Passage Pambrun

En ce samedi de mai, l’équipe de Bordeaux 2066 a une fois de plus peur. Rien d’effrayant dans les premières températures d’été, et encore moins dans le nombre des années qui augmente pour Pim en cette veille d’anniversaire. Notre peur est bien plus primaire : Excel nous a encore joué un tour. Après les 43 mètres de la rue Fénelon, nous voici confrontés aux 47 mètres du Passage Pambrun.

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Mais là où la rue Fénelon était remplie de magasins, et donc de témoins potentiels, nous nous attendons à trouver beaucoup moins de quidams dans ce passage reculé, proche de la gare et à la limite de Bègles. A notre descente du tram à l’arrêt Carle Vernet, nous tombons d’abord sur la Maison du projet de Bordeaux Euratlantique : et oui, le passage Pambrun, tout comme la rue Sarrette ou la rue Brulatour risque de bien changer dans les prochaines années, avec l’arrivée du TGV, la sortie de terre de nombreux projets immobiliers, le développement d’un quartier d’affaire etc.

Mais pour le moment, maison du projet mise à part, il n’y a pas encore de signe de grands bouleversements. Après avoir parcouru la rue Cazeaux perpendiculaire au tram, nous arrivons sur place : passage Pambrun nous voici !

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Avouons le, le premier ressenti ne nous rassure pas … 47 mètres c’est court ! Nous remarquons d’ailleurs que ce passage reste une adresse quasi exclusive puisque pour y vivre vous n’avez le choix qu’entre le numéro 1 ou le numéro 2, ensuite les maisons basculent automatiquement sur la rue Cazeaux ou la rue Poissonnier.

C’est justement rue Poissonnier, à la sortie du passage, que nous croisons Dominique, qui nous accueille couteau dans la main. Pas d’inquiétude, Dominique n’a nullement l’intention de nous mener dans la ruelle pour nous montrer son Opinel. Au contraire, son arme blanche Dominique l’utilise en tant que Michel Morin du quartier pour réajuster la cane d’une mamie … belle convivialité entre voisins ! Est-ce ainsi dans tout le quartier ? Cela dépend nous dit Dominique, « ici vous avez la rue des c…., et là celle de la solidarité ». Bon, ne nous attardons pas trop longtemps sur les quelques conflits passés de voisinage qui suscitent encore quelques noms d’oiseaux, concentrons nous plutôt sur la solidarité.

Le 1 passage Pambrun

Le 1 passage Pambrun

Le 2 passage Pambrun

Le 2 passage Pambrun

Dominique nous le dit clairement : ici historiquement, c’est un quartier populaire, d’immigrés, d’ouvriers et de cheminots. Des gens qui ont appris à se serrer les coudes et à compter les uns sur les autres. D’accord, mais aujourd’hui alors, que pense Dominique des futurs projets ? Si les immeubles ne l’enchantent pas forcément, il n’a pas peur des nouveaux habitants « des jeunes s’installent dans le quartier depuis quelques années, la population se renouvelle, mais ils sont tous très gentils, très aimables. Ils redonnent de la vie au quartier, et puis il y a des couples avec des racines différentes, ça apporte de nouvelles choses, c’est bien ».

Vue générale du Passage Pambrun

Vue générale du Passage Pambrun – sens aller

Vue générale du Passage Pambrun - sens retour

Vue générale du Passage Pambrun – sens retour

Chantre de la mixité sociale et ethnique, Dominique est également un apôtre de l’intergénérationnel et nous propose d’aller sonner chez une voisine, un peu plus loin, qui connaît toute l’histoire du quartier. Au premier coup de sonnette, et après les aboiements de Valou, fidèle chien de garde, nous voyons arriver Jeanne. Au premier coup d’œil c’est le coup de cœur : pas de doute, Jeanne sera une belle rencontre, comme celles que ce blog nous a d’ores et déjà offert dans d’autres rues.

Octogénaire à la démarche paisible, à l’œil vif et au sourire charmeur, Jeanne nous parle derrière sa grille de jardin « pour ne pas laisser échapper le chien, à mon âge je ne peux plus le rattraper ! ». Chien qui ne manquera pas de se faire remarquer lors de notre passage « Valou, tu as encore pété ! Tu m’empestes ! ».

Mais une fois le canidé rabroué, notre sympathique mamie s’intéresse à notre démarche et enclenche la machine à souvenirs. Pendant une heure de discussion à bâtons rompus, nous repassons toute l’histoire du quartier : des dizaines d’anecdotes, de fragments de vie, d’histoires drôles ou tragiques. Difficile de tout retranscrire ici mais en vrac sachez que près du passage Pambrun coulait autrefois à ciel ouvert l’Estey Sainte-Croix. On y menait boire les vaches, et quand il faisait chaud Jeanne s’y baignait et se chamaillait avec ses camarades à grands coups de sangsues lancées sur l’un ou l’autre.

Le quartier a bien sur connu la guerre, et tous les habitants qui se réfugiaient dans la maison d’en face, se partageaient, ironie du sort, des pastilles Vichy en attendant la fin de l’alerte. Ensuite les années fastes, l’arrivée du tout à l’égout, et toujours la convivialité : « on n’avait pas la télé, alors le soir vous savez on sortait les chaises dehors et on discutait entre voisins, tout simplement ».
Voisinage toujours avec des histoires cocasses et loufoques : un coup de fusil par ci, un ferrailleur coureur de jupons par là, ou encore un voisin qui avait sa carte et à la CGT et au RPR car comme il avait dit « moi tant qu’on me donne du boulot, je prends la carte ».

Jeanne nous confirme aussi la tradition populaire du quartier : beaucoup de cheminots, comme souvent à Bordeaux des Espagnols, et plus inattendue une communauté tchèque, venue cristalliser son savoir-faire à la verrerie Domecq voisine ou à l’usine Saint Gobain des boulevards, celle là même où avait travaillé notre copine Fernande de la rue Brulatour. Cette communauté tchèque, on n’en trouve plus trace aujourd’hui, malgré la présence du dernier ressortissant Tchèque Diabaté.

La maison des Pambrun, entièrement refaite il y a quelques années

La maison des Pambrun, entièrement refaite il y a quelques années

Sur le passage qui nous occupe aujourd’hui, Jeanne nous apprend que la famille Pambrun était propriétaire d’une grande partie des terrains qui forment le pâté de maisons actuel. Les Pambrun étaient « moutonniers », ce qui ici ne veut pas dire qu’on avait affaire à des gens grégaires mais bien à des bergers périurbains, quand l’actuel quartier Carle Vernet ressemblait encore à de la palu bien grasse. Après quelques recherches, un descendant de la famille Pambrun nous a d’ailleurs confirmé l’implantation du fief familial dans les Hautes-Pyrénées, avant d’essaimer vers les Landes et le Bordelais, à contre-courant de la transhumance.

Le soleil se couche et voici l’heure de quitter Jeanne et Dominique. Mais Jeanne on ne l’oubliera pas de sitôt, et là voilà à tout jamais dans la photothèque de Bordeaux 2066, avec son voisin et ses nains de jardin.

