Avenue Abadie

51 je t’aime, j’en boirais des tonneaux, à me rouler par terre, dans tous les caniveaux ! C’est avec cette petite musique en tête que nous partons ce samedi découvrir notre 51ème rue. Le tirage au sort décide lui de rester sobre, pas de rue d’Armagnac, de place Marie Brizard ou de rue Picon à l’horizon, c’est sur la rive droite que nous partons découvrir l’Avenue Abadie.

 

Abadie donc voilà notre rue

Abadie donc voilà notre rue

Touchés par la grâce, la première chose que l’on voit en arrivant sur place, c’est surtout l’église Sainte-Marie qui marque le début de notre avenue. Construite pendant la deuxième moitié du XIXème siècle, l’église a été conçue par … je vous le donne en mille … Paul Abadie. Disciple de Viollet-le-Duc et architecte diocésain, Abadie fut assez actif dans la région : restauration des cathédrales d’Angoulême et Périgueux, hôtel de Ville à Périgueux, restauration de Saint-Michel à Bordeaux, et celle aussi – plus controversée – de l’église Sainte-Croix.

Rive droite en tout cas, pas de débats sur la construction de Sainte-Marie de la Bastide qui fut érigée en lieu et place de l’église oubliée que nous avions découvert rue Henri Dunant, forte croissance démographique de la rive droite liée à l’industrialisation oblige. Sainte-Marie vient plutôt confirmer le style d’Abadie, que l’on retrouvera encore plus tard dans son projet le plus célèbre : la basilique de Montmartre.

 

Bordeaux - Périgueux - Montmartre : l'Abasie's touch

Bordeaux – Périgueux – Montmartre : l’Abadie’s touch

L’avenue pris le nom de l’architecte en 1886, deux ans après sa mort, et au moment où le préfet officialisa l’avènement de Sainte-Marie comme église « officielle » de la Bastide. Avant cela elle s’appelait beaucoup plus communément, avenue de la Gare. Oui, de la Gare, car pour nos lecteurs qui l’ignoreraient, à l’époque la Gare Saint-Jean n’avait pas le monopole des trains bordelais, et sur la rive droite se tenait la Gare d’Orléans, devenue il y a maintenant 15 ans le cinéma Mégarama.

Les conteneurs au bout de l'avenue en 2002 (Photo : Histoire de la Bastide)

Les conteneurs au bout de l’avenue en 2002 (Photo : Associations Histoire(s) de la Bastide)

Comme on le voit sur cet ancien plan, la gare et ses voies s’étendaient sur une bonne partie de la rive droite, et notre avenue était donc à l’époque un cul-de-sac, terminant sa route sur un portail marquant l’emprise de la Compagnie Nouvelle des Conteneurs, ancienne filiale fret de la SNCF. Au beau milieu de ce qui est l’actuelle Avenue Abadie, se tenait donc un site de transport combiné, en d’autres termes un endroit pour décharger des camions sur des trains, et vice-versa. Pour aller de l’autre côté, vers ce qui est aujourd’hui le site du jardin botanique, il fallait emprunter une passerelle piétonne un peu plus loin. Aujourd’hui encore plusieurs friches demeurent, plus ou moins abandonnées, ou utilisées comme parking.

Relique SNCF sur parking en voie de disparition

Relique SNCF sur parking en voie de disparition

Mais demain ces terrains seront occupés par de nouvelles constructions : logements, bureaux, commerces : avenue Abadie se termine le projet d’urbanisme de Niel, nouveau quartier de la rive droite dont on devrait voir les premiers projets sortir prochainement de terre.

En attendant les futurs projets, un bâtiment moderne se dresse déjà au milieu de l’avenue. Il s’agit du pôle universitaire d’économie et gestion construit en 2007, et là … chapeau. L’équipe de Bordeaux 2066 a souvent de fortes divergences de vue sur les projets architecturaux, mais sur celui-ci nous sommes pour une fois d’accord et admiratifs du bâtiment, léger, lumineux et fleuri, et l’on se dit que l’on aurait bien aimé étudié dans ce genre d’endroit nous qui avons usé nos culottes d’étudiants dans le ciel grisâtre de Lille, entre les briques, les frites et la bière.

