Avenue de la Gare

13h11, un dimanche de janvier encore trop doux avec cet hiver qui ne vient jamais. Nous prenons place à bord du TER Aquitaine 866123 à destination du front du Médoc, sur la ligne du Verdon. 15 minutes plus tard, alors que nous sommes bercés par le ronronnement du TER, Excel nous ordonne de descendre : notre voirie à explorer ce jour est en vue. Nous voilà arrivés Avenue de la Gare … Saint Jean ? Que nenni, Excel est farceur, l’Avenue de la Gare est à Caudéran, à la frontière avec Mérignac.

AvenuedelaGare

Abjurons tout de suite nos péchés : nous ne sommes pas venus en train. Non pas faute de mauvaise volonté, mais la liaison Bordeaux – Le Verdon est assez peu fréquente le dimanche. Pour autant c’est bien par la gare que nous commençons notre visite de l’avenue éponyme.

Gare

Construite en 1933, la gare de Caudéran-Mérignac prend place sur la ceinture ferroviaire de Bordeaux pour desservir l’ouest bordelais, alors en plein développement. Le bâtiment révèle un charme désuet : petite gare aux accents art-déco, avec sa frise ornée de grappes de raisin qui nous rappelle que la route des châteaux n’est plus très loin, et que le secteur était jusqu’au début du 20ème siècle couvert par les vignes du Château Bourran tout proche, aujourd’hui devenu l’IUFM. L’urbanisation a définitivement gagné le secteur, et on a pu craindre pour la survie de la gare avec l’ouverture à deux kilomètres plus au Sud de la gare de Mérignac-Arlac, en connexion avec la ligne A du tramway. Mais on ne met pas fin si facilement à 80 ans d’histoire : enclavée, peu mise en valeur, mais vaillante, la gare de Caudéran-Mérignac a résisté, et sont ainsi venus s’ajouter au bâtiment historique quelques équipements plus modernes.

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 Téléphone

BLS

La présence de la gare a indéniablement contribué à la densification du quartier. On est ici à une vingtaine de minutes du centre de Bordeaux, et ce sont donc de nombreuses résidences modernes qui se dressent les unes à côté des autres dans l’avenue de la gare. Oh, pas de grande tour qui monte gratter le ciel, mais un ensemble de résidences de trois ou quatre étages plantées là pour accueillir une population urbaine en recherche de tranquillité.

L'Avenue de la Gare. A droite, l'Avenue Albert 1er (Mérignac).

L’Avenue de la Gare. A droite, l’Avenue Albert 1er (Mérignac).

Maisons mitoyennes et HLM du Clos Montesquieu (Mérignac)

Maisons mitoyennes de l’Avenue de la Gare et HLM du Clos Montesquieu (Mérignac)

Car le quartier est calme, pas de doute là-dessus. Marie et Jean-Louis, qui habitent depuis quinze ans dans une des maisons mitoyennes face aux petites tours HLM du Clos Montesquieu (qui elles sont sur la commune de Mérignac) nous vantent la douceur de vivre avenue de la Gare. Les logements sociaux construits récemment ? Aucun problème, le plus pénible pour Jean-Louis fut la concertation en amont du projet, « où l’on a entendu plein de peurs, de craintes inutiles, alors que tout se passe très bien. On a toujours peur de ce que l’on ne connaît pas, c’est dommage ». Et puis Jean-Louis est un enfant de Bacalan, mais « du vrai, à l’époque où Bordeaux était loin de nous » alors les soi-disant dangers de la mixité caudéranaise le font doucement rire.

Pour en apprendre plus sur l’histoire du quartier, Jean-Louis nous conseille d’aller sonner chez Colette, un peu plus loin. Bonne pioche ! Elle et son mari nous racontent le passé du quartier, avant les résidences : Lamourelle le concessionnaire de tracteurs Ford en face de chez eux, l’usine de poteaux et le marchand de bois un peu plus loin. En 1973, quand ils ont fait bâtir, il n’y avait qu’une poignée d’habitants dans la rue. Un passé aujourd’hui disparu et qu’ils regrettent un peu : le quartier a beaucoup changé ces dernières années, et leurs repères se sont évanouis au fur et à mesure. Ils ne se font d’ailleurs guère d’illusions et pensent que leur maison au grand terrain ne leur succédera pas : l’appétit des promoteurs sera trop féroce.

Ce que personne ne regrette en revanche, c’est l’occupation de la gare par les Allemands pendant la guerre. D’ailleurs, quand Colette et son mari ont fait construire, ils ont retrouvé dans leur terrain des fondations de baraquements militaires !

L’exploration de la rue se poursuit sur le côté Sud de la gare, avec l’IUFM en ligne de mire. Moins longue, cette partie de la voirie rassemble plusieurs résidences récentes, une station Bluecub, et le SIVU de Bordeaux-Mérignac, fournisseur officiel des repas des cantines pour les écoles et maisons de retraites bordelaises et mérignacaises depuis 2004. Tous les jours, ce sont 19 000 repas qui sont concoctés Avenue de la Gare, ce qui en fait certainement la rue de Bordeaux où l’on fait le plus à manger (non, vous n’avez pas préparé 19 000 repas pour l’anniversaire du petit dernier). C’est plein d’émotion que nous marquons une minute de silence en mémoire de la cantine de notre enfance : bataille de petit pois, mie de pain dans la carafe, et malédiction des choux de Bruxelles sont encore bien présents dans nos esprits.

Où la ville de Bordeaux réaffirme son intégrité territoriale face à l'impérialisme mérignacais.

Où la ville de Bordeaux réaffirme son intégrité territoriale face à l’impérialisme mérignacais.

La rue continue encore un peu, jusqu’à devenir mérignacaise, sans pour autant changer de nom. Notre code de déontologie nous empêchant formellement de franchir une telle frontière, nous arrêterons là notre description.

Nous voilà repartis sur nos pas, à la recherche d’une petite mousse quand soudain tel Richard Anthony, nous entendons siffler le train, ou plutôt la charmante voie de Nicole SNCF, qui nous annonce l’arrivée du 16h27 à destination de Lesparre (via « Mouli », Nicole, tu pourrais tout de même faire un effort sur la prononciation de nos bleds, surtout quand ils abritent de célèbres grands crus). Ni une ni deux, nous voilà sur le quai à attendre l’arrivée du monstre de fer.

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Arrivée du TER sous les ogives

Arrivée du TER sous les ogives

Agent SNCF émerveillée devant un flyer de Bordeaux 2066

Agent SNCF émerveillée devant un flyer de Bordeaux 2066

L’occasion de croiser Monsieur Cavalier, juché sur sa monture qui est en l’occurrence un vélo, et qui en bon ferrovipathe attend lui aussi de voir le train arriver et repartir. Retraité actif et habitant du quartier (mais côté Mérignac), il nous raconte son amour du rail, des locomotives à vapeur, des arrêts impromptus et des voyages d’antan quand aller à Paris était une « véritable aventure, alors que maintenant le TGV c’est certes rapide mais un peu triste ».

Avec Monsieur Cavalier

Avec Monsieur Cavalier

Vinjo est aux anges, lui qui partage cet amour pour le train, et songe sérieusement à fonder une section girondine des amateurs de voies ferrées.

L’émotion ferroviaire passée, il est temps de rafraîchir nos gosiers au Merle Blanc. Un merle blanc dites-vous… oiseau rare mais qui existe à l’image de ce bar-hôtel-restaurant dans lequel nous mettons les pieds. Ancien relais de gare, cet établissement  figé dans le temps est assez surréaliste, avec ses chambres à louer au mois et sa décoration pour le moins rétro. Le voici maintenant bloqué entre deux résidences de logements sociaux, et n’accueillant sûrement que trop rarement des voyageurs en transit, ou des meetings politiques.

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Entre deux gorgées de Heineken à 3 euros (oui, seul le prix de la consommation nous ramène durement de notre voyage au siècle précédent), la patronne nous explique les pressions qu’elle subit pour vendre son établissement, ses déboires avec l’administration municipale, son désamour pour la région, elle qui est arrivée de région parisienne « où il y a une bonne mentalité ». Bien que dépourvue de Picon, notre bière prend subitement un goût amer.