Dominique et Jeanne

Dominique et Jeanne

Lecteur rassure toi, après deux rues dans lesquelles nous n’avions pas eu l’occasion de boire la traditionnelle mousse finale, l’offense est réparée puisque nous nous offrons quelques jours plus tard un déjeuner au restaurant le Banlieue Sud, bien connu de ceux qui ont usé leurs nerfs aux feux rouges à l’angle de la rue d’Armagnac et de la rue Carle Vernet. C’est une cantine populaire comme on l’imagine : service uniquement le midi, repas copieux et savoureux, ambiance décontractée et petits prix ! Une bonne adresse, et surtout l’occasion de renouer avec le houblon.

Au Banlieue Sud

Au Banlieue Sud

Les 47 mètres du Passage Pambrun mènent bien plus loin qu’à la rue Cazeaux et à la rue Poissonnier. En remontant l’Estey Sainte-Croix dans lequel Jeanne barbotait, on arrive jusqu’aux Pyrénées des Pambrun. De là, en grimpant par temps clair, on aperçoit l’Espagne et ses plaines dépeuplées au profit des faubourgs ouvriers de Burdèos. Une vie de labeur, y compris pour les verriers arrivant de la Bohême. Aujourd’hui, dans le sillage du TGV, se pointent quelques bourgeois. Mais on n’efface pas l’histoire si rapidement : en hommage à la communauté tchèque disparue, certains de ces bourgeois sont aussi bohèmes.

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Rue Wilson

On va vous l’avouer tout de suite, ce dimanche à Caudéran, nous avons eu peur.

Pour notre sécurité, oh non certainement pas : ici entre la Place de Moscou et la Place Lopès on se sent bien loin d’une supposée « France Orange Mécanique ».

Non, c’est plutôt pour vous lecteurs que nous avons eu peur, tant la rue Wilson a mis du temps à se dévoiler.

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Lorsque nous sortons du bus 16 à l’arrêt « Moscou », le ciel blafard fait penser à une journée d’été lambda dans le Douaisis natal de Pim. Un peu plus loin sur la droite, la rue Wilson nous offre sa centaine de mètres de longueur, égrenant petites maisons arcachonnaises, cubes en béton des années 70, ainsi qu’une villa très tape-à-l’œil devant laquelle on ne peut s’empêcher de persifler en voyant la grosse cylindrée immatriculée 92 qui y est garée.

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Pas d’immeubles, pas de commerces, pas d’associations, pas d’êtres humains… Perplexité. « Bon écoute, on va leur faire un copié-collé de la rue Genesta, c’était il y a longtemps, personne ne s’en rendra compte… »

Finalement, au bout de la rue Wilson, en arrivant sur la rue d’Austerlitz, nous décidons de continuer à batailler.

Un cycliste débarque à l’horizon, nous nous ruons dessus tel un aigle sur une jeune marmotte. Il vient rendre visite à ses amis Clément et Mathilde, qui habitent là depuis environ un an, et semblent nous plaindre lorsqu’on leur annonce qu’on aimerait écrire un petit article sur leur rue. En ce lendemain de UBB – Perpignan victorieux, Clément botte en touche et nous envoie chez son voisin d’en face, « un monsieur très gentil qui habite là depuis longtemps, et vu l’heure qu’il est aura surement fini sa sieste ».

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 Originaire du Pas-de-Calais, Monsieur L. habite en effet là depuis 30 ans, et coule une paisible retraite caudéranaise après une belle carrière d’ingénieur en ponts et chaussées. La rue Wilson ? Monsieur L. n’a rien à en dire. A part une ou deux maisons démolies / reconstruites depuis son arrivée à Bordeaux, rien n’a changé, et à vrai dire il ne s’y est jamais vraiment intéressé. Il peut nous parler un peu du quartier en revanche : la jolie chartreuse qu’on voit à peine derrière sa haute haie était un couvent de religieuses, et à la place de la résidence moderne un peu plus loin dans la rue, c’était les ateliers de la Glacière de Caudéran, à ne pas confondre avec la Glacière de Mérignac, un peu plus connue.

A ce stade de l’exploration, ça va déjà mieux. On n’en sait guère plus sur la rue Wilson en elle-même, mais au moins connaît-on un peu l’histoire du pâté de maisons.

Arpentant la courte rue Wilson une nouvelle fois, Frédéric, en pleine taille de ses arbres, nous envoie chez Lucien, « lui il aura plein de choses à vous dire ».

Vous la reconnaissez ?

Vous la reconnaissez ?

Ouvrant son volet suite à notre coup de sonnette, Lucien prétend gentiment qu’on ne le dérange pas, même si on devine bien qu’on a écourté sa sieste.

Lucien, c’est un personnage truculent comme on les aime. Chevalière au doigt, très fort accent gascon en bouche, Lucien aime les entrecôtes « épaisses commeu ça » (montrer la hauteur d’un trottoir) et le rugby de clocher. Lui qui allait voir jouer à la fois Bègles et le SBUC à l’époque s’est abonné lorsque l’UBB est remonté en Top 14, mais n’a pas récidivé en raison du speaker qui lui « casse les oreilles », à bon entendeur…

Lucien est sympa, c’est une chose, mais surtout il est une vraie encyclopédie sur son quartier. Natif des Landes, il s’est fixé à Caudéran il y a quasiment cinquante ans, après un passage par Maubeuge que l’on aurait aimé filmer tant le décalage culturel devait être amusant.

Lucien

Lucien

 Lucien nous confirme que la jolie chartreuse du bout de la rue Wilson était auparavant occupé par des religieuses : les Dames du Sacré-Cœur. Le petit bouquin « Mémoires de Caudéran », de Pierre Debaig, nous apprend que le pensionnat de ces dames (probablement demoiselles d’ailleurs) occupait 25 hectares, et comprenait des vignes et une grande chapelle. En 1907, deux ans après l’adoption de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ces dames sont expropriées, la chapelle est démolie et des rues sont percées, dont la rue Wilson, qui comme le montre la photo ci-dessous n’avait pas encore reçu de nom en 1909.

Caudéran en 1909, extrait de "Mémoires de Caudéran"

Caudéran en 1909, extrait de « Mémoires de Caudéran »

Du bâtiment des Dames du Sacré-Cœur il ne reste qu’un morceau : c’est notre fameuse chartreuse, qui fut habitée un temps par Armand Faulat, le dernier maire du Caudéran indépendant.

Début XXème

Début XXème

Début XXIème

Début XXIème

Vous aurez aussi remarqué sur le vieux plan qu’en 1909 le Boulevard du Président Wilson s’appelait encore Boulevard de Caudéran, d’où le doublon Boulevard / Rue Wilson, qui lorsqu’ils ont été nommés au lendemain de la Première Guerre Mondiale n’étaient pas encore sur la même commune.