Pôle universitaire vu de dehors

Pôle universitaire vu de dehors

Pôle universitaire vu de dedans

Pôle universitaire vu de dedans

D’étudiants nous n’en voyons pas beaucoup, notre visite ayant lieu un samedi. Mais en marchant sur leurs pas et sur ceux de leurs professeurs nous arrivons rapidement au Pique-Feu : bar-restaurant proche de l’église et surtout bonne adresse pour des repas de qualité à budget raisonné. On y discute avec Frédéric, le patron du lieu. Voilà dix ans qu’il a quitté le tumulte de la vie parisienne pour venir s’installer sur la rive droite bordelaise. Un pari, mais un pari réfléchi puisque ce choix il l’a fait en sentant le potentiel de ce quartier … les choses ont déjà beaucoup changé depuis son arrivée nous dit-il, et il attend les prochaines étapes et ces nouveaux quartiers qui devraient continuer à dynamiser la zone.

Si Frédéric n’est là que depuis quelques années, le Pique-Feu est lui bien ancré depuis fort longtemps, et on devine encore son ancien nom sur la façade : Restaurant Menneteau. De vieux habitants du quartier, occupés mains dans le dos et casquette sur la tête à refaire le monde sur le parvis de l’église, nous expliquent que le lieu était une halte fréquentée par les routiers qui venaient charger/décharger les conteneurs de la gare … connu aussi il y a quelques temps pour ses filles de joie, comme les nomment ces vaches de bourgeois. Plus récemment le Pique-Feu était aussi réputé pour ses aloses grillées sur un grill installé dans la rue : un régal semble-t-il ! Merci en tout cas à Brigitte de l’association Histoire(s) de La Bastide, dont les témoignages et les infos nous ont été une fois de plus fort utiles !

Incroyable : une Bluecub !

Nous voilà donc en terrasse, buvant notre traditionnelle bière de fin de visite, à observer le va-et-vient des passants de l’Avenue Abadie, bien différent du ballet des camions qu’offrait le 20ème siècle. Cinquante et unième rue de nos déambulations, l’avenue Abadie est aussi, dans l’ordre alphabétique, la première de toute les voieries bordelaises. De l’alpha à l’oméga, entre l’avenue Abadie et la rue Yves Glotin, il nous reste encore 2015 rues à explorer et 4030 bières à avaler !

Bières n° 102 et 103 du blog

Bières n° 102 et 103 du blog

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Rue de Blaye

Que les choses soient claires. Le premier qui prononce « Blé » au lieu de « Blaille » sera envoyé en camp de rééducation dans les Arènes de Captieux pendant trois mois. Non mais c’est vrai, dire « Blé », c’est un peu comme demander un pain au chocolat dans une boulangerie, c’est le genre de truc qui vous grille à vie et pour lequel même le plus compréhensif de vos interlocuteurs se dira : « Ohlala le blaireau que je viens de croiser ». Oui, la tradition humaniste du Bordelais connaît certaines limites.

La rue de Blaye, pas très Centrale

La rue de Blaye, pas très Centrale

 Un topo rapide sur Blaille et le Blaillais pour ceux qui ne connaissent pas. Blaye est une petite sous-préfecture un peu enclavée, capitale de la Haute-Gironde, pays de marécages, de vignobles et de chasseurs. On y trouve également pêle-mêle une jolie citadelle Vauban en bord d’estuaire, une famille d’hommes politiques honorablement connus, une centrale nucléaire totalement sécurisée sans aucun risque d’aucune sorte pour l’homme, à part peut-être Stéphane, ou encore un rappeur ayant écrit une belle chanson sur Bordeaux. Enfin, dans l’imaginaire du Girondin moyen, elle est le dernier poste avancé de la mère-patrie avant d’attaquer la route du Grand Nord.

Trêve de grands discours, pour résumer nous vous proposons cette carte postale qui espérons-le fera fureur à l’ombre de la citadelle :

Chère mamie, ici à Blaye, tout va bien. Je chasse le ragondin et je mange beaucoup d'asperges.

Chère mamie, ici à Blaye, tout va bien. Je chasse le ragondin et je mange beaucoup d’asperges.