Au comptoir du Merle Blanc

Au comptoir du Merle Blanc

Ces terres viticoles, puis ferroviaires et industrielles, sont entrées de plein fouet dans la modernité de la métropole bordelaise ces vingt dernières années à grands renforts de béton, et il serait vain de s’en plaindre. Mais entre la gare, les repas municipaux, les résidences HLM et les maisons individuelles chacun a le droit de cultiver son jardin. Alors tout ce que l’on souhaite au Merle Blanc, c’est de siffler encore longtemps, à l’unisson du TER vers Le Verdon.

Il est grand temps de rentrer.

Il est grand temps de rentrer.

Bonus : Bordeaux 2066 avait encore un invité dans son équipe… il s’agissait cette fois de Mère Kro, dont la remarquable contribution nous fait entrer dans une nouvelle ère avec ce film unique digne des Frères Lumière : L’arrivée d’un train en gare de Caudéran-Mérignac

Terrasse du Front du Médoc

En nous amenant sur la Terrasse du Front du Médoc, Excel nous fait faire un voyage dans le temps.

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Pointe de Grave, printemps 1945.

Voilà désormais huit mois que 4 000 soldats nazis sont retranchés dans la Forteresse du Nord Médoc, un ensemble de 350 bunkers entre Soulac et Le Verdon. Huit mois particulièrement durs pour les résistants locaux et la brigade commandée par Jean de Milleret, alors que le reste de la Gironde était libéré depuis l’été 1944. Le 20 avril 1945, après 7 jours de combats violents, l’occupant est vaincu : le Front du Médoc est terrassé, non sans y faire tomber plus de 1 300 hommes, et le béton des bunkers n’est désormais plus confronté qu’aux assauts de l’océan et aux graffeurs.

Après la guerre, la vie quotidienne peut reprendre son cours dans le Médoc, tandis que la capitale girondine, désormais dirigée par l’ancien résistant Chaban, se modernise tous azimuts. Le symbole le plus spectaculaire de cette modernisation d’après-guerre, c’est certainement l’opération Mériadeck.

Bon si tu es un Bordelais moyen, Mériadeck ça doit symboliser pour toi le jour où tu es allé chercher ton permis en préfecture, les courses que tu te tapes toutes les trois semaines au Auchan, ou encore la fois où tu es allé chercher furax ta Peugeot 205 à la fourrière. C’est aussi ce quartier que tu n’as jamais trop assumé : « Putain c’est quand même beau Bordeaux, dommage qu’il y ait cette horreur de Mériadeck », et quand tu rêvasses dans la ligne A, tu contemples cette forêt de tours administratives un peu surréaliste, et tu te dis : « On en a quand même fait des conneries dans les années 1960 ».

Ou alors, si vous avez un certain âge (oui, on repasse au vouvoiement dans ce cas), vous avez peut-être connu ce quartier un peu cradingue, avec son marché aux puces, ses troquets mal famés et ses putes. « Mériadeck c’était des bordels », aurait déclaré Jacques Chaban-Delmas un jour où il était moins inspiré que d’habitude.

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Bref, devant l’étendue de l’insalubrité du secteur, et comme à l’époque on ne faisait pas dans la dentelle, une grande opération de destruction du quartier est lancée en 1955, et le Mériadeck actuel commence à prendre forme dans le début des années 1970.

Mériadeck aujourd'hui

Mériadeck aujourd’hui

Les ruelles crasseuses de l’époque laissent place à urbanisme sur dalle en contre-haut des grandes artères de circulation. Un morceau de la dalle portera le nom de « Terrasse du Front du Médoc », comme si le béton moderne de Mériadeck voulait effacer définitivement le béton des bunkers nazis du Verdon.

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Pim (qui vient de se faire voler son vélo, bah ça alors ça tombe bien : le commissariat central de Bordeaux est justement à Mériadeck) et Vinjo (qui connaît déjà les lieux pour être allé chercher sa belle voiture à la fourrière quelques jours plus tôt, participant ainsi à l’effort national de renflouement des caisses de l’Etat) se donnent rendez-vous à la station de tram Mériadeck, descente des voyageurs côté gauche.

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

L’accès à la Terrasse du Front du Médoc se fait par un escalier aux odeurs mêlant urine et javel, puis elle nous apparaît, avec sa forêt de tours cruciformes, un signe de ralliement architectural du Mériadeck moderne.

Les promeneurs que nous sommes peuvent ainsi embrasser du regard le Trésor Public, un côté du Auchan, Pole Emploi, le Rectorat, des services de la CUB et du Conseil Général, et quelques tours d’habitation. Malgré quelques buissons, l’ensemble est très minéral, et en ce dimanche on ne peut pas dire qu’il y ait foule sur la dalle.

L’endroit est cependant loin d’être désert, puisque durant notre promenade dominicale nous avons pu côtoyer :

– des adolescents qui profitent de la dalle aux nombreux recoins anguleux pour faire du skateboard

– un vigile qui nous a plus ou moins suivi, trahissant mal son oisiveté ;

– des grandes et jolies filles, aussi peu vêtues que taiseuses, faisant un « shooting » au pied des tours accompagnées de photographes et cameramen (non nous ne les avons pas prises en photo, ne voulant pas passer pour des goujats lubriques) ;

– quelques paumés plus ou moins inquiétants ;

– Claudine et Bobby, postés sur la passerelle qui enjambe le tramway, contemplatifs devant la mer de béton comme les soldats devaient l’être en leur temps face à l’océan sur le front du Médoc.

Claudine et Bobby ne sont pas des citadins pur jus, puisque six mois de l’année ils résident au fin fond des landes girondines, avec leurs premiers voisins à 800 mètres. Mais voilà, Bobby n’a plus 20 ans, il se déplace en déambulateur, et si un jour il se casse la figure et qu’il y a du verglas sur la haute lande, comment elle fait Claudine ? La sagesse et la proximité de leurs enfants et petits-enfants les a incité à investir dans un studio à Mériadeck, là où le paysage pourrait difficilement être plus urbain. Forêt de tours l’hiver, forêt de pins l’été, notre couple de retraités aime être entouré.

Chez Claudine et Bobby l'été

Chez Claudine et Bobby l’été

Chez Claudine et Bobby l'hiver

Chez Claudine et Bobby l’hiver

Claudine a connu le Mériadeck d’antan, elle y travaillait même comme employée de bureau, et aimait l’ambiance franchement populaire des puces de l’époque. Mais le Mériadeck moderne ne lui déplaît pas non plus. Oh bien sur ça n’est pas très beau, m’enfin tout est à portée de main, et si on veut voir de belles pierres le centre historique de Bordeaux n’est qu’à cinq minutes à pieds. Il n’y a que la nuit que Claudine ne recommande pas Mériadeck, les recoins et les arbustes étant propices aux agissements des dealers. Un peu comme si la nuit les fantômes du Mériadeck oublié, crasseux et mal famé, se rappelaient aux bons souvenirs du Mériadeck bureaucratique et procédurier d’aujourd’hui.

Bobby, lui, était prof de maths dans différents établissements de Gironde. Un métier qui suscite peurs et répulsion chez les jeunes, ce qui l’amuse encore aujourd’hui. Comme Bordeaux 2066, Bobby s’intéresse au patrimoine et aux vieilles pierres, mais plutôt à la campagne en ce qui le concerne. Alors quand l’automne l’arrache à sa pinède, il profite d’être à Mériadeck pour emprunter des bouquins à la bibliothèque.

 Allez, courage, on s’en sortira, Bobby et Claudine sont optimistes. Claudine a toujours une place assise dans le tramway laissée par un jeune. Et Bobby est persuadé que derrière chaque jeune se cache une réussite potentielle. Seulement, il faut mettre le paquet dans l’éducation. « Les enfants, c’est très rigolo à faire, mais après il faut s’en occuper » ajoute-t-il l’œil plein de malice.

Claudine et Bobby

Claudine et Bobby

C’est sur ces belles paroles que nous laissons notre couple jovial regagner sa tour, avant de regagner l’infinie lande au printemps prochain. Le jour décroît sur Mériadeck, et la Terrasse du Front du Médoc se fait franchement vide. Pour la traditionnelle bière post-visite, il faudra une fois de plus repasser, l’unique débit de boissons de la rue (qui n’en est pas vraiment une) n’étant ouvert que le midi et en semaine.