Lucien poursuit son récit en évoquant le charbonnier Baillarin, « comme les canelés », qui a construit la plupart des maisons du quartier en mélangeant la grave du sol avec le mâchefer qu’il récupérait. Certains ont reproché au charbonnier de mettre bien peu de ciment dans ses constructions. N’ayant pas de compétence en bâtiment, Bordeaux 2066 s’abstiendra de tout jugement.

Enfin, la rue Wilson a été marquée par un dénommé Menaldo, entrepreneur qui avait ses bureaux dans la rue même jusque dans les années 1980, et qui y a construit plusieurs maisons.

Les maisons de Menaldo

Maisons dont on croyait qu’elles étaient de Menaldo, jusqu’à ce qu’on reçoive des mails nous indiquant le contraire (correction de juin 2014). 

Lucien nous a appris tout ce qu’on pouvait savoir sur la rue Wilson, et le bougre nous a donné soif avec ses anecdotes de troisième mi-temps. Nous serions volontiers aller boire un coup à la Dame Blanche, juste au bout de la rue, mais malheureusement nous sommes arrivés deux ans trop tard. Alors finalement c’est dans le petit jardin du PMU « Le Marigny », rue Etchenique, que nous buvons notre demi d’après-balade.

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Comme l’aurait déclaré Thomas Woodrow Wilson en 1912, « nul ne peut adorer Dieu ou aimer son prochain s’il a l’estomac creux ». Venant d’un Américain, cette citation s’acclimate parfaitement à nos terres de cocagne, et soyons-en certains, aura su consoler les Dames du Sacré-Cœur de leur exil forcé en 1907. On leur dédicace notre 1664, elles sans qui cette chronique n’aurait pu voir le jour.

Adishats !

 

BONUS, pour ceux qui veulent en savoir plus sur la Glacière de Caudéran située juste derrière la rue Wilson, Yves Simone vous raconte tout :
La glacière de Caudéran et son aménagement – kewego
Présenté par Yves Simone et Olivia Lancaster

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Rue Sarrette

Nous vous avions laissé sur un paisible quai de gare à Caudéran à profiter de la douceur du soleil hivernal … Depuis, les éléments se sont déchainés, la Garonne a craché son trop-plein sur nos berges, et Excel nous a fait passer de l’autre côté de la gare… mais cette fois-ci la vraie, la grande : la Gare Saint-Jean. Et l’autre côté, oui c’est bien Belcier, quartier plein de mythes, de préjugés et de fantasmes bordelais.

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Pour nous c’est près de la place Ferdinand Buisson, rue Sarrette, que tout commence.

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Pour ceux qui veulent sortir de l’image basique du quartier « putes (NDLR : ça c’est juste pour notre référencement, on sait que c’est un mot-clé qui cartonne sur Google) – marché de gros – friches industrielles » on vous conseille les itinéraires de ballades patrimoniales publiés par nos sérieux collègues de Bordeaux 2030. On rappellera simplement que nous sommes là dans une des zones historiquement industrielle et ouvrière de la ville. Proximité de la Garonne puis de la gare aidant, de nombreuses industries se sont installées dans le quartier dans la seconde moitié du XIXème siècle. Au XXème siècle le Marché d’Intérêt National de Brienne (sorte de Rungis aquitain) viendra compléter le paysage, et le bruit des camions s’ajoutera à celui des trains.

Avec l’industrie, viennent également les ouvriers. Ceux-ci se logent souvent à proximité, et c’est un véritable quartier d’habitation qui se développe à Belcier. La place Ferdinand Buisson l’illustre encore parfaitement, avec ses allures de place de village où convergent plusieurs rues plantées d’échoppes et autres maisons ouvrières.

A droite : l'école Ferdinand Buisson. Au fond : la place du même nom.

A droite : l’école Ferdinand Buisson. Au fond : la place du même nom.

La rue Sarrette est justement l’une de ces rues. A l’angle de la place, elle accueille une école et un dépôt de pain fermé. Dans l’axe, de petites échoppes sont alignées. Mais le passé n’est pas éternel, et quelques mètres plus loin pointent déjà des immeubles modernes, visiblement bâtis il y a une dizaine d’années pour accompagner le tramway venu s’implanter dans ce quartier longtemps délaissé.

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Les passants nous confirment qu’avant, la rue avait une vocation industrielle et artisanale affirmée : Outibat qui a aujourd’hui déménagé à deux pas de notre première rue explorée, une casse automobile, les transports Ducros, la verrerie Domec située sur l’actuelle emprise du tramway… C’était des centaines d’ouvriers qui travaillaient et vivaient dans le secteur. Mais voilà, en vingt ans tout a changé : les entreprises ont fermé ou sont parties en périphérie, et les immeubles modernes du nouveau Belcier ont poussé.

Deux époques se côtoient.

Deux époques se côtoient.

Le tram, sur le terrain de l'ancienne verrerie.

Le tram, sur le terrain de l’ancienne verrerie.

Le tramway est même venu couper en deux la rue Sarrette : sur une dizaine de mètres de large, sur l’emprise foncière de la verrerie disparue en 1992, l’allée Eugène Delacroix offre une percée très hausmanienne au bolide de la TBC, percée le long de laquelle on remarque quand même l’îlot Armagnac, ensemble architectural moderne plutôt audacieux, bien que son esthétique suscite le débat jusqu’au sein de l’équipe de Bordeaux 2066.

Le Belcier contemporain

Le Belcier contemporain

Notre rue ne s’arrête pas avec le tramway. Elle le traverse et poursuit son chemin quelques dizaines de mètres plus loin, mais dans un environnement intégralement moderne : plus de maisons ouvrières, plus de passé industriel visible… On pourrait même oublier qu’à deux pas de là était installée il y a encore peu de temps la célèbre boite de nuit / salle de concert du 4 Sans, en lieu et place du siège du bailleur social Gironde Habitat. 

Et les habitants dans tout cela ? Se faisant discrets lors de notre déambulation, on rencontre quand même la pharmacienne, installée depuis quelques années et qui trouve le quartier plutôt calme, en tout cas pas aussi « chaud » que certains le pensent. Les prostituées, la drogue … bien sur il y en a toujours, mais moins qu’avant quand « les filles faisaient n’importe quoi ».

Selon certains leur présence est tout de même fluctuante. Gigi, restauratrice bien connue de Vinjo et qui vit à Belcier nous le confirme : « Bordeaux c’est patrimoine mondial de l’Unesco, mais ce quartier on ne le montre jamais. Il n’y a qu’en ce moment que c’est calme, c’est les élections. Pendant les élections, elles disparaissent, après elles reviennent toujours plus nombreuses. »

Les prostituées à Belcier, un patrimoine intangible ? Vaste débat … en tout cas Gilles nous confirme qu’elles sont bien présentes : « une tous les trois mètres le soir » et parfois violentes (agression à coup de talons aiguilles semble-t-il). Gilles, qui est il ? Il est le dernier fier représentant de la vocation industrielle de la rue Sarrette. Gilles est le patron de Sodigraf, entreprise familiale d’agrafage professionnel (bah quoi, vous n’agrafez jamais rien vous ?) créée par ses parents en 1966. Enfant du quartier, il l’a vu changer, évoluer, et pas toujours en bien selon lui. C’est en tout cas grâce à son accueil et sa générosité que nous avons appris tant de choses sur le quartier, et nous l’en remercions. Rien à dire, ce vendeur d’agrafes nous a scotché !