 Pourquoi on parle de Blaye au fait ? Car pour notre 39ème visite bordelaise, c’est rue de Blaye, au fond de Bordeaux Bastide, et au pied de la Cité de la Benauge qu’Excel a choisi de nous emmener.

En débarquant dans le quartier en ce samedi d’automne presque chaud, on sent qu’il se passe quelque chose : engins de chantier, panneaux de permis de construire… la rive droite n’a pas encore terminé sa mue (composez le 15) !

Rue de Blaye en revanche, pas de grands projets. La rue est longue d’environ 150 mètres, et se divise schématiquement ainsi :

– trottoir de droite, de petites échoppes en pierre avec jardinets

– trottoir de gauche, une longue barre HLM « Mesolia » de trois étages, suivie d’une grande maison bourgeoise devant laquelle trônent deux palmiers.

Rue de Blaye, trottoir de gauche

Rue de Blaye, trottoir de gauche

Rue de Blaye, trottoir de droite

Rue de Blaye, trottoir de droite

 Notre barre de logements sociaux est construite de telle façon que l’on peut passer dessous pour rejoindre la rue voisine, ce que nous ne manquons pas de faire. On rencontre alors Thierry en train de s’affairer en bleu de travail. Ce ferrailleur est installé là depuis les années 70, ayant pris la suite de l’usine Petit qui fabriquait casseroles et autres objets métalliques. Pour en savoir plus, Thierry nous invite à aller sonner chez Jacques, un peu plus loin.

L'ancienne usine Petit vue depuis l'arrière de la rue de Blaye

L’ancienne usine Petit vue depuis l’arrière de la rue de Blaye

Au bout de la rue, l'ancien domicile patronal

Au bout de la rue, l’ancien domicile patronal

 Jacques, il est né « sous Pétain », et il est Bastidien de toujours. Comme beaucoup de figures du Bordeaux populaire, Jacques a du « franc-parler ». Pour être un peu plus clair, ça veut dire que Jacques inclut environ 25 jurons à la minute quand il parle, sans que ces derniers soient destinés à blesser, mais plutôt à fleurir, à orner ses récits. Nous, on est fan.

La Bastide donc. Un quartier populaire dont « les Chartronnards à la con qui chient plus haut que leur trou du cul » ont toujours eu peur. Voilà pour les présentations. Concernant la rue, Jacques nous confirme l’existence passée de l’usine Petit et sa centaine d’ouvriers. La grande maison bourgeoise avec les deux palmiers dont on vous parlait tout à l’heure, vous le voyez venir, c’était bien la maison des patrons de l’usine. A l’époque où Jacques était enfant, cette maison avait un immense terrain, avec des arbres fruitiers, du potager, etc. Puis, l’usine ayant eu des difficultés, des premières portions de terrain ont été vendues jusqu’à la cessation complète d’activité et la vente de tous les terrains familiaux.

Facture de l'Usine Petit datée de 1937. Merci à l'Association Histoire de la Bastide pour cette trouvaille !

Facture de l’Usine Petit datée de 1937. Merci à l’Association Histoire de la Bastide pour cette trouvaille !

Densification urbaine

Dans ce qui fût un verger.

Bon, avouons le, avoir au bout de son jardin un verger qui se transforme en immeuble HLM, comme dit Jacques « On a fait la gueule le jour où c’est arrivé ». Mais un personnage comme Jacques n’est pas du genre à dire du mal des logements sociaux et de leurs occupants, lui qui n’a jamais eu de problème dans le quartier : « A la Benauge on dit qu’il y a des dealers, des trucs, des machins… Mais bon, il y en a partout hein, même place Gambetta ».

Et la transformation de la Bastide en quartier plus ou moins branché, il en pense quoi Jacques ? « Dès qu’on fait quelque chose de toute façon, les gens gueulent. Le tram, ça gueule. Des immeubles, ça gueule. Mais moi ça me va qu’ils construisent des immeubles, on est en ville. Celui qui n’est pas content il a qu’à se barrer à la campagne. »

Instruits par le témoignage revigorant de Jacques, nous arpentons une dernière fois la rue de Blaye. Cette fois c’est Pierre, la bonne trentaine, qui nous aborde : « Prenez pas de photos de ma maison, c’est la moins belle de la rue ». Représentatif d’une nouvelle génération bastidienne, Pierre a posé ses valises de ce côté-ci du fleuve il y a 10 ans, quand le quartier attaquait tout juste sa rénovation. Des regrets ? Aucun, nous explique-t-il en nous ouvrant son portail pour nous montrer son jardin. « Les gens sont très sympas ici, il y a beaucoup de solidarité. L’été on prend l’apéro ensemble, et l’hiver on se fait coucou par la fenêtre », rigole-t-il avant de filer à Darwin « boire un coup ».