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C’est donc un midi de semaine que nous repassons à la brasserie Elixor, au pied de la Tour Guyenne, pour boire un demi de Heineken à 3€ et manger une formule du midi d’un bon rapport qualité-prix (12€). Si comme nous vous venez un jour où il fait beau vous pourrez manger en terrasse, observer les encravatés aller et venir au pied des tours, ainsi que le ballet des dépanneuses de la fourrière s’engouffrant dans le parking du Front du Médoc. En voyant le soleil éclairer l’église Saint-Bruno, entre la tour du rectorat et la tour de la CUB, et en dominant le tramway et les automobilistes du haut de votre dalle, vous vous direz peut-être : « Finalement, on n’était pas si cons dans les années 60 ».

Santé !

Santé !

BONUS : vous vous souvenez de Monsieur Petit-Germot ? Il possède un bouquin sur le Mériadeck d’antan, alors vous pouvez passer le voir à son bistrot !

BONUS 2 : à défaut, on vous conseille un site très complet sur Mériadeck et sa transformation.

Rue du Chai des Farines

Comme vous le savez si vous nous suivez sur Facebook, notre 17ème rue est une rue où l’un des membres de Bordeaux 2066 réside. Aussi, nous avons choisi de sous-traiter cet article au 2de Classe Capdevielle, illustre co-auteur du lointain cousin francilien de Bordeaux 2066. A lui le clavier : 

Depuis la basilique Saint-Michel, entre la Porte Cailhau et l’église Saint-Pierre, les pas de l’explorateur urbain se sèment aisément dans les ruelles cruelles du vieux Bordeaux.

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Avec un peu de chance, hypnotisé par le battement des semelles sur les pavés, vous vous perdrez jusqu’à la rue du Chai des Farines. Par une journée d’été, un soleil froid d’hiver où la clarté glacée de l’air vous contraint à garder les paupières ouvertes comme de béantes cicatrices, vous ne la remarquerez pas. Mais si par le truchement de Moïra vous vous y égarez un trop petit matin de décembre, vétu uniquement par les haillons d’un brouillard hivernal, cette voie se travestira pour vous en une artère embrumée du Whitechapel de Dickens.

Extrémité Sud de la rue.

Extrémité Sud de la rue : Porte Cailhau

Extrémité Nord de la rue

Extrémité Nord de la rue : Saint-Pierre

Et comme sur les docks de Limehouse, il est aisé d’y imaginer l’activité diurne ininterrompue des coolies fraîchement débarqués du Périgord, des Pyrénées, de la lointaine Espagne. A deux pas des quais, tonneliers et autres esclavagistes égarés comptaient leurs sous au cœur de cette agitation. Les marins profitaient des rigueurs de cette terre-mère sans eaux ni poissons, chahutant et bousculant les pèlerins de la route de Compostelle. Bigots comme poivrots ne manquaient pourtant pas de rendre hommage à leur seule sainte-patronne, la pute La Vache, sanctifiée par la ritournelle, qui dans la permissivité contemporaine conserve une artériole noire à son nom – elle qui, pourtant, préférait les veines bleues.

L'étroite rue de la vache, perpendiculaire à la rue du chai des farines.

L’étroite rue de la vache, perpendiculaire à la rue du chai des farines.

Une clope à la bouche de la pute. Les virevoltantes émanations de carbones dansent comme la spirale de Vertigo. Elles nous proposent un voyage dans le temps, à une époque où les murs de Bordeaux étaient sales. Bordeaux la glauque, la disparue, la regrettée, celle d’avant l’hygiéniste Juppé. Il y a dix ans, quinze tout au plus, le Chai des farines était une voie de passage où le bourgeois marchait d’un pas vif, à l’ombre d’une vie aux accents volontiers ibériques. A l’époque où la plupart des placettes du quartier Saint-Pierre avait déjà été passées au tamis de la réhabilitation urbaine, le Ché, comme disent les locaux, résistait à la pression gentrificatriste. Aujourd’hui la plupart des joyeux Ibères se sont définitivement repliés plus au Sud, remontant les chemins de Saint-Jacques jusqu’aux Capucins et à Nansouty. Poitiers, 732, Chai des farines, 2000, même combat.

A l'horizon : la flèche Saint-Michel

A l’horizon : la flèche Saint-Michel

Une rue où l'on s'aime

Une rue où l’on s’aime

Dans ces dernières années du Bordeaux interlope, avant des Visages des Figures, avant le Québec, avant l’alimentation par le sol, le bar lesbien de la Reine Carotte, au 32, fut un temps le QG de l’association Cités d’Elles. Faites attention à ne pas confondre ce lieu avec son homonyme libertin de Périgueux ou avec la célèbre pizzeria médiévale de Marmande, l’Arène Karott. Aujourd’hui, le bistrot à vin le Chabrot s’est substitué à l’ancienne monarque maraîchère. A défaut d’en apprendre plus sur l’histoire du Chai, vous pourrez découvrir la vitalité de la scène blues bordelaise si vous avez la chance d’y croiser Jean-Pierre, qui est tout à la fois enseignant à la retraite, hédoniste, musicien, amateur d’océan, de graines pressées et de planches de contact.

Au Chabrot, avec Jean-Pierre

Au Chabrot, avec notre tout nouveau pote Jean-Pierre

La faune contemporaine ne se limite pas à ce bar à tartines. Quelques échoppes aux couleurs glacées et attrayantes répondent aux besoins sociaux d’une population de jeunes professionnels bossant dans ces agences de pubs ou d’urbanisme qui alourdissent artificiellement les budgets publics, à la recherche d’une première acquisition, comme un pari sur l’avenir et les artifices de la crise. Leurs goûts culturels transgressent les classes sociales. D’aucuns les qualifieraient de swags, hipsters ou bobos, comme ils seront les premiers à l’admettre. Douce illusion de celui qui ignore que moins il rajeunit, moins il demeure intelligent.

Une magnifique librairie, trop peu souvent ouverte.

La « librairie ancienne »

Le Petit Bois, bar à vins très couru.

Le Petit Bois, bar à vins très couru.

La Forge, au numéro 8, saura ménager sa surprise grâce à son ambiance délicieusement angoissante – mais que peut-il bien faire cuire de si drole ? – et sa cuisine abondante, de qualité et bon marché. Le touriste britannique ayant ainsi économisé quelques shillings, pourra les dépenser en face, dans son propre idiome, au zinc du Black Velvet. Ce pub irlandais à la bière douteuse mais aux grandes tablées conviviales prépare certains des meilleurs burgers de ce côté ci de la Garonne.

Le Black Velvet, (vrai) pub irlandais

Le Black Velvet, (vrai) pub irlandais

Le Chai des farines est encore un centre politique important de la région Aquitaine, les Verts de Bordeaux y tenant leur permanence. Ce dimanche soir, une activité fiévreuse semblait y régner, les stratèges de Marie Bové et Pierre Hurmic discutant peut-être les axes de campagne pour les Européennes.

Les Verts, très attachés à la fermeture le dimanche

Les Verts, très attachés à la fermeture le dimanche.

Le réchauffement climatique est-il encore un cheval de bataille ? Mais dans cette courte journée d’hiver, déjà la brève visibilité s’estompe. Sur les bords de la rivière boueuse, l’élément aqueux reprend ses droits. Avec la lune, des voiles hydrophiles révèlent le souvenir fantastique du Chai en en cachant les scories contemporaines. Il ne reste à la réalité qu’à s’éclipser sous le frisson humide de la mémoire.

2de Classe Capdevielle, pour Bordeaux 2066.

BONUS : une aquarelle de la rue réalisée pendant notre promenade par Thomas

Merci à http://thomasvillette.e-monsite.com/

Place Saint-Martial

Tirage au sort doublement inédit pour Bordeaux 2066 :

  • pour la première fois nous tirons au sort une place (on vous rappelle qu’il y en a tout de même 113 dans Bordeaux !)
  • pour la première fois nous nous rendons dans le quartier des Chartrons.

Direction la Place Saint-Martial donc, dans la douce euphorie d’un dimanche d’automne ensoleillé.

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Une place, aux Chartrons… Un sacré nid à bobos certainement ! Bande de mauvaises langues, pas du tout !

Nous arrivons sur la Place Saint-Martial par le Cours Balguerie-Stuttenberg, en un point où le tissu résidentiel et commerçant commence à se diluer dans les vieux espaces industriels annonçant les Bassins à flot tout proches.