Farces et agrafes.

Farces et agrafes

Gilles devant sa boutique

Gilles devant sa boutique

Malgré toutes ses qualités, Gilles n’a pas encore la Licence 4. C’est donc à la Brasserie de Belcier que nous terminons notre exploration. Ancien « tripot de quartier un peu louche » (dixit plusieurs riverains) le restaurant a été entièrement retapé par Pascale et Véronique pendant un an, et le résultat est magnifique. Elles servent de bons petits plats à une clientèle d’habitués dans une ambiance sympa et décontractée. On y savoure un filet mignon tout en sirotant notre traditionnelle bière de fin d’exploration (Goudale pression, assez rare pour être signalé).

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En regardant la place, et avec un peu d’imagination, on peut imaginer les grandes heures industrielles de Belcier, quand le va-et-vient des camionnettes n’annonçait pas des relations sexuelles tarifées. Et sur un petit air de Bouga, nous improvisons ceci :

« Tout part et Sarrette ici

Tu contestes ? Prépare ton testament gars.

Belcier, fleuron des quartiers bordelais

Coincé entre la gare et les quais …

Belcier Breakdown »

Gageons que depuis là où il est, Bernard Sarrette, Bordelais fondateur du Conservatoire de Paris, saura apprécier. A bientôt pour la 21ème rue.

Avenue de la Gare

13h11, un dimanche de janvier encore trop doux avec cet hiver qui ne vient jamais. Nous prenons place à bord du TER Aquitaine 866123 à destination du front du Médoc, sur la ligne du Verdon. 15 minutes plus tard, alors que nous sommes bercés par le ronronnement du TER, Excel nous ordonne de descendre : notre voirie à explorer ce jour est en vue. Nous voilà arrivés Avenue de la Gare … Saint Jean ? Que nenni, Excel est farceur, l’Avenue de la Gare est à Caudéran, à la frontière avec Mérignac.

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Abjurons tout de suite nos péchés : nous ne sommes pas venus en train. Non pas faute de mauvaise volonté, mais la liaison Bordeaux – Le Verdon est assez peu fréquente le dimanche. Pour autant c’est bien par la gare que nous commençons notre visite de l’avenue éponyme.

Gare

Construite en 1933, la gare de Caudéran-Mérignac prend place sur la ceinture ferroviaire de Bordeaux pour desservir l’ouest bordelais, alors en plein développement. Le bâtiment révèle un charme désuet : petite gare aux accents art-déco, avec sa frise ornée de grappes de raisin qui nous rappelle que la route des châteaux n’est plus très loin, et que le secteur était jusqu’au début du 20ème siècle couvert par les vignes du Château Bourran tout proche, aujourd’hui devenu l’IUFM. L’urbanisation a définitivement gagné le secteur, et on a pu craindre pour la survie de la gare avec l’ouverture à deux kilomètres plus au Sud de la gare de Mérignac-Arlac, en connexion avec la ligne A du tramway. Mais on ne met pas fin si facilement à 80 ans d’histoire : enclavée, peu mise en valeur, mais vaillante, la gare de Caudéran-Mérignac a résisté, et sont ainsi venus s’ajouter au bâtiment historique quelques équipements plus modernes.

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 Téléphone

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La présence de la gare a indéniablement contribué à la densification du quartier. On est ici à une vingtaine de minutes du centre de Bordeaux, et ce sont donc de nombreuses résidences modernes qui se dressent les unes à côté des autres dans l’avenue de la gare. Oh, pas de grande tour qui monte gratter le ciel, mais un ensemble de résidences de trois ou quatre étages plantées là pour accueillir une population urbaine en recherche de tranquillité.

L'Avenue de la Gare. A droite, l'Avenue Albert 1er (Mérignac).

L’Avenue de la Gare. A droite, l’Avenue Albert 1er (Mérignac).

Maisons mitoyennes et HLM du Clos Montesquieu (Mérignac)

Maisons mitoyennes de l’Avenue de la Gare et HLM du Clos Montesquieu (Mérignac)

Car le quartier est calme, pas de doute là-dessus. Marie et Jean-Louis, qui habitent depuis quinze ans dans une des maisons mitoyennes face aux petites tours HLM du Clos Montesquieu (qui elles sont sur la commune de Mérignac) nous vantent la douceur de vivre avenue de la Gare. Les logements sociaux construits récemment ? Aucun problème, le plus pénible pour Jean-Louis fut la concertation en amont du projet, « où l’on a entendu plein de peurs, de craintes inutiles, alors que tout se passe très bien. On a toujours peur de ce que l’on ne connaît pas, c’est dommage ». Et puis Jean-Louis est un enfant de Bacalan, mais « du vrai, à l’époque où Bordeaux était loin de nous » alors les soi-disant dangers de la mixité caudéranaise le font doucement rire.

Pour en apprendre plus sur l’histoire du quartier, Jean-Louis nous conseille d’aller sonner chez Colette, un peu plus loin. Bonne pioche ! Elle et son mari nous racontent le passé du quartier, avant les résidences : Lamourelle le concessionnaire de tracteurs Ford en face de chez eux, l’usine de poteaux et le marchand de bois un peu plus loin. En 1973, quand ils ont fait bâtir, il n’y avait qu’une poignée d’habitants dans la rue. Un passé aujourd’hui disparu et qu’ils regrettent un peu : le quartier a beaucoup changé ces dernières années, et leurs repères se sont évanouis au fur et à mesure. Ils ne se font d’ailleurs guère d’illusions et pensent que leur maison au grand terrain ne leur succédera pas : l’appétit des promoteurs sera trop féroce.

Ce que personne ne regrette en revanche, c’est l’occupation de la gare par les Allemands pendant la guerre. D’ailleurs, quand Colette et son mari ont fait construire, ils ont retrouvé dans leur terrain des fondations de baraquements militaires !

L’exploration de la rue se poursuit sur le côté Sud de la gare, avec l’IUFM en ligne de mire. Moins longue, cette partie de la voirie rassemble plusieurs résidences récentes, une station Bluecub, et le SIVU de Bordeaux-Mérignac, fournisseur officiel des repas des cantines pour les écoles et maisons de retraites bordelaises et mérignacaises depuis 2004. Tous les jours, ce sont 19 000 repas qui sont concoctés Avenue de la Gare, ce qui en fait certainement la rue de Bordeaux où l’on fait le plus à manger (non, vous n’avez pas préparé 19 000 repas pour l’anniversaire du petit dernier). C’est plein d’émotion que nous marquons une minute de silence en mémoire de la cantine de notre enfance : bataille de petit pois, mie de pain dans la carafe, et malédiction des choux de Bruxelles sont encore bien présents dans nos esprits.