Vue générale de la rue de Blaye

Vue générale de la rue de Blaye

Nous imitons Pierre mais restons fidèle au principe du blog qui nous impose de boire un coup dans le troquet le plus proche de la rue. C’est donc sur la terrasse du bar-PMU « Le Nicot » que nous clôturons cette promenade rue de Blaye.

Nous buvons un demi sur l’Avenue T(h)iers, à la santé de tous ces personnages entiers que nous avons rencontré.

Un demi sur l'Avenue T(h)iers (oui on est très fier de notre jeu de mots)

BONUS DEPAYSEMENT :

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 Un peu plus inattendu, il existe également une rue de Blaye à Auberchicourt, petite ville ayant vu naître et grandir Pim du côté de Douai, en plein bassin minier. N’hésitez pas à aller y passer des vacances. Enfin, hésitez un tout petit peu quand même.

Rue Calvimont

Dans le cadre d’Agora, Biennale d’architecture de Bordeaux, nous vous proposons un hors-série de quatre rues visitées en quatre jours, avec pour une fois un tirage au sort restreint parmi les quartiers liés à la biennale. Aujourd’hui, c’est la rue Calvimont qui a tirée au sort, autour de la maquette représentant le futur de la rive droite installée Place Stalingrad.

« Point n’est homme de bien qui oserait prétendre que lui est inconnu le nom des Calvimont« . Ce n’est sûrement pas sa citation la plus connue, mais cette phrase est de La Boétie. Gageons qu’après ces quelques lignes nous contribuerons modestement à la concrétisation des volontés du philosophe. En effet, notre périple des « hors-séries Agora » nous mène en ce troisième jour sur la rive droite : rue Calvimont.

RueCalvimont

Les Calvimont, VIP du XVIème siècle si on en croit donc La Boétie, sont une riche famille de seigneurs implantée en plein Périgord Noir, avec le château de L’Herm comme camp de base. Mais si vous savez, cette place forte qui quelques siècles plus tard inspira fortement les aventures de Jacquou le Croquant.

Quel rapport entre nos seigneurs du Périgord et Bordeaux ? Il semblerait qu’une partie de la famille vint s’installer à Bordeaux, certains membres de la lignée étant même parlementaires. La famille disposait de quelques terres, notamment rive droite ou fut ensuite développé au début du XIXème siècle le quartier de la Bastide avec la construction du Pont de Pierre. Si la famille perdit quelques hectares pour permettre le développement urbain, elle gagna un nom de rue pour la postérité.

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Les premières heures de la rue furent certainement assez paisibles, à proximité des nouvelles constructions et notamment du théâtre Alcazar, véritable institution locale dont nos rencontres du jour nous ont encore parlé sans que l’on sache s’il s’agit du théâtre originel, du lieu de sortie ou du centre commercial qui se sont succédés à cet endroit. Aujourd’hui l’ensemble a été transformé en appartements ce qui illustre assez bien le destin de la rue Calvimont, voisine immédiate.

Vue d'ensemble de la rue.

Vue d’ensemble de la rue.

Dès nos premiers pas nous sommes frappés par le nombre de rideaux baissés et de panneaux «A louer». Pourquoi un tel désamour pour une rue qui accueillait auparavant une clinique vétérinaire (un œil à 10/10 arrive encore à déchiffrer « Clinique vétérinaire Séverac » peint sur la façade), un restaurant, et un vendeur/réparateur d’électroménager ? Tout d’abord le colossal chantier du tram a fait souffrir de nombreux commerçants de quartier… Et si une fois les travaux terminés l’arrivée du tram fit gagner de la notoriété à la rive droite, ce succès poussa certains commerçants à délocaliser dans des communes voisines, plus accessibles en terme de logistique et de parking.