La Place Saint-Martial, ce sont en fait fonctionnellement parlant deux places. En effet l’église Saint-Martial, bâtie au 19ème siècle dans un style rappelant les églises romaines, trône au milieu de la place et donc la coupe en deux parties distinctes.  Côté pile : un parvis engravillonné avec quelques arbres, des bancs et une station VCub. Côté face : un parvis pavé et minéral, plus petit et plus intime.

On notera que côté pile se tient tous les vendredis matin un petit marché de quartier. Il y a une logique à tout, puisqu’il fut un temps où se tenait devant l’église Saint-Martial un marché permanent sous une halle métallique.

Place Saint-Martial côté pile.

Place Saint-Martial côté pile.

Place Saint-Martial côté face

Place Saint-Martial côté face

Perspective depuis la rue Denise

Perspective depuis la rue Denise

On commence par chercher sur la place une clé USB … oui oui … apparemment c’est une installation artistique qui a poussé on ne sait qui à installer des clés USB en divers points de la Ville. Pas très douée, l’équipe de Bordeaux 2066 n’a pas trouvé la clé qui est en fait incrustée dans le mur de l’église comme le montre le site officiel de Dead Drops, du nom du mouvement qui cimente ainsi les données dans les murs des villes. Par contre, nous offrons volontiers une bière à qui possède un IPad ou outil du genre, et serait prêt à aller voir ce que contient cette fameuse clé USB de la Place Saint-Martial.

A défaut de clé, on trouve un assemblage assez hétéroclite sur les côtés de la place : immeubles en pierre bordelaise de deux ou trois étages, des maisons rénovées dans le style après-guerre, les grilles abritant l’US Chartrons (attention si vous cliquez, leur lipdub est sympathique mais donne un peu le mal de mer), un centre de yoga, un magasin de jouets, un salon de massage, un électricien, un petit pressing, ainsi que l’ancien presbytère devenu foyer pour personnes en cours de réinsertion…

Immeuble abandonné

Immeuble abandonné.

Un bel immeuble à l'angle de la rue Sainte-Philomène

Un bel immeuble à l’angle de la rue Sainte-Philomène

L'US Chartrons

L’US Chartrons

Quelques pensionnaires du foyer sont d’ailleurs en train de prendre la tiédeur de l’après-midi sur les bancs de la place. On aperçoit alors à leur fenêtre trois jeunes autochtones qui nous confirment que les personnes accueillies au foyer font partie intégrante du paysage de la place. Jamais méchants, jamais agressifs, mais souvent avec l’envie de causer. Un peu comme Bordeaux 2066 finalement !

L'ancien presbytère devenu foyer de réinsertion.

L’ancien presbytère devenu foyer de réinsertion.

Nos autochtones, ou plutôt Fred, Elo et Mimi (à ne pas confondre avec Mimimi) nous décrivent une place calme et agréable à vivre. En fumant sa cigarette, Fred discute parfois avec les gars du centre de réinsertion. Il préfère leur compagnie à celle de la fourrière, qui vient régulièrement faire du vide autour de l’église Saint-Martial. Elo quant à elle apprécie de vivre dans un quartier où les prénoms féminins sont à l’honneur, puisque la rue Denise et la rue Joséphine prennent naissance sur la Place Saint-Martial.

De gauche à droite : Fred, Mimi et Elo

De gauche à droite : Fred, Mimi et Elo

Un peu plus loin, ce sont Michel et Daniel que l’on croise sur la place. Côté face cette fois-ci. Ils viennent tranquillement, et en chaussons, tuer le temps sur la place. D’ailleurs ils réclament des bancs en meilleur état, revendication légitime vu qu’ils en sont les principaux usagers.

Si Fred, Elo et Mimi sont arrivés depuis peu dans le quartier, Michel et Daniel sont eux des anciens. Ils nous racontent la place animée, ses bars, ses commerces etc.

Débranché, notre compagnon de route du jour, se gratte la tête en songeant aux deux troquets disparus qui lui font face.

Débranché, notre compagnon de route du jour, se gratte la tête en songeant aux deux troquets disparus qui lui font face.

Maintenant, le bar le plus proche de la place est Cours Balguerie-Stuttenberg, à l’angle du Cours du Médoc. C’est le Ranelagh, qui fait aussi tabac. Nous nous y dirigeons pour y boire le traditionnel demi post-découvertes (NB : allez chers lecteurs, nous avouons la supercherie, le Ranelagh étant fermé le dimanche nous y sommes retournés un soir de semaine. Bordeaux 2066 ne recule devant aucun sacrifice).

Au Ranelagh on remarque tout de suite une forte présence de  la Française des Jeux, et une clientèle diversifiée. Ce soir là ça parlait français, portugais, bulgare et anglais (une brave dame avait lost her wallet, mais heureusement le wallet a été retrouvé sous nos yeux soulagés). Voilà qui vient parfaitement illustrer les propos de Monsieur Petit-Germot, un des associés qui tient le bar. Chartronnais pur jus, puisqu’il est né sur le Cours Balguerie-Stuttenberg, il nous raconte que le quartier a toujours mélangé toutes les classes sociales, toutes les ethnies et toutes les religions.

Quoi de commun entre un ouvrier, un petit commerçant, et un gros négociant en vins de la rue d’Aviau ? Tous ces personnages se trouvent aux Chartrons, et se côtoient quotidiennement même s’ils ne se parlent que peu.

Notre barman connaît bien l’univers du petit peuple des Chartrons, puisqu’il en a lui-même fait partie. Sacré personnage ce Monsieur Petit-Germot, avec son humour très pince-sans-rire et son look rappelant vaguement Jean-Pierre Coffe. Il a commencé par vendre des fleurs à la sauvette, il a tenu plusieurs charcuteries, il a voyagé… avant de reprendre le Ranelagh dans la rue qui l’a vu naître. Le bar aussi l’a vu naître d’ailleurs, puisque le Ranelagh qui s’appelait autrefois le Bar de la Paix a 120 ans, soit quasiment deux fois l’âge de Monsieur Petit-Germot.

Monsieur Petit-Germot, derrière le comptoir du Ranelagh

Monsieur Petit-Germot, derrière le comptoir du Ranelagh

Babeth, qui habite dans le quartier « seulement » depuis 1976 se réjouit pour nous : « Vous êtes vraiment tombés sur le bon interlocuteur, il connaît tout sur le quartier ». En effet. Il nous raconte la Place Saint-Martial de son enfance, peuplée d’ouvriers, animée par le marché et de nombreux commerces de proximité. Tout cela a commencé à décliner avec l’âge d’or de la grande distribution, et d’ailleurs le Leclerc du Cours Saint-Louis tout proche est paraît-il le premier supermarché de Bordeaux ! Il nous décrit également les différents petits métiers qui rythmaient la vie du quartier et qui sont aujourd’hui disparus : rémouleurs, chiffonniers, ferrailleurs…

Nostalgique notre barman du Ranelagh ? Pas du tout. Se lever à 5h du matin quelque soit la météo, ça n’est pas une situation enviable, et tous ces gens n’avaient pas une vie facile.

Vous aimez les anecdotes sur le Bordeaux disparu, sur les petits métiers d’autrefois, sur l’époque où Mériadeck était un quartier insalubre et mal famé ? Alors venez faire un tour au Ranelagh : discuter avec Monsieur Petit-Germot, et feuilleter les quelques livres qu’il possède sur l’histoire de la Ville.

En parlant d’histoire, savez vous qui est Saint-Martial ? C’est un évêque limougeaud du 3ème siècle après Jésus-Christ. Il aurait à l’époque éteint un incendie qui menaçait notre chère ville simplement avec son bâton. Ca méritait bien une église et une place à son nom aux Chartrons non ?

Santé, amigos !

Santé, amigos !

BONUS : saviez-vous qu’il existait un cimetière juif sur le Cours de la Marne ? C’est au numéro 105, entre une agence immobilière et un salon de coiffure, derrière une grille. Pour le visiter, il faut aller à la synagogue proche du Cours Pasteur demander la clé. Ils vous la donneront… peut-être ! Merci à Monsieur Petit-Germot pour le tuyau !

Cours Pasteur

Nous vous ferons grâce ici de la vie et de l’œuvre de Louis Pasteur : la génération spontanée, la rage, la vaccination, tout ça tout ça. La Ville de Bordeaux, comme beaucoup d’autres, lui consacre une rue, un cours même … peut-être en reconnaissance des paroles du bon Louis qui en 1866 définit le vin comme « un aliment qui peut être à bon droit considéré comme la plus saine, la plus hygiénique des boissons » (Claude Evin disapproves this message).