Où la ville de Bordeaux réaffirme son intégrité territoriale face à l'impérialisme mérignacais.

Où la ville de Bordeaux réaffirme son intégrité territoriale face à l’impérialisme mérignacais.

La rue continue encore un peu, jusqu’à devenir mérignacaise, sans pour autant changer de nom. Notre code de déontologie nous empêchant formellement de franchir une telle frontière, nous arrêterons là notre description.

Nous voilà repartis sur nos pas, à la recherche d’une petite mousse quand soudain tel Richard Anthony, nous entendons siffler le train, ou plutôt la charmante voie de Nicole SNCF, qui nous annonce l’arrivée du 16h27 à destination de Lesparre (via « Mouli », Nicole, tu pourrais tout de même faire un effort sur la prononciation de nos bleds, surtout quand ils abritent de célèbres grands crus). Ni une ni deux, nous voilà sur le quai à attendre l’arrivée du monstre de fer.

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Arrivée du TER sous les ogives

Arrivée du TER sous les ogives

Agent SNCF émerveillée devant un flyer de Bordeaux 2066

Agent SNCF émerveillée devant un flyer de Bordeaux 2066

L’occasion de croiser Monsieur Cavalier, juché sur sa monture qui est en l’occurrence un vélo, et qui en bon ferrovipathe attend lui aussi de voir le train arriver et repartir. Retraité actif et habitant du quartier (mais côté Mérignac), il nous raconte son amour du rail, des locomotives à vapeur, des arrêts impromptus et des voyages d’antan quand aller à Paris était une « véritable aventure, alors que maintenant le TGV c’est certes rapide mais un peu triste ».

Avec Monsieur Cavalier

Avec Monsieur Cavalier

Vinjo est aux anges, lui qui partage cet amour pour le train, et songe sérieusement à fonder une section girondine des amateurs de voies ferrées.

L’émotion ferroviaire passée, il est temps de rafraîchir nos gosiers au Merle Blanc. Un merle blanc dites-vous… oiseau rare mais qui existe à l’image de ce bar-hôtel-restaurant dans lequel nous mettons les pieds. Ancien relais de gare, cet établissement  figé dans le temps est assez surréaliste, avec ses chambres à louer au mois et sa décoration pour le moins rétro. Le voici maintenant bloqué entre deux résidences de logements sociaux, et n’accueillant sûrement que trop rarement des voyageurs en transit, ou des meetings politiques.

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Entre deux gorgées de Heineken à 3 euros (oui, seul le prix de la consommation nous ramène durement de notre voyage au siècle précédent), la patronne nous explique les pressions qu’elle subit pour vendre son établissement, ses déboires avec l’administration municipale, son désamour pour la région, elle qui est arrivée de région parisienne « où il y a une bonne mentalité ». Bien que dépourvue de Picon, notre bière prend subitement un goût amer.

Au comptoir du Merle Blanc

Au comptoir du Merle Blanc

Ces terres viticoles, puis ferroviaires et industrielles, sont entrées de plein fouet dans la modernité de la métropole bordelaise ces vingt dernières années à grands renforts de béton, et il serait vain de s’en plaindre. Mais entre la gare, les repas municipaux, les résidences HLM et les maisons individuelles chacun a le droit de cultiver son jardin. Alors tout ce que l’on souhaite au Merle Blanc, c’est de siffler encore longtemps, à l’unisson du TER vers Le Verdon.

Il est grand temps de rentrer.

Il est grand temps de rentrer.

Bonus : Bordeaux 2066 avait encore un invité dans son équipe… il s’agissait cette fois de Mère Kro, dont la remarquable contribution nous fait entrer dans une nouvelle ère avec ce film unique digne des Frères Lumière : L’arrivée d’un train en gare de Caudéran-Mérignac

Terrasse du Front du Médoc

En nous amenant sur la Terrasse du Front du Médoc, Excel nous fait faire un voyage dans le temps.

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Pointe de Grave, printemps 1945.

Voilà désormais huit mois que 4 000 soldats nazis sont retranchés dans la Forteresse du Nord Médoc, un ensemble de 350 bunkers entre Soulac et Le Verdon. Huit mois particulièrement durs pour les résistants locaux et la brigade commandée par Jean de Milleret, alors que le reste de la Gironde était libéré depuis l’été 1944. Le 20 avril 1945, après 7 jours de combats violents, l’occupant est vaincu : le Front du Médoc est terrassé, non sans y faire tomber plus de 1 300 hommes, et le béton des bunkers n’est désormais plus confronté qu’aux assauts de l’océan et aux graffeurs.

Après la guerre, la vie quotidienne peut reprendre son cours dans le Médoc, tandis que la capitale girondine, désormais dirigée par l’ancien résistant Chaban, se modernise tous azimuts. Le symbole le plus spectaculaire de cette modernisation d’après-guerre, c’est certainement l’opération Mériadeck.

Bon si tu es un Bordelais moyen, Mériadeck ça doit symboliser pour toi le jour où tu es allé chercher ton permis en préfecture, les courses que tu te tapes toutes les trois semaines au Auchan, ou encore la fois où tu es allé chercher furax ta Peugeot 205 à la fourrière. C’est aussi ce quartier que tu n’as jamais trop assumé : « Putain c’est quand même beau Bordeaux, dommage qu’il y ait cette horreur de Mériadeck », et quand tu rêvasses dans la ligne A, tu contemples cette forêt de tours administratives un peu surréaliste, et tu te dis : « On en a quand même fait des conneries dans les années 1960 ».

Ou alors, si vous avez un certain âge (oui, on repasse au vouvoiement dans ce cas), vous avez peut-être connu ce quartier un peu cradingue, avec son marché aux puces, ses troquets mal famés et ses putes. « Mériadeck c’était des bordels », aurait déclaré Jacques Chaban-Delmas un jour où il était moins inspiré que d’habitude.

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Bref, devant l’étendue de l’insalubrité du secteur, et comme à l’époque on ne faisait pas dans la dentelle, une grande opération de destruction du quartier est lancée en 1955, et le Mériadeck actuel commence à prendre forme dans le début des années 1970.

Mériadeck aujourd'hui

Mériadeck aujourd’hui

Les ruelles crasseuses de l’époque laissent place à urbanisme sur dalle en contre-haut des grandes artères de circulation. Un morceau de la dalle portera le nom de « Terrasse du Front du Médoc », comme si le béton moderne de Mériadeck voulait effacer définitivement le béton des bunkers nazis du Verdon.

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Pim (qui vient de se faire voler son vélo, bah ça alors ça tombe bien : le commissariat central de Bordeaux est justement à Mériadeck) et Vinjo (qui connaît déjà les lieux pour être allé chercher sa belle voiture à la fourrière quelques jours plus tôt, participant ainsi à l’effort national de renflouement des caisses de l’Etat) se donnent rendez-vous à la station de tram Mériadeck, descente des voyageurs côté gauche.