Devant la Clinique Vétérinaire Séverac, début XXème siècle (source : www.delcampe.net)

Devant la Clinique Vétérinaire Séverac, début XXème siècle (source : http://www.delcampe.net)

L'ancien Pulsat, délocalisé à Bouliac, au local vacant.

L’ancien Pulsat, délocalisé à Bouliac, au local vacant.

Car aujourd’hui, et c’est le paradoxe de la rue : « Elle est située à 50 mètres du centre de gravité de la rive droite mais personne n’y vient ou presque« . Ce constat, c’est le tatoueur installé dans la rue qui nous le livre. Il s’appelle Seb « comme la cocotte-minute sauf que moi je ne suis pas sous pression« , et il a ouvert son activité il y a quatre mois avec Marielle. La rue Calvimont ne lui était pas inconnue, puisqu’il y a maintenant 17 ans, Seb travaillait dans le même local, mais comme petite main pour le réparateur d’électroménager. La roue tourne, autour de la Place Stalingrad en l’occurrence.

Seb ne se plaint pas trop : son activité fonctionne surtout avec le bouche à oreilles (percées) et la proximité immédiate du lycée Mauriac entraîne son flot quotidien de jeunes qui observent sa vitrine et constitueront sa clientèle de demain (puisqu’on ne peut pas se faire tatouer avant 18 ans en France).

Seb, Marielle et leurs enfants.

Seb, Marielle et leurs enfants.

En face de notre tatoueur, un petit passage nous intrigue. Entre deux échafaudages nous tombons sur une grande cour intérieure, vestige probable des relais de l’époque. Elle accueille aujourd’hui les voitures des locataires et un vieil atelier de serrurerie, tellement délicieusement désuet qu’on ne sait s’il est encore ouvert ou pas. Avec cette ambiance sans bruit, ce lierre qui grimpe sur les murs et ces énormes pavés au sol on a l’impression d’être dans une faille spatio-temporelle.

Dans la cour de la rue Calvimont

Dans la cour de la rue Calvimont

Mais bien vite notre estomac nous rappelle à l’ordre : nous sommes en 2014, la nuit tombe et il serait temps de songer au repas. Depuis qu’un restaurant a été transformé en local associatif pour du « yoga simplifié », l’unique adresse pour casser la croûte rue Calvimont est la pizzeria Illico Presto. Autour d’une bonne pizza maison, Fabien, l’un des deux associés nous explique tout. S’installer rue Calvimont est un pari car si l’hiver les lycéens sont nombreux au déjeuner, ils désertent les lieux aux beaux jours pour s’installer en terrasse. Le soir, il n’y a plus grand monde dans cette rue à deux visages selon Fabien : « Plus l’heure avance, plus on voit des gens sortir d’un peu nulle part, des poivrots, des paumés… ». Sans tomber dans du sensationnalisme digne de 90 Minutes Enquête, on peut confirmer les propos du patron. Rien de bien dangereux, mais une réelle évolution de la faune locale entre la sortie du lycée et le clair de lune. Mais alors pourquoi avoir fait ce pari ? « Parce qu’on croit en Bordeaux, au potentiel de la ville et encore plus au potentiel de la rive droite. Ici il y’a plein de projets en cours, et demain nous on sera au centre de tout ça« .

Fabien

Fabien

On leur souhaite a Seb, Marielle, Fabien, et à tous ceux qui parient sur la rive droite que leur rêve se réalise. A quelques mètres de la rue Calvimont, sur la Place Stalingrad, une grande maquette représentant le futur de la Bastide est installée. Plusieurs passants s’arrêtent, regardent, rêvent et s’interpellent : entre excitation et doutes. Chez Bordeaux 2066 nous espérons tout simplement que la citation de La Boétie pourra être dupliquée dans quelques années : « Point n’est homme de bien qui oserait prétendre que lui est inconnue la rive droite.« 