Le Cours Pasteur est donc une large artère reliant le Musée d’Aquitaine à la Place de la Victoire et qui affiche plusieurs visages le long des rails du tramway qu’elle accueille.

Nous commençons l’exploration dans les anciens « fossés des tanneurs ». Cette partie du cours, à deux pas de la Cathédrale, accueille des immeubles cossus époque Louis XVI. L’ensemble est chic et regroupe l’essentiel des commerces nécessaires à une vie heureuse : un magasin de farces et attrapes, des agences immobilières, un tatoueur, des restaurants, un sex-shop, des épiceries. C’est d’ailleurs dans une épicerie que l’on rencontre Ali, qui nous confirme qu’ici « la vie est tranquille et les filles sont jolies ». Il nous apprend aussi que nous nous sommes trompés, « Bordeaux ce n’est pas 2066 mais 33000 ». Et personne ne nous l’avait encore dit : Ali nous laisse baba sur ce coup là.

Le tram, élément central du cours

Le tram, élément central du cours

Commerces locaux 1

Commerces locaux 2

Commerces locaux

Cette partie du cours vit autour du Musée d’Aquitaine et de sa station de tramway éponyme. D’abord couvent, le bâtiment fut ensuite remanié et transformé pour devenir en 1838 la faculté des lettres et des sciences. Elle accueillit notamment Camille Jullian, ou Emile Durkheim mais également Annie et François, qui y vécurent Mai 1968 où la fac avait été cernée par les CRS, bien avant de mettre au monde un membre de Bordeaux 2066. Ils se souviennent déjà à l’époque d’un certain clivage entre les étudiants en lettres, plutôt à gauche, qui avaient leurs quartiers dans un bar de la rue Duffour-Dubergier voisine, et les étudiants en droit, moins portés sur la révolution, qui fréquentaient la brasserie « Le New York », qui existe toujours.

Depuis 1987 la faculté est devenue un musée d’histoire régionale (comprenant une exposition permanente et gratuite retraçant l’histoire de Bordeaux et de l’Aquitaine de la Préhistoire à nos jours, ainsi que des expositions temporaires) et l’on ne doute pas une seconde qu’une salle dédiée à l’œuvre de Bordeaux 2066 y sera bientôt installée.

Le futur musée Bordeaux 2066

Le futur musée Bordeaux 2066

En attendant notre entrée dans l’Histoire, il faut continuer le cours de notre cours. Un croisement assez sauvage entre le cours Pasteur, le cours Victor Hugo, la rue de Cursol et la rue Paul Louis Lande fait office de frontière … A l’angle il y a la mythique brasserie du Palatium qui a fêté cette année ses 100 ans, puis nous entrons dans la deuxième partie de notre voirie. Percé en 1903, ce prolongement du cours rassemble des immeubles de style art nouveau, qui en imposent avec leur gabarit homogène et leurs pierres blondes ou noires, selon la date du dernier ravalement. Au milieu, une église se glisse entre deux immeubles : il s’agit de la chapelle de la Madeleine, dernier vestige du couvent du même nom fondé en 1641. Le jour de notre passage l’église était fermée, nous n’en saurons donc pas plus sur l’église et son fondateur le Père Guillaume-Joseph Chaminade. Par contre à quelques mètres de là l’hôtel de la Madeleine est lui bien ouvert.

Francis nous accueille dans l’établissement et nous donne son avis sur la rue, la vie, la situation actuelle, la politique municipale etc. Pour faire court, « Bordeaux est un camembert et ici on est dans la partie qui pue »… En parlant de fromage non pasteurisé, Francis veut nous dire que l’arrivée du tramway et l’embellissement de la ville profitent à beaucoup, mais que tout cela a plutôt nui au Cours Pasteur. Pourquoi ? Parce que tout le monde s’arrête Place de la Victoire ou Place Pey Berland, mais plus personne ne passe à pied Cours Pasteur. Le tram y roule vite, ce qui rend difficiles les nuits des touristes, surtout quand pour changer la moindre fenêtre il faut l’autorisation de l’Unesco. Impossible de stationner également, au point que beaucoup d’artisans refusent purement et simplement d’intervenir Cours Pasteur, ou alors incluent une ligne « amendes » dans le devis. Autant dire que Cours Pasteur, on a la rage ! Un tramway qui n’est donc pas vraiment nommé désir pour Francis, mais malgré tout notre hôtelier continue et s’accroche parce qu’il aime son métier. Pas l’hôtellerie comme dans les chaînes, non non la vraie, celle qui va « de mettre du papier pour le cul dans les chambres jusqu’à faire toute la comptabilité ». Mais du coup à cause d’Attila (petit surnom du tramway ici), l’Hôtel de la Madeleine a changé sa cible, et n’a désormais plus d’étoile. La nuitée y coûte 45 €, ce qui est relativement imbattable dans l’hyper-centre. Touristes « sac à dos », étudiants qui passent des concours, durs de la feuille et hébergements d’urgence envoyés par le Conseil Général constituent désormais la majeure partie de la clientèle de cet hôtel qui malgré tout tient bon depuis 1910 !

Francis de la Madeleine

Francis de la Madeleine

Synagogue et temple de la consommation

Synagogue et temple de la consommation

On ressort de cette discussion un peu sonné … et l’on constate comme nous l’a indiqué Francis que plusieurs rideaux de fer sont durablement tirés. Même les célèbres prostituées du Cours Pasteur ont plié bagage suite aux travaux du tramway, à part une ou deux qui ont conservé leur clientèle « fidèle ». Pour retrouver de l’activité il vaut mieux être une grande enseigne ou alors se rapprocher de la Victoire et de son arrêt de tram.

C’est là-bas que Vincent a décidé d’ouvrir sa librairie Psy’k et Déclik spécialisée en psychologie, psychanalyse … de bonnes lectures pour les étudiants voisins de Bordeaux 2. Arrivé à Bordeaux depuis peu, Vincent ne peut pas nous dire grand chose sur la rue, par contre il confirme sans mal « qu’entre Bordeaux et Paris il n’y a pas photo : ici la qualité de vie est meilleure, tout est moins cher, on a la plage, la campagne, le bonheur quoi ». Certes ça n’a aucun rapport avec le Cours Pasteur mais ça fait toujours plaisir.

Vincent, qui non non n'est pas sourd.

Vincent, qui non non n’est pas sourd.

La nuit commence à tomber, il est donc grand temps de trouver un bar. Heureusement à quelques mètres de la fin du cours nous trouvons l’International Café. Ici c’est Richard qui nous accueille. Un sacré bonhomme le Richard : grand amateur de rock et de culture asiatique, ancien militaire, il a ensuite dirigé une auto-école, puis trois agences de voyages, puis un internet café qu’il vient justement de reconvertir en bar. En businessman averti Richard pense en effet « qu’internet tout le monde l’a sur son téléphone maintenant, alors que boire un coup ça fonctionne toujours ». C’est d’ailleurs ce que nous faisons avec sa bière « luxe »  tout en discutant du quartier et de la vie en général … On apprend d’ailleurs que Richard a une autre casquette : il est taxi la nuit et le matin car il aime ses clients. Pour ceux qui sont intéressés par un voyage à Helsinki pour 1 040 € ou encore à Bourg en Bresse pour 201 €, n’hésitez pas à consulter son site internet.

Bières luxes et taxi richard

Bières luxe et Taxi Richard

Richard avec un membre anonyme de Bordeaux 2066

De notre côté, c’est à pieds et en vélo que nous repartons, mais surtout dans la nuit noire. Car oui les jours sont de plus en plus courts, Pasteur, et l’heure d’hiver va désormais compliquer notre mission… Mais ne vous inquiétez pas, on continuera à explorer aléatoirement des rues, mais pas à ct’heure.

Adishatz les amis.

Bonus : pour nos lecteurs fumeurs, voici les conseils de Richard pour en finir avec la cigarette.

Rue Brulatour

Lorsque nous débarquâmes rue Brulatour en ce début de soirée d’automne, la chose n’était pas très engageante. Une petite bruine, des affiches politiques plus ou moins extrêmes, et un toxicomane titubant sur le trottoir.

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Ne nous fions pas à notre première impression, et engageons-nous dans la courte rue Brulatour. Nous sommes ici dans les faubourgs Sud de Bordeaux, à la limite de la commune de Bègles, ex banlieue rouge devenue verte.