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

L’accès à la Terrasse du Front du Médoc se fait par un escalier aux odeurs mêlant urine et javel, puis elle nous apparaît, avec sa forêt de tours cruciformes, un signe de ralliement architectural du Mériadeck moderne.

Les promeneurs que nous sommes peuvent ainsi embrasser du regard le Trésor Public, un côté du Auchan, Pole Emploi, le Rectorat, des services de la CUB et du Conseil Général, et quelques tours d’habitation. Malgré quelques buissons, l’ensemble est très minéral, et en ce dimanche on ne peut pas dire qu’il y ait foule sur la dalle.

L’endroit est cependant loin d’être désert, puisque durant notre promenade dominicale nous avons pu côtoyer :

– des adolescents qui profitent de la dalle aux nombreux recoins anguleux pour faire du skateboard

– un vigile qui nous a plus ou moins suivi, trahissant mal son oisiveté ;

– des grandes et jolies filles, aussi peu vêtues que taiseuses, faisant un « shooting » au pied des tours accompagnées de photographes et cameramen (non nous ne les avons pas prises en photo, ne voulant pas passer pour des goujats lubriques) ;

– quelques paumés plus ou moins inquiétants ;

– Claudine et Bobby, postés sur la passerelle qui enjambe le tramway, contemplatifs devant la mer de béton comme les soldats devaient l’être en leur temps face à l’océan sur le front du Médoc.

Claudine et Bobby ne sont pas des citadins pur jus, puisque six mois de l’année ils résident au fin fond des landes girondines, avec leurs premiers voisins à 800 mètres. Mais voilà, Bobby n’a plus 20 ans, il se déplace en déambulateur, et si un jour il se casse la figure et qu’il y a du verglas sur la haute lande, comment elle fait Claudine ? La sagesse et la proximité de leurs enfants et petits-enfants les a incité à investir dans un studio à Mériadeck, là où le paysage pourrait difficilement être plus urbain. Forêt de tours l’hiver, forêt de pins l’été, notre couple de retraités aime être entouré.

Chez Claudine et Bobby l'été

Chez Claudine et Bobby l’été

Chez Claudine et Bobby l'hiver

Chez Claudine et Bobby l’hiver

Claudine a connu le Mériadeck d’antan, elle y travaillait même comme employée de bureau, et aimait l’ambiance franchement populaire des puces de l’époque. Mais le Mériadeck moderne ne lui déplaît pas non plus. Oh bien sur ça n’est pas très beau, m’enfin tout est à portée de main, et si on veut voir de belles pierres le centre historique de Bordeaux n’est qu’à cinq minutes à pieds. Il n’y a que la nuit que Claudine ne recommande pas Mériadeck, les recoins et les arbustes étant propices aux agissements des dealers. Un peu comme si la nuit les fantômes du Mériadeck oublié, crasseux et mal famé, se rappelaient aux bons souvenirs du Mériadeck bureaucratique et procédurier d’aujourd’hui.

Bobby, lui, était prof de maths dans différents établissements de Gironde. Un métier qui suscite peurs et répulsion chez les jeunes, ce qui l’amuse encore aujourd’hui. Comme Bordeaux 2066, Bobby s’intéresse au patrimoine et aux vieilles pierres, mais plutôt à la campagne en ce qui le concerne. Alors quand l’automne l’arrache à sa pinède, il profite d’être à Mériadeck pour emprunter des bouquins à la bibliothèque.

 Allez, courage, on s’en sortira, Bobby et Claudine sont optimistes. Claudine a toujours une place assise dans le tramway laissée par un jeune. Et Bobby est persuadé que derrière chaque jeune se cache une réussite potentielle. Seulement, il faut mettre le paquet dans l’éducation. « Les enfants, c’est très rigolo à faire, mais après il faut s’en occuper » ajoute-t-il l’œil plein de malice.

Claudine et Bobby

Claudine et Bobby

C’est sur ces belles paroles que nous laissons notre couple jovial regagner sa tour, avant de regagner l’infinie lande au printemps prochain. Le jour décroît sur Mériadeck, et la Terrasse du Front du Médoc se fait franchement vide. Pour la traditionnelle bière post-visite, il faudra une fois de plus repasser, l’unique débit de boissons de la rue (qui n’en est pas vraiment une) n’étant ouvert que le midi et en semaine.

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C’est donc un midi de semaine que nous repassons à la brasserie Elixor, au pied de la Tour Guyenne, pour boire un demi de Heineken à 3€ et manger une formule du midi d’un bon rapport qualité-prix (12€). Si comme nous vous venez un jour où il fait beau vous pourrez manger en terrasse, observer les encravatés aller et venir au pied des tours, ainsi que le ballet des dépanneuses de la fourrière s’engouffrant dans le parking du Front du Médoc. En voyant le soleil éclairer l’église Saint-Bruno, entre la tour du rectorat et la tour de la CUB, et en dominant le tramway et les automobilistes du haut de votre dalle, vous vous direz peut-être : « Finalement, on n’était pas si cons dans les années 60 ».

Santé !

Santé !

BONUS : vous vous souvenez de Monsieur Petit-Germot ? Il possède un bouquin sur le Mériadeck d’antan, alors vous pouvez passer le voir à son bistrot !

BONUS 2 : à défaut, on vous conseille un site très complet sur Mériadeck et sa transformation.

Rue du Chai des Farines

Comme vous le savez si vous nous suivez sur Facebook, notre 17ème rue est une rue où l’un des membres de Bordeaux 2066 réside. Aussi, nous avons choisi de sous-traiter cet article au 2de Classe Capdevielle, illustre co-auteur du lointain cousin francilien de Bordeaux 2066. A lui le clavier : 

Depuis la basilique Saint-Michel, entre la Porte Cailhau et l’église Saint-Pierre, les pas de l’explorateur urbain se sèment aisément dans les ruelles cruelles du vieux Bordeaux.

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Avec un peu de chance, hypnotisé par le battement des semelles sur les pavés, vous vous perdrez jusqu’à la rue du Chai des Farines. Par une journée d’été, un soleil froid d’hiver où la clarté glacée de l’air vous contraint à garder les paupières ouvertes comme de béantes cicatrices, vous ne la remarquerez pas. Mais si par le truchement de Moïra vous vous y égarez un trop petit matin de décembre, vétu uniquement par les haillons d’un brouillard hivernal, cette voie se travestira pour vous en une artère embrumée du Whitechapel de Dickens.

Extrémité Sud de la rue.

Extrémité Sud de la rue : Porte Cailhau

Extrémité Nord de la rue

Extrémité Nord de la rue : Saint-Pierre

Et comme sur les docks de Limehouse, il est aisé d’y imaginer l’activité diurne ininterrompue des coolies fraîchement débarqués du Périgord, des Pyrénées, de la lointaine Espagne. A deux pas des quais, tonneliers et autres esclavagistes égarés comptaient leurs sous au cœur de cette agitation. Les marins profitaient des rigueurs de cette terre-mère sans eaux ni poissons, chahutant et bousculant les pèlerins de la route de Compostelle. Bigots comme poivrots ne manquaient pourtant pas de rendre hommage à leur seule sainte-patronne, la pute La Vache, sanctifiée par la ritournelle, qui dans la permissivité contemporaine conserve une artériole noire à son nom – elle qui, pourtant, préférait les veines bleues.

L'étroite rue de la vache, perpendiculaire à la rue du chai des farines.

L’étroite rue de la vache, perpendiculaire à la rue du chai des farines.

Une clope à la bouche de la pute. Les virevoltantes émanations de carbones dansent comme la spirale de Vertigo. Elles nous proposent un voyage dans le temps, à une époque où les murs de Bordeaux étaient sales. Bordeaux la glauque, la disparue, la regrettée, celle d’avant l’hygiéniste Juppé. Il y a dix ans, quinze tout au plus, le Chai des farines était une voie de passage où le bourgeois marchait d’un pas vif, à l’ombre d’une vie aux accents volontiers ibériques. A l’époque où la plupart des placettes du quartier Saint-Pierre avait déjà été passées au tamis de la réhabilitation urbaine, le Ché, comme disent les locaux, résistait à la pression gentrificatriste. Aujourd’hui la plupart des joyeux Ibères se sont définitivement repliés plus au Sud, remontant les chemins de Saint-Jacques jusqu’aux Capucins et à Nansouty. Poitiers, 732, Chai des farines, 2000, même combat.

A l'horizon : la flèche Saint-Michel

A l’horizon : la flèche Saint-Michel

Une rue où l'on s'aime

Une rue où l’on s’aime

Dans ces dernières années du Bordeaux interlope, avant des Visages des Figures, avant le Québec, avant l’alimentation par le sol, le bar lesbien de la Reine Carotte, au 32, fut un temps le QG de l’association Cités d’Elles. Faites attention à ne pas confondre ce lieu avec son homonyme libertin de Périgueux ou avec la célèbre pizzeria médiévale de Marmande, l’Arène Karott. Aujourd’hui, le bistrot à vin le Chabrot s’est substitué à l’ancienne monarque maraîchère. A défaut d’en apprendre plus sur l’histoire du Chai, vous pourrez découvrir la vitalité de la scène blues bordelaise si vous avez la chance d’y croiser Jean-Pierre, qui est tout à la fois enseignant à la retraite, hédoniste, musicien, amateur d’océan, de graines pressées et de planches de contact.

Au Chabrot, avec Jean-Pierre

Au Chabrot, avec notre tout nouveau pote Jean-Pierre

La faune contemporaine ne se limite pas à ce bar à tartines. Quelques échoppes aux couleurs glacées et attrayantes répondent aux besoins sociaux d’une population de jeunes professionnels bossant dans ces agences de pubs ou d’urbanisme qui alourdissent artificiellement les budgets publics, à la recherche d’une première acquisition, comme un pari sur l’avenir et les artifices de la crise. Leurs goûts culturels transgressent les classes sociales. D’aucuns les qualifieraient de swags, hipsters ou bobos, comme ils seront les premiers à l’admettre. Douce illusion de celui qui ignore que moins il rajeunit, moins il demeure intelligent.

Une magnifique librairie, trop peu souvent ouverte.

La « librairie ancienne »

Le Petit Bois, bar à vins très couru.

Le Petit Bois, bar à vins très couru.

La Forge, au numéro 8, saura ménager sa surprise grâce à son ambiance délicieusement angoissante – mais que peut-il bien faire cuire de si drole ? – et sa cuisine abondante, de qualité et bon marché. Le touriste britannique ayant ainsi économisé quelques shillings, pourra les dépenser en face, dans son propre idiome, au zinc du Black Velvet. Ce pub irlandais à la bière douteuse mais aux grandes tablées conviviales prépare certains des meilleurs burgers de ce côté ci de la Garonne.

Le Black Velvet, (vrai) pub irlandais

Le Black Velvet, (vrai) pub irlandais

Le Chai des farines est encore un centre politique important de la région Aquitaine, les Verts de Bordeaux y tenant leur permanence. Ce dimanche soir, une activité fiévreuse semblait y régner, les stratèges de Marie Bové et Pierre Hurmic discutant peut-être les axes de campagne pour les Européennes.

Les Verts, très attachés à la fermeture le dimanche

Les Verts, très attachés à la fermeture le dimanche.

Le réchauffement climatique est-il encore un cheval de bataille ? Mais dans cette courte journée d’hiver, déjà la brève visibilité s’estompe. Sur les bords de la rivière boueuse, l’élément aqueux reprend ses droits. Avec la lune, des voiles hydrophiles révèlent le souvenir fantastique du Chai en en cachant les scories contemporaines. Il ne reste à la réalité qu’à s’éclipser sous le frisson humide de la mémoire.

2de Classe Capdevielle, pour Bordeaux 2066.

BONUS : une aquarelle de la rue réalisée pendant notre promenade par Thomas

Merci à http://thomasvillette.e-monsite.com/

Place Saint-Martial

Tirage au sort doublement inédit pour Bordeaux 2066 :

  • pour la première fois nous tirons au sort une place (on vous rappelle qu’il y en a tout de même 113 dans Bordeaux !)
  • pour la première fois nous nous rendons dans le quartier des Chartrons.

Direction la Place Saint-Martial donc, dans la douce euphorie d’un dimanche d’automne ensoleillé.

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Une place, aux Chartrons… Un sacré nid à bobos certainement ! Bande de mauvaises langues, pas du tout !

Nous arrivons sur la Place Saint-Martial par le Cours Balguerie-Stuttenberg, en un point où le tissu résidentiel et commerçant commence à se diluer dans les vieux espaces industriels annonçant les Bassins à flot tout proches.

La Place Saint-Martial, ce sont en fait fonctionnellement parlant deux places. En effet l’église Saint-Martial, bâtie au 19ème siècle dans un style rappelant les églises romaines, trône au milieu de la place et donc la coupe en deux parties distinctes.  Côté pile : un parvis engravillonné avec quelques arbres, des bancs et une station VCub. Côté face : un parvis pavé et minéral, plus petit et plus intime.

On notera que côté pile se tient tous les vendredis matin un petit marché de quartier. Il y a une logique à tout, puisqu’il fut un temps où se tenait devant l’église Saint-Martial un marché permanent sous une halle métallique.

Place Saint-Martial côté pile.

Place Saint-Martial côté pile.

Place Saint-Martial côté face

Place Saint-Martial côté face

Perspective depuis la rue Denise

Perspective depuis la rue Denise

On commence par chercher sur la place une clé USB … oui oui … apparemment c’est une installation artistique qui a poussé on ne sait qui à installer des clés USB en divers points de la Ville. Pas très douée, l’équipe de Bordeaux 2066 n’a pas trouvé la clé qui est en fait incrustée dans le mur de l’église comme le montre le site officiel de Dead Drops, du nom du mouvement qui cimente ainsi les données dans les murs des villes. Par contre, nous offrons volontiers une bière à qui possède un IPad ou outil du genre, et serait prêt à aller voir ce que contient cette fameuse clé USB de la Place Saint-Martial.

A défaut de clé, on trouve un assemblage assez hétéroclite sur les côtés de la place : immeubles en pierre bordelaise de deux ou trois étages, des maisons rénovées dans le style après-guerre, les grilles abritant l’US Chartrons (attention si vous cliquez, leur lipdub est sympathique mais donne un peu le mal de mer), un centre de yoga, un magasin de jouets, un salon de massage, un électricien, un petit pressing, ainsi que l’ancien presbytère devenu foyer pour personnes en cours de réinsertion…

Immeuble abandonné

Immeuble abandonné.

Un bel immeuble à l'angle de la rue Sainte-Philomène

Un bel immeuble à l’angle de la rue Sainte-Philomène

L'US Chartrons

L’US Chartrons

Quelques pensionnaires du foyer sont d’ailleurs en train de prendre la tiédeur de l’après-midi sur les bancs de la place. On aperçoit alors à leur fenêtre trois jeunes autochtones qui nous confirment que les personnes accueillies au foyer font partie intégrante du paysage de la place. Jamais méchants, jamais agressifs, mais souvent avec l’envie de causer. Un peu comme Bordeaux 2066 finalement !

L'ancien presbytère devenu foyer de réinsertion.

L’ancien presbytère devenu foyer de réinsertion.

Nos autochtones, ou plutôt Fred, Elo et Mimi (à ne pas confondre avec Mimimi) nous décrivent une place calme et agréable à vivre. En fumant sa cigarette, Fred discute parfois avec les gars du centre de réinsertion. Il préfère leur compagnie à celle de la fourrière, qui vient régulièrement faire du vide autour de l’église Saint-Martial. Elo quant à elle apprécie de vivre dans un quartier où les prénoms féminins sont à l’honneur, puisque la rue Denise et la rue Joséphine prennent naissance sur la Place Saint-Martial.

De gauche à droite : Fred, Mimi et Elo

De gauche à droite : Fred, Mimi et Elo

Un peu plus loin, ce sont Michel et Daniel que l’on croise sur la place. Côté face cette fois-ci. Ils viennent tranquillement, et en chaussons, tuer le temps sur la place. D’ailleurs ils réclament des bancs en meilleur état, revendication légitime vu qu’ils en sont les principaux usagers.

Si Fred, Elo et Mimi sont arrivés depuis peu dans le quartier, Michel et Daniel sont eux des anciens. Ils nous racontent la place animée, ses bars, ses commerces etc.

Débranché, notre compagnon de route du jour, se gratte la tête en songeant aux deux troquets disparus qui lui font face.

Débranché, notre compagnon de route du jour, se gratte la tête en songeant aux deux troquets disparus qui lui font face.

Maintenant, le bar le plus proche de la place est Cours Balguerie-Stuttenberg, à l’angle du Cours du Médoc. C’est le Ranelagh, qui fait aussi tabac. Nous nous y dirigeons pour y boire le traditionnel demi post-découvertes (NB : allez chers lecteurs, nous avouons la supercherie, le Ranelagh étant fermé le dimanche nous y sommes retournés un soir de semaine. Bordeaux 2066 ne recule devant aucun sacrifice).

Au Ranelagh on remarque tout de suite une forte présence de  la Française des Jeux, et une clientèle diversifiée. Ce soir là ça parlait français, portugais, bulgare et anglais (une brave dame avait lost her wallet, mais heureusement le wallet a été retrouvé sous nos yeux soulagés). Voilà qui vient parfaitement illustrer les propos de Monsieur Petit-Germot, un des associés qui tient le bar. Chartronnais pur jus, puisqu’il est né sur le Cours Balguerie-Stuttenberg, il nous raconte que le quartier a toujours mélangé toutes les classes sociales, toutes les ethnies et toutes les religions.

Quoi de commun entre un ouvrier, un petit commerçant, et un gros négociant en vins de la rue d’Aviau ? Tous ces personnages se trouvent aux Chartrons, et se côtoient quotidiennement même s’ils ne se parlent que peu.

Notre barman connaît bien l’univers du petit peuple des Chartrons, puisqu’il en a lui-même fait partie. Sacré personnage ce Monsieur Petit-Germot, avec son humour très pince-sans-rire et son look rappelant vaguement Jean-Pierre Coffe. Il a commencé par vendre des fleurs à la sauvette, il a tenu plusieurs charcuteries, il a voyagé… avant de reprendre le Ranelagh dans la rue qui l’a vu naître. Le bar aussi l’a vu naître d’ailleurs, puisque le Ranelagh qui s’appelait autrefois le Bar de la Paix a 120 ans, soit quasiment deux fois l’âge de Monsieur Petit-Germot.

Monsieur Petit-Germot, derrière le comptoir du Ranelagh

Monsieur Petit-Germot, derrière le comptoir du Ranelagh

Babeth, qui habite dans le quartier « seulement » depuis 1976 se réjouit pour nous : « Vous êtes vraiment tombés sur le bon interlocuteur, il connaît tout sur le quartier ». En effet. Il nous raconte la Place Saint-Martial de son enfance, peuplée d’ouvriers, animée par le marché et de nombreux commerces de proximité. Tout cela a commencé à décliner avec l’âge d’or de la grande distribution, et d’ailleurs le Leclerc du Cours Saint-Louis tout proche est paraît-il le premier supermarché de Bordeaux ! Il nous décrit également les différents petits métiers qui rythmaient la vie du quartier et qui sont aujourd’hui disparus : rémouleurs, chiffonniers, ferrailleurs…

Nostalgique notre barman du Ranelagh ? Pas du tout. Se lever à 5h du matin quelque soit la météo, ça n’est pas une situation enviable, et tous ces gens n’avaient pas une vie facile.

Vous aimez les anecdotes sur le Bordeaux disparu, sur les petits métiers d’autrefois, sur l’époque où Mériadeck était un quartier insalubre et mal famé ? Alors venez faire un tour au Ranelagh : discuter avec Monsieur Petit-Germot, et feuilleter les quelques livres qu’il possède sur l’histoire de la Ville.

En parlant d’histoire, savez vous qui est Saint-Martial ? C’est un évêque limougeaud du 3ème siècle après Jésus-Christ. Il aurait à l’époque éteint un incendie qui menaçait notre chère ville simplement avec son bâton. Ca méritait bien une église et une place à son nom aux Chartrons non ?

Santé, amigos !

Santé, amigos !

BONUS : saviez-vous qu’il existait un cimetière juif sur le Cours de la Marne ? C’est au numéro 105, entre une agence immobilière et un salon de coiffure, derrière une grille. Pour le visiter, il faut aller à la synagogue proche du Cours Pasteur demander la clé. Ils vous la donneront… peut-être ! Merci à Monsieur Petit-Germot pour le tuyau !