-Yves Bart

Le point 45°N 0° à Puynormand : à l’intersection du méridien de Greenwich et du 45ème parallèle

NB : cet article a été traduit de l’anglais par Jean-Yves Bart. La version originale a été publiée sur Invisible Bordeaux.

147-Puynormand1b

Suite à ma récente visite à la borne du 45ème parallèle nord à Saint-André-de-Cubzac, il m’est apparu soudainement qu’un point de convergence totalement unique se trouve à 60 kilomètres à l’est de Bordeaux : il s’agit de l’intersection entre le 45ème parallèle et le méridien de Greenwich.

En faisant quelques recherches, je me suis rendu compte que la visite de tels points de convergence est devenue un hobby pour des amateurs du monde entier, qui publient leurs récits de voyage et leurs photos sur le site www.confluence.org. J’ai donc pu constater en lisant les textes d’autres visiteurs du point 45°N 0° qu’il n’y avait en fait somme toute pas grand chose à voir sur place.

J’ai néanmoins jugé que le sujet méritait bien que je lui consacre du temps et de l’effort. Compte tenu de la distance à parcourir, il m’est venue l’idée de constituer une équipe de choc pour le road trip, pour laquelle j’ai recruté Dorian, mon fils de dix ans, qui a récemment appris la latitude et la longitude à l’école, et Vincent Bart, moitié de l’excellent blog Bordeaux 2066, qui a immédiatement sauté sur l’occasion d’aller découvrir quelque chose qui n’existe pas vraiment.

Nous avons fixé une date… et nous nous y sommes tenus malgré les conditions météo exécrables le jour venu. Nos espoirs de profiter d’intermèdes ensoleillés dans le déluge pour bien faire le tour du sujet furent malheureusement douchés ! Dorian et moi-même sommes donc partis de notre camp de base à Saint-Aubin-de-Médoc, avant de retrouver Vincent peu après dans le centre de Bordeaux. Ayant rentré les coordonnées « 45°N 0° » dans notre GPS, nous voilà en route vers le point de convergence. Celui-ci se trouve à l’extrémité est du département de la Gironde, à mi-chemin entre Saint-Seurin-sur-l’Isle et Puynormand ; pour l’administration il est situé sur le territoire de la commune de Puynormand.

Puynormand est facile à localiser sur un globe !

Puynormand est facile à localiser sur un globe !

Il pleut toujours à verse lors de notre arrivée sur les lieux. Comme nous nous y attendions, le paysage brille par son dénuement. Vincent repère pourtant immédiatement une étrange structure métallique décrivant une sorte d’arc, ayant préalablement déterminé lors de recherches sur Google Street View qu’il s’agissait là du point de convergence.

Même si la structure abstraite ressemble plutôt à une sorte d’outil agricole, nous remarquons assez vite qu’elle représente bien une coupe transversale de la terre, ou tout du moins de l’hémisphère nord, sur laquelle le 45ème parallèle rencontre le méridien à mi-hauteur. Notre curiosité n’est pourtant pas rassasiée : faute de panneau explicatif, impossible d’avoir la confirmation que nous sommes face à une œuvre d’art publique et non un quelconque ustensile d’arrosage. Nous voulions en savoir plus.

La structure marquant le point de convergence (à gauche) et Vincent (à droite)

La structure marquant le point de convergence (à gauche) et Vincent (à droite)

No way is it some sort of farming equipment. Think of it as a cross-section of one half of the Earth! The piece is properly "interpreted" here although a part is now missing making the structure more difficult to understand...

Non, ceci n’est pas un outil agricole. Il s’agit bien d’une coupe transversale de la moitié de la Terre. Vous trouverez ici la juste interprétation de cette oeuvre, même si la disparition d’une de ses parties en rend la compréhension plus difficile.

Ne serait-ce que pour se mettre au sec, nous décidons de remonter en voiture pour rejoindre le village de Puynormand proprement dit, qui compte environ 300 habitants à l’année et qui doit son nom à sa localisation sur une colline (ou « puy ») et aux Normands (Vikings) qui ont fondé le lieu en 843. Avisant une boutique ouverte dans le village, nous entrons en quête d’informations sur le point de convergence. L’employée s’enquiert auprès de sa collègue, qui à son tour appelle immédiatement une connaissance ; peu après, nous la voyons revenir dans le magasin. Triomphante, elle nous annonce : « André Stanghellini va vous recevoir » et nous indique l’itinéraire pour se rendre chez ledit André. Nous ne nous attendions pas à une telle convocation – qui pouvait donc bien être cet homme mystère ?

C’est sans difficulté que nous localisons la maison. Devant le portail, une personne que nous supposons à juste titre être M. Stanghellini nous fait signe de pénétrer dans les lieux. Nous ne tardons pas à comprendre qu’accueillir les visiteurs avec chaleur et spontanéité est une seconde nature pour André, qui en effet gère avec son épouse une maison d’hôtes (dont les clients unanimes ne tarissent pas d’éloges). Bienvenue chez Papi et Mamie !

Après nous avoir installés au salon, André nous raconte qu’il est médecin militaire à la retraite et qu’il est revenu s’établir dans la région vers l’an 2000, avec l’espoir que le village tire parti de sa localisation unique. En 2002, il décide donc avec une poignée de passionnés de son entourage de créer l’association Greenwich 45 dans le but de constituer un véritable site touristique autour du point de convergence ; son double objectif est de « matérialiser l’endroit et de fournir des informations pédagogiques aux visiteurs ». André rêve donc d’installer des blocs de pierres pour marquer l’intersection entre les deux lignes imaginaires, assorties de panneaux explicatifs présentant les origines de la mesure du temps et le développement de la cartographie.

La vidéo vous donnera une idée de l’ambiance de notre visite, et contrairement à nous, vous n’aurez pas à vous mouiller :

Le rêve ne s’est pour le moment pas réalisé : à ce jour, l’unique indication du caractère géographiquement unique du lieu reste la structure métallique dont nous avons parlé, érigée il y a près de quatre ans à quelques mètres du point de convergence sur une parcelle appartenant à un ami d’André. André la qualifie de « machin » métallique ; on comprend bien que seule l’arrivée d’une installation plus conséquente serait à même de le satisfaire.

Le projet fait pourtant face à deux obstacles. Le premier est bien évidemment celui du financement. L’actuel maire de Puynormand, Joël Bayle, est semble-t-il plus réceptif à de telles initiatives que son prédécesseur, mais la municipalité ne pourrait de toute façon pas assurer à elle seule le coût du projet, qui doit donc mobiliser des fonds auprès d’entreprises locales. Le deuxième obstacle concerne la parcelle elle-même. Le projet tel que le conçoit André exigerait d’avoir accès à un terrain dont ASF (Autoroutes du Sud de la France) a fait l’acquisition dans le cadre de la construction de l’A89. Concédé depuis à la société Vinci, le terrain n’est pas utilisé et pourrait facilement être transformé en un petit parking pour les visiteurs. Si Vinci devait céder le terrain, il serait d’abord proposé à son propriétaire précédent puis au conseil municipal avant d’être soumis aux offres d’acheteurs privés. Pour l’heure, il semble qu’une telle transaction ne soit pas à l’ordre du jour ; en attendant une hypothétique vente, il faudra donc se contenter du « machin » en métal !

Nous demandons à André si beaucoup de gens ont entendu parler de l’intersection invisible. Selon lui, si les habitants de Puynormand connaissent l’endroit, il arrive assez peu souvent que des visiteurs comme nous viennent de plus loin exprès pour se rendre au point de convergence. Il nous raconte tout de même avoir récemment parlé à des cyclotouristes pour qui Puynormand était un des principaux arrêts d’un périple s’étirant sur toute la longueur du 45ème parallèle. André précise aussi que l’intersection a été immortalisée par un autre membre de son association, le vigneron belge Stefaan Massart : elle figure sur les étiquettes des bouteilles de son domaine, le Château Vilatte.

Au sec à la maison, quelques jours après la balade, à déguster un verre de Château Vilatte.

Au sec à la maison, quelques jours après la balade, à déguster un verre de Château Vilatte.

Inspirés par cette nouvelle, nous prenons congé d’André et retournons à la boutique du village, où nous remercions les employées pour leurs précieux conseils avant d’acheter quelques bouteilles du vin aux fameuses étiquettes. C’est en direction du point de convergence que nous reprenant la route, espérant que la pluie cesse assez longtemps pour nous permettre de nous imprégner de l’expérience unique d’être à mi-chemin entre l’équateur et le Pôle Nord, à la frontière entre est et ouest.

La vision d'un arc-en-ciel nous a laissé espérer un temps plus clément. Que dalle.

La vision d’un arc-en-ciel nous a laissé espérer un temps plus clément. Que dalle.

Il faut s’y résoudre : la pluie ne nous laissera aujourd’hui aucun répit. Après quelques minutes à l’abri, Vincent et moi-même décidons d’affronter les éléments (Dorian bénéficiant lui d’une dispense exceptionnelle) et boussole d’iPhone en main, nous mettons en quête du point (plus ou moins) exact où les deux lignes virtuelles se rencontrent. Tout en espérant ne pas attraper une pneumonie, une hypothermie ou autre maladie au nom se terminant par « ie », nous entreprenons de planter notre panneau maison indiquant les directions nord-sud (le méridien) et est-ouest (le 45ème parallèle). Nous tirons un certain plaisir de ce geste à n’en pas douter tout à fait illégal, qui marque une nouvelle étape vers l’implantation d’un véritable site sur les lieux.

Que du fait maison (au cas où vous ne l'auriez pas remarqué) !

Que du fait maison (au cas où vous ne l’auriez pas remarqué) !

Deux minutes plus tard, nous nous réfugions dans la voiture après avoir failli marcher sur un cadavre de crapaud et dans une flaque de vomi humain assez récent (on peut se demander si la personne indisposée connaissait la signification du lieu…). Nous sommes tous les deux trempés jusqu’à l’os : je ne vois plus rien à travers mes lunettes, tandis que Vincent doit retirer ses chaussures tant ses pieds sont mouillés. Chargé de nous indiquer le chemin du retour vers Bordeaux, le GPS nous ramène à l’autoroute exploitée par Vinci, la société dont dépend indirectement le succès du projet Greenwich 45. Si chez Vinci il y a des lecteurs de Bordeaux 2066, n’hésitez pas à nous contacter !

Ainsi s’achève notre aventure au point 45°N 0°, mais ce ne sera pas notre dernière visite : le rendez-vous est pris, c’est promis, nous retournerons à Puynormand (mais sous le soleil cette fois-ci !) voir si notre panneau en bois a survécu, si le « machin » métallique est toujours en place, et si le véritable site Greenwich 45 imaginé par André Stanghellini a fini par prendre forme. Puynormand, we will be back. 

Vue panoramique du point 45°N 0°

Vue panoramique du point 45°N 0°

Tim Pike, INVISIBLE BORDEAUX.

Traduit pour Bordeaux 2066 par Jean-Yves Bart.