Le soleil pointe un rayon, un arc-en-ciel se forme. Moins de deux minutes plus tard, nous avons fini d’arpenter l’alignement d’échoppes et sommes déjà au bout de la rue, qui se prolonge en « Cité Brulatour ». Une autre fois, peut-être.

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Tandis que nous prenons quelques photos, Christian, en train de rentrer chez lui, nous interpelle d’un air amusé : « Vous êtes journalistes ? ». Non, pas vraiment. On lui explique la raison de notre visite. Alors il nous raconte, lui qui habite dans la rue depuis environ 30 ans : « C’est un quartier populaire ici, il y avait auparavant une usine de chaussures au bout de la rue, et beaucoup d’habitants y travaillaient. » Les yeux de Christian pétillent, il a une idée. « Venez, on va aller sonner un peu plus loin, je vais vous présenter la mamie, c’est la plus ancienne de la rue ». Le coup de sonnette est énergique, car Fernande est assez âgée. C’est même pour l’instant la doyenne des interlocutrices du blog, puisqu’elle a 92 ans. Née à Paris, Fernande est partie en exil en Chine pour embrasser le maoïsme, elle s’est ensuite mariée avec un armateur grec avec qui ils ont fait le tour du monde, et a choisi de poser ses valises pour une retraite heureuse à Bordeaux Sud. En fait non. Fernande a vécu ici, dans sa maison, les 80 dernières années. Et avant elle n’était pas bien loin, puisqu’elle est née sur le Boulevard Albert 1er, à 200 mètres de là. Autant dire que c’est une locale. Alors, accoudée à son portillon un peu plus haut qu’elle, Fernande nous raconte. Sa voix est assurée, ses souvenirs sont précis.

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Il y avait les usines bien sur : Marmillon, qui transformait les os pour en faire notamment du suif. L’usine à chaussures, dont « on » racontait qu’elle avait été montée suite à une filouterie. Un peu plus loin, plus près de la Garonne, c’était la métallurgie.  Côté Bègles, juste de l’autre côté du boulevard, c’était bien entendu le royaume de la morue. D’ailleurs, les rails que l’on aperçoit encore aujourd’hui au bout de la rue Brulatour voyaient passer des trains remplis de morues ou d’autres marchandises. Tout cela n’était pas sans conséquences olfactives !  On n’oubliera pas non plus l’usine Saint-Gobain, oh non, puisque Fernande y a travaillé 37 années durant !  Mais n’allez pas imaginer une grande usine avec d’interminables chaînes, ils n’étaient que 6 ou 7 à y travailler !

Au pays de la morue (source : http://crdp.ac-bordeaux.fr/)

Au pays de la morue (source : http://crdp.ac-bordeaux.fr/) 

Il y avait bien entendu une vie à côté de l’usine, et rue Brulatour il y avait surtout une épicerie et un café où tout le monde se rencontrait. Il y avait aussi l’Estey Sainte-Croix (qui est un des bras de l’Eau Bourde, au bord de laquelle 50% de l’équipe de Bordeaux 2066 a grandi, ô émotion), aujourd’hui enfoui sous la rue Brascassat. Jusque dans les années 50, il était à l’air libre, et un petit pont avec un puits reliait la rue Brulatour à la cité Brulatour. Ceux qui n’avaient pas le courage d’aller jusqu’au lavoir officiel faisaient leur lessive ici, mais gare à l’appariteur de la mairie qui patrouillait, car quand il arrivait et qu’il vous voyait « il fallait courir ».

Fernande nous a raconté tout cela et bien d’autres choses encore pendant presque une demi-heure. On ne vous la montrera pas, elle est atteinte du syndrome Angèle. Et puis, « c’est pas à mon âge que je vais devenir célèbre ». Mais on peut la remercier, vraiment, pour ce précieux témoignage, ainsi que Christian de nous avoir mené à elle.

C’est la tête pleine de ces histoires d’un passé pas si lointain mais qui semble tellement loin aujourd’hui que nous continuons notre exploration. Justement au bout de la rue, la manufacture de chaussures est là, belle et pimpante sous ses couleurs bleu Majorelle.

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Car oui rue Brulatour c’est de l’histoire mais c’est aussi le futur. L’usine d’hier (déménagée en 1995 à Blanquefort si les souvenirs de Fernande sont exacts) est aujourd’hui devenue la Manufacture Atlantique : une scène culturelle, accueillant théâtre, danse et autres manifestations. Ce soir là justement un spectacle est en cours et nous donne l’occasion de papoter avec les traiteurs qui attendent l’entracte … tapas et boissons proposés par Quicook, association multifonctions et très sympathique.

 Caroline, qui travaille ici, nous invite à repasser voir le lendemain midi ce que donnent les lieux au soleil, et en effet c’est un chouette endroit :

Le "Collectif Mixeratum Ergo Sum" en répétition.

Le « Collectif Mixeratum Ergo Sum » en répétition.

L'espace bar à l'entrée

L’espace bar à l’entrée

Des artistes en pause déjeuner à côté de ce qui était autrefois un local syndical.

Des artistes en pause déjeuner à côté de ce qui était autrefois un local syndical.

A tous les nostalgiques de l’industrie locale, sachez que l’usine existe encore, même si la chaussure, ça ne marche pas fort.

Pour finir, et puisque certains de nos lecteurs se sont plaint de la disparition des photos de bières sur ce blog, nous terminons l’exploration de la rue à La Muse Café pour y déguster une bière locale bio : la Mascaret. Ici aussi on connait l’histoire du quartier, puisque le lieu était auparavant un grand resto que fréquentaient surtout les cheminots, mais on attend de pied ferme le futur. Nicolas à ouvert il y a cinq ans ce café concept où l’on vient pour boire un verre mais aussi pour jouer à un des nombreux jeux de société présents sur place, participer à une soirée jeu de rôle, bref échanger car Nicolas « croit au jeu comme biais de sociabilité ». La clientèle est là, mais il attend de pied ferme tous les nouveaux geeks qui vont arriver avec les chantiers de Bègles et la future cité numérique qui doit s’installer sur le site des Terres Neuves, tout près du café.

Mascaret sur ancien estey.

Mascaret sur ancien estey.

Nicolas

Nicolas

Numérique, morue(s), chaussures, Saint Gobain, estey et mascaret … passé, présent, futur, c’est un beau voyage dans le temps que nous a offert la rue Brulatour. D’apparence calme c’est un bout d’histoire et un territoire qui cherche aujourd’hui à se réinventer.

Désindustrialisée la rue Brulatour, indéniablement. Déshumanisée, certainement pas !

BONUS : Pour avoir quelques extraits de témoignages d’ouvriers locaux, vous pouvez fouiller ce blog de l’IJBA.

BONUS 2 : On a apprécié l’hétéroclisme des affiches de la rue Brulatour (non, ça n’est pas la programmation de la Manufacture Atlantique) :

Michel Sardou et Choeurs de l'Armée Russe

Michel Sardou et Choeurs de l’Armée Russe

Rue Hériard Dubreuil

Frustré de nous avoir fait boire du café au Cours des Aubiers , Excel est bien décidé à se rattraper et nous envoie, pour cette douzième visite, vers une grande famille de propriétaires et négociants de Cognac et autres boissons alcoolisées : la rue Hériard Dubreuil.

La famille Hériard Dubreuil se cache donc derrière des boissons aussi connues et appréciées que le Cognac Rémy Martin, le Cointreau ou même le Passoa de notre adolescence. L’empire est toujours dans la famille, et toujours aussi puissant puisque Dominique Hériard Dubreuil est même considérée comme l’une des femmes les plus puissantes du monde, comme nous l’indique le magazine « Rayon Boissons ».
Trève d’alcoolémie, revenons en à notre rue.  Nous ne sommes pas si loin des Aubiers, mais le décor est tout autre. Ici ce sont les quartiers chics, entre la rue Turenne et la rue de la Croix Blanche, proche des grands établissements scolaires privés de Bordeaux.