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Rue Henri Dunant

En ce samedi de juin, Bordeaux manque cruellement d’air. L’atmosphère est moite, la ville sent l’asphalte chaud, ses habitants sentent le monoï et/ou la transpiration.
L’ambiance est néanmoins légère, avec une douce euphorie que l’on peut attribuer au solstice, à moins que ça ne soit le fait des cinq buts que l’Equipe de France a inscrit la veille contre la Suisse.
Pauvres Suisses. Certes ils ne nous aiment guère et organisent régulièrement des référendums pour nous bouter hors de chez eux, mais méritaient-ils un sort si cruel ?
Comme pour redorer l’amitié franco-suisse, c’est un citoyen helvète à qui Excel nous fait rendre visite, en la personne de Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge. Après Henri Mérand, c’est le deuxième Henri à qui Bordeaux 2066 rend visite. Pas d’inquiétude si vous aimez ce prénom, notre base de données vous réserve encore 12 Henri en stock, dont le plus célèbre d’entre eux : Monsieur IV.

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C’est rive droite que notre Henri du jour est à l’honneur, ce qui nous donne l’occasion de passer le pont une seconde fois, après avoir arpenté il y a quelques temps la Cité de la Benauge. Cette fois ci pas besoin de marcher bien longtemps : la rue Henri Dunant se trouve juste derrière la Place Stalingrad et la caserne des pompiers.

Nous n’avons marché que 10 minutes depuis la Porte de Bourgogne, et pourtant on se sent loin loin du centre ville, dans un faubourg un peu désarticulé mêlant de l’ancien et du moderne, et où la vision des vertes collines des Hauts de Garonne nous transporte déjà vers l’arrière-pays.

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Se disaient-ils ça les Charentais de la fin du 19ème siècle, lorsqu’ils rentraient dans leurs champs de tournesol ? C’est qu’en 1896, en plein essor du chemin de fer, prit place dans le quartier la gare de « Bordeaux-Deschamps », du nom du quai tout proche, qui accueillait des trains de la Compagnie des Charentes. C’était une gare d’où partaient seulement deux lignes : vers le Bec d’Ambès, et vers Saintes en « Charente-Inférieure » comme se nommait le Département à l’époque (et comme s’il existait une Charente Supérieure, non mais franchement…). En proie à des difficultés financières, la Compagnie des Charentes a par la suite été rachetée par l’Etat, et on trouve aussi pour notre ancienne gare la dénomination de « Bordeaux-Etat ». Les ferrovipathes de tout poil trouveront de plus amples renseignements ici.

Gare disparue (source : http://www.histoires-de-bouliac.net/)

Gare disparue (source : http://www.histoires-de-bouliac.net/)

En 1938, avec la création de la SNCF, la petite gare du quai Deschamps ferma définitivement, et laissa place après guerre à la controversée Caserne de la Benauge. Aujourd’hui, les soldats du feu sont toujours là, et le début de la rue Henri Dunant est occupé par des bâtiments de service de la caserne, dans un état plus ou moins douteux que l’on peut attribuer à un déménagement promis dans un futur proche.

Entrée de la rue et bâtiments annexes de la caserne.

Entrée de la rue et bâtiments annexes de la caserne.

Sur le trottoir d’en face, on trouve petites maisons en pierre et sorties de garage, puis une résidence moderne qui a remplacé un ilot insalubre il y a « moins de 10 ans », dixit une riveraine. Au fond, le long du Stade Promis, une parcelle occupée par quelques mobil-homes de Gitans sédentarisés.

C’est tout ? A première vue oui, mais grâce à notre fidèle lectrice Brigitte de l’Association Histoire de la Bastide, nous poussons l’investigation un peu plus loin. A l’angle avec la rue du Général Ducheyron se trouve l’école Créasud dont il est difficile voire impossible de deviner qu’elle abrite en son sein une église désaffectée, et recouverte par des bâtiments plus modernes. Hélène, qui travaille dans l’établissement, interrompt bien volontiers sa pause déjeuner pour nous en dévoiler ses secrets. Dans le silence religieux de cette école de design, entre les salles de classe, on trouve des voûtes, des restes de fresques, ou encore des emplacements de statues. Le secret de cette église oubliée se trouve dans les turpitudes administratives de Bordeaux. Elle a été bâtie entre 1830 et 1838 par un architecte dénommé Bordes, sur un terrain cédé par un Monsieur Letellier qui a désormais une rue à son nom juste derrière. Mais à cette époque, la Bastide est un faubourg en plein essor, et on songe d’ores et déjà à une église plus grande. Vous avez deviné, Sainte-Marie-de-la-Bastide telle qu’on la connaît encore aujourd’hui a été construite en 1860, juste avant l’annexion du quartier par la commune de Bordeaux, puisqu’on se trouvait auparavant sur le territoire de Cenon. Notre petite église n’a guère eu le temps de faire office de lieu de culte qu’elle fut transformée en entrepôts, la rendant méconnaissable de l’extérieur.

Dans les couloirs de Créasud

Dans les couloirs de Créasud

Salle de classe

Salle de classe

La place du fond, toujours très prisée.

La place du fond, toujours très prisée.

Une gare disparue, une église disparue, une caserne qui va disparaître… A croire que David Copperfield est Bastidien ! Mais soyons rassurés, ceux qui ne vont pas disparaître, ce sont les lycéens de François Mauriac. On vous le gardait pour la fin, mais l’élément le plus visible de la rue Henri Dunant, c’est bien ce lycée général et technologique de la rive droite.

Lorsque nous sommes passés, aucune trace des 1400 élèves, en train de goûter au farniente pour les plus chanceux, et de réviser leur bac pour les autres. Mais pour Dominique Goncalves, pas encore de bronzette en vue. Ce professeur d’histoire et géographie aime son bahut, et nous propose une petite visite guidée un matin de semaine. Bien que situé proche de quartiers à mauvaise réputation de l’agglomération bordelaise, Dominique nous décrit un établissement calme, qui peut s’enorgueillir d’une progression de ses résultats au bac ces dernières années. C’est un lycée qui brasse des populations assez diverses : quelques ados des cités de la rive droite, d’autres venant des banlieues aisées que sont Bouliac ou Carignan, et une importante proportion de campagnards de l’Entre-Deux-Mers, souvent assez excités de découvrir la « capitale » en arrivant en Seconde. Gageons que François Mauriac, lui-même issu d’une famille bordelaise aisée et fin sociologue des campagnes girondines de l’époque, n’aurait pas renié ce mélange des genres pratiqué par le lycée qui porte son nom.
Pour enrichir son projet pédagogique, le lycée François Mauriac a opté pour le développement culturel. C’est ainsi qu’outre les classes européennes en anglais et en espagnol, on trouve à Mauriac des élèves du Conservatoire, que l’on aperçoit d’ailleurs de l’autre côté du fleuve depuis les salles de classe. Un partenariat est également en préparation avec le Musée d’Aquitaine, pour faciliter l’accès à ce grand musée du Cours Pasteur à nos jeunes banlieusards et campagnards.

Mauriac, qui n'a rien à envier à Montaigne ou Montesquieu.

Mauriac, qui n’a rien à envier à Montaigne ou Montesquieu.

La cour du lycée

La cour du lycée

En sortant du lycée, Bordeaux 2066 qui a passé son bac il y a maintenant 10 ans se sent vieux. Nous repassons devant l’ancienne église devenue Créasud. Nous décidons d’imiter les étudiants lorsqu’ils ont une pause et filons tout droit vers le Mosquito, bar-snack-tabac situé rue de la Benauge où nous accueillent Lorenza et Pascal. Comme s’ils avaient suivi les rails de feu la Compagnie des Charentes, notre couple de tenanciers est arrivé de Vendée il y a 18 mois environ, et nourrit élèves et étudiants n’appréciant pas les prestations de leur cantine. Leur terrasse possède un atout non négligeable, elle est située en face d’un garage Alfa Romeo désaffecté. Rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’on peut y voir incrustées dans la façade deux colonnes en pierre, qui marquaient l’entrée de notre petite chapelle oubliée.

Face à l'ancien garage. Disparition programmée là encore !

Face à l’ancien garage. Disparition programmée là encore !

Lorenza, Pascal, et une cliente.

Lorenza, Pascal, et une cliente.

Notre bière terminée, nous laissons la rue Henri Dunant à sa torpeur estivale.
Là où Blayais et Charentais arrivaient en train il y a quelques décennies, ce sont dès le mois de septembre les étudiants et lycéens de l’arrière-pays de la rive droite qui feront leur retour dans cette rue chargée d’histoire et de géographie.

Dissertation : la Bastide, terre de migrations, vous avez trois heures !