Tout roule rue Hériard Dubreuil

Tout roule rue Hériard Dubreuil

Pour tout vous dire elle est calme cette rue, très calme même. On oscille ici entre belles maisons rénovées, ravalées et pimpantes et demeures un peu plus à l’abandon. Mme E. (instant culture littéraire : elle porte le nom d’un célèbre écrivain bordelais, et non ça n’est pas Emontaigne ou Emauriac) explique peut-être cela par les changements que connait le quartier. Beaucoup de personnes installées ici il y a quelques décennies sont parties vers l’au-delà, laissant parfois les maisons à l’abandon, le temps que le droit des successions fasse son œuvre. La géographie immobilière de la ville étant fluctuante, le quartier attire maintenant de plus en plus de jeunes … enfin bon Mme E. nous rassure : « C’est calme ici, après 21h, il n’y a plus personne dehors ».

Tellement calme d’ailleurs que Mme E. habite dans un ancien bar mais « fermé depuis longtemps car moi je suis là depuis plus de 30 ans ! ». Eh oui, c’est que Mme E. a beau pétiller de mille feux, elle a 80 ans passés ! Dont 60 passés dans notre ville, ce qui n’était pas gagné à l’avance. Mme E. a en effet connu une jeunesse parisienne, durant laquelle elle venait en train à Bordeaux pour attraper un bus vers les Landes, son fief familial. Elle s’était alors jurée de ne jamais vivre dans cette ville si triste et si grise. 60 ans et quelques rénovations plus tard, Mme E. s’est rangée avec sagesse à l’opinion majoritaire : « Qu’est-ce que c’est devenu beau ! »

Chez Madame E.

Les regrettées bières et limonades de la rue Hériard Dubreuil.

Notre exploration de la rue nous donne l’occasion de croiser deux ou trois autres passants, en cette heure de débauche (au sens « Sud Ouest » du terme bien entendu, le sens générique étant peu adapté au quartier). Rien de bien notable hormis quelques notables : tout le monde confirme la tranquillité de la rue et du quartier. Le problème principal semble être la difficulté de stationner.

Le bout de la rue nous réserve lui quelques « surprises ». Débouchant sur une place, ou plutôt sur le croisement de plusieurs rues au milieu duquel on a planté deux cabines téléphoniques, la rue accueille à cet endroit quelques commerces. Une boulangerie d’abord, mais mauvaise pioche, nos maitres du fournil sont des itinérants de la baguette. Installés depuis peu, ils ont roulé leur miche un peu partout en France et n’ont pas grand chose à nous dire sur notre rue … et le quartier ? « Un peu rupin »

A côté de nos boulangers, un cabinet spécialisé dans l’aide contre la dysgraphie. La dysgraphie c’est quoi ? C’est le fait d’écrire un peu comme un médecin qui rédige sa 32ème ordonnance de la journée…  OU A LAURE COMME QUELQU’UN QUI OREE ABUSER DES BOISSONS DES AIRYAR DUBREUIL. 

DiSgraPhIE

DiSgraPhIE

Et enfin sur notre petite place, notons quand même la présence d’un puits ! Enfin un puits du XXIème siècle : sorte de mélange entre l’horodateur et la borne de chargement d’une voiture électrique. Ca perd quand même de sa puissance onirique : fini les pièces au fond du puits, le caillou qui tombe jusqu’au plouf fatal…

Le puits du XXIème siècle, un peu triste quand même...

Le puits du XXIème siècle, un peu triste quand même…

Pour se consoler de ce puits sans fond car sans trou, nous partons à la recherche d’une mousse. Nos boulangers nous suggèrent d’aller chez Karim, qui tient le bar « L’Acropole » rue Ernest Renan, à deux pas de la rue Hériard Dubreuil. (NB : Pourquoi « Acropole » ? Parce que Ernest Renan est un historien qui s’est intéressé à la Grèce, té !)

Bonne pioche ! Karim, sympathique quadragénaire aux cheveux poivre et sel, tient un bar-resto tout simple mais chaleureux. Mais surtout, il est un interlocuteur parfait pour les explorateurs de rues que nous sommes. Natif de Quinsac, Karim est un enfant du Clairet, devenu Bordelais, et pas qu’à moitié. « On l’aime notre ville quand même. Dès que je pars plus d’une semaine, ça me manque ces belles pierres ». Rue du Muguet, rue de la Fusterie, rue Renière… Karim affectionne tout particulièrement les ruelles tortueuses du Bordeaux médiéval, où il a habité quelques années, et où il aime revenir se perdre de temps en temps. Et son quartier  actuel ? « Pas si rupin, on a de tout par ici ! Quand je me suis installé dans les années 90 ça ne me parlait pas plus que ça, mais maintenant j’y suis très bien. » En plus son établissement donne sur la rue Rosa Bonheur, dont il adore le nom, et visiblement il n’est pas le seul puisque la plaque de la rue « a été piquée 50 fois déjà ».

On vous présente Karim, de dos. Le mieux pour voir son visage c'est encore de lui rendre visite !

On vous présente Karim, de dos. Le mieux pour voir son visage c’est encore de lui rendre visite !

Quand on reviendra, Karim nous présentera son plus fidèle client : un papi de 97 ans, en forme olympique, qui est un véritable archiviste du quartier à lui tout seul.

Alors santé à lui, comme aux Hériard Dubreuil, aux dysgraphiques et à vous tous !

Fin de la rue, nous Athénions l'acropole

Fin de la rue, nous Athénions l’acropole

Rue de Tours

C’était une belle soirée d’automne sur la capitale aquitaine.

On aurait même pu dire une belle soirée d’été, tant les 31° de cette fin septembre donnaient un air d’insouciance collective à notre ville. Mais vous commencez à nous connaître, pas question de se prélasser sur les quais pour autant. Du moins, pas tant qu’Excel ne l’aura pas décidé. En l’occurence, Excel nous a envoyé une nouvelle fois vers les confins de la commune, direction le quartier du Tondu (à ne pas confondre avec la rue du Tondu, qui se situe plutôt dans le quartier Ornano).

Le Tondu, c’est un vieux noyau villageois situé à la limite de Mérignac et Bordeaux, à deux pas de la station de tram « François Mitterrand ». On croyait d’ailleurs être à Arlac au début, mais un spécialiste de la géographie locale que nous avons contacté pour vous s’est montré formel : « Arlac est un quartier mérignacais. Si votre rue est à Bordeaux, alors elle n’est pas à Arlac ». Bref, pas la peine de chercher des poux, nous sommes donc ici au Tondu.

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Arrivant par Charles Perrens (on vous rassure sur la santé mentale de l’équipe, nous n’y séjournions pas mais sommes simplement passés devant), on bute sur des rangs de vigne, et un panneau annonçant l’entrée dans la commune de Pessac. Souhaitant rester Bordelais pour l’heure, nous quittons l’axe principal, et tombons sur un panneau d’agglomération « Mérignac ». Au cœur de ce méli-mélo administratif, la voilà enfin : la rue de Tours, Bordelaise mais de peu.

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Courte rue résidentielle sans point d’intérêt saillant, elle constitue un discret hommage à la préfecture d’Indre-et-Loire, à première vue peu à la hauteur de son inverse : la rue de Bordeaux à Tours, rue commerçante piétonne en plein centre du « Jardin de la France » (si comme nous et comme les présentateurs météo vous aimez les périphrases à la con, voici un lien fort utile).

On pourrait croire qu’il s’agit ici d’un soupçon de mépris rappelant la dichotomie entre la prestigieuse Pariser Platz de Berlin et la disparue rue de Berlin à Paris, mais l’explication se trouve plutôt dans l’histoire du quartier. En 1925, un certain Monsieur Barbeillon acheta 16 hectares de vignes et de terres agricoles pour en faire un lotissement, dont il nomma les rues avec les noms de grandes villes françaises. On se trouve en effet en plein âge d’or de la République, et il ne s’agissait plus de donner des noms patoisants aux voiries.

Au bout de la rue de Tours, Lille et Nantes ont connu un destin mérignacais.

Au bout de la rue de Tours, Lille et Nantes ont connu un destin mérignacais.

Des petites Arcachonnaises (on parle ici du style architectural des maisons, pas d’un groupe de minettes venues nous présenter leur Bassin) nous accueillent. Parmi elles, quelques maisons de style plus pavillonnaire et contemporain, et en face : une barre d’immeubles de quatre étages plutôt cossue sans être chic pour autant. La rue de Tours, paradis de la classe moyenne sans histoires.

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Notre rencontre avec Mme L. ne fera que confirmer cette impression. Interrompue par vos serviteurs dans son bichonnage de cactées, elle avoue n’avoir pas grand chose à nous dire. Ici c’est calme, on y est bien. Rien de spécial à signaler. Mme L., sourire timide à notre encontre, « ne voisine pas trop », et ne semble même pas perturbée à l’idée de vivre à quelques hectomètres à peine d’une limite communale. Mme L. cultive son jardin, mais reconnaît que la proximité du tramway est bien pratique pour se rendre rapidement au centre de Bordeaux, « qui est devenue une belle ville ».

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Nous décidons alors de pousser l’investigation un peu plus loin, et pénétrons dans la Résidence Parc Borie, ne nous sentant nullement concernés par l’interdiction qui en est faite aux colporteurs. Monsieur Fernandes se tient assis, en tenue de jardinage, dans le petit parc de l’immeuble. En pause cigarette, il nous accueille gentiment et nous raconte la vie de l’immeuble qu’il entretient à temps plein et avec amour depuis plus de vingt ans.

Auparavant, se tenait ici un château, le château Borie. Détruit en 1961, le château qui comportait une chapelle, et même un étang approvisionné par le Peugue tout proche, a laissé place en 1966 à cette robuste construction répondant aux besoins de la croissance démographique du secteur.

Ancien mur du château Borie

Ancien mur du château Borie

De cette époque, que Monsieur Fernandes n’a pas connu mais que les anciens lui ont compté, il ne reste plus qu’un mur en pierre blonde, et deux platanes de 250 ans chacun dont les Klaus et autres Xinthia auront du mal à venir à bout, parole de concierge.

Monsieur Fernandes

Monsieur Fernandes

Nous laissons les habitants de la rue de Tours dormir comme des Loire, et filons au bar le plus proche boire la traditionnelle bière post-rue. Pour rendre hommage à ce bel été indien, le hasard aura mis sur notre route un bar-resto et même hôtel québécois ! Pour saluer notre projet de découverte de Bordeaux, tout Bordeaux, le « P’tit Québec Café » se situe au niveau du panneau d’entrée communal. Quelques mètres de plus et notre bière au sirop d’érable aurait été mérignacaise.

Tout ce qu'aime l'équipe de Bordeaux 2066 résumé en un cliché.

Tout ce qu’aime l’équipe de Bordeaux 2066 résumé en un cliché.

Si vous êtes un puriste de la gastronomie périgourdine ou landaise, on ne vous conseillera pas cette adresse. Ici c’est le Québec sans faux semblant, ou alors le patron imite très bien l’accent et lâche des « Tabernacle » tonitruants à en faire pâlir de jalousie Laurent Gerra. Mais si vous appréciez la poutine, les burgers, les pintes de bière à prix doux, et la compagnie d’armées de jeunes infirmières en devenir (« toutes plus jolies les unes que les autres », selon notre voisin de comptoir), cet endroit est pour vous.

C’est plein d’élan(s) que nous trinquons à la santé du Québec et du coiffeur du Tondu qui nous fait face. Adishats, tabernacle !

BONUS :

Mais qu'a voulu dire ce taggeur de la rue de Tours ? Merci d'avance aux Arabophones.

Mais qu’a voulu dire ce taggeur de la rue de Tours ? Merci d’avance aux Arabophones.

BONUS 2 : si vous aimez le quartier d’Arlac et souhaitez en savoir plus, voici une vraie mine d’or.

Passage de l’Hôpital

Excel logiciel politique ? Excel logiciel polémique ? Va savoir … En tout cas Excel a choisi de coller à l’actualité et nous emmène pour cette neuvième découverte aléatoire en plein centre ville, pour visiter le Passage de l’Hôpital, qui semble-t-il s’appelait déjà comme cela bien avant l’arrivée de l’hôpital Saint-André à proximité.

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Premier « Passage » du blog, après sept rues et une avenue, cette voie étroite et étrange a récemment fait l’objet d’un long article dans Sud Ouest , que nous avions relayé sur notre compte Facebook et d’un débat non moins passionné. Pourquoi ? Car il s’agit d’une de ces rues que la Mairie envisage de fermer la nuit. Fermer des rues ? Quelle idée ? On parque ? On ghettoïse ? Pas si simple, car ici la solution vient suite aux demandes des riverains eux mêmes (ou tout du moins d’une partie).

Alors, coupe-gorge, nid à problèmes et pissotière en plein air le Passage de l’Hôpital ? Pour vous, Bordeaux 2066 a mené l’enquête (à lire avec un ton Bernard de la Villardière).

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Nous arrivons par la rue de Cursol, à deux pas de la très classique et très sage rue du Maréchal Joffre et là que dire … franchement pas grand-chose. La voie est certes étroite et petite, du genre inquiétante la nuit, mais comme des dizaines d’autres à Bordeaux et dans toutes villes au patrimoine médiéval. En avançant dans la rue que découvre-t-on ? Aucune trace d’incivisme, par contre un sacré méli-mélo architectural regroupant bow windows, parpaings, pierres blondes et pierres noircies, maison d’avocats et logements insalubres. Pas de clochard non plus : le Passage de l’Hôpital se fout de la charité.

Medina du Sahel ? Non, Passage de l'Hôpital.

Medina du Sahel ? Non, Passage de l’Hôpital.

La Corogne ? Non, Passage de l'Hôpital.

La Corogne ? Non, Passage de l’Hôpital.

Petit village de l'Entre-Deux-Mers ? Non, Passage de l'Hôpital !

Petit village de l’Entre-Deux-Mers ? Non, Passage de l’Hôpital !

Toutefois, au fil de l’exploration, on commence à mieux comprendre … la rue se resserre petit à petit, jusqu’à un étrange renfoncement ouvrant lui-même sur un long corridor noir de quelques mètres. Au bout du corridor, c’est la lumière des belles façades de la rue du Hâ. La voilà donc l’explication du problème : un couloir aussi sombre qu’anxiogène, qui convenons-en s’avère plus que propice à toutes sortes de menus larcins. Nous avons d’ailleurs eu la joie d’y croiser deux jeunes personnages aux cigarettes suspectes, mais peu désinhibés pour autant car assez taiseux sur les quelques questions que nous leur avons posées sur la rue.

Hâ, une rue !

Hâ, une rue !

Haussmann se retournerait dans sa tombe.

Haussmann se retournerait dans sa tombe.

Toujours est-il que Vinjo et Pim n’ont pas encore troqué leur vocation d’explorateurs urbains pour celle de vigiles de quartier. Faisant fi de la petite délinquance, le passage est exploré de nouveau et cette fois ci dans l’autre sens. Et là, coup de chance, nous rencontrons un ange ou plutôt une Angèle.

Angèle…ahh…Angèle. Angèle c’est un poème, une mémoire, un bout d’histoire à elle seule. Angèle quand on la voit, on l’aime. Octogénaire (« 80, 70, 60 ans… j’en ai rien à foutre moi »), espagnole d’origine, bordelaise de coeur, voilà 40 ans qu’Angèle vit dans sa petite maison du passage de l’hôpital.

Les cheveux rouge / rose, l’œil pétillant, les lèvres carmin, Angèle c’est un monument. Un monument de gouaille surtout … un phrasé et un accent bordeluches que l’on aimerait enregistrer pour vous le faire écouter tant il fait partie de notre patrimoine immatériel, et mériterait d’être à l’UNESCO lui aussi. Les roulements chantants, les « gensses », les « pardine » et le franc parler : oh anqui tout y est !

Nous abordons Angèle tandis qu’elle discute avec Francisco, un voisin, à sa fenêtre : « Fais gaffe que le pigeon te chie pas sur la gueule, ça te ferait de la gomina », nous prévient-elle en pointant du doigt ses amis à plumes. Angèle nous met tout de suite à l’aise.

Angèle, elle aime bien sa rue … il y a 40 ans c’était comme un village, tout le monde se connaissait, se parlait. Aujourd’hui ce n’est plus tout à fait pareil nous dit-elle … mais quand même, Angèle connait tout le monde, et tout le monde la connaît, lui apporte du pain, des cigarettes, lui fait ses courses …  En 15 minutes de conversation (Angèle n’a pas vraiment besoin qu’on la relance) elle aura d’ailleurs le temps de saluer quatre passants par leur prénom et de nous raconter la vie d’une dizaine d’autres (l’avocat qui est un monsieur très gentil, sa femme, Paulette, la voisine d’en face etc. etc.)

Et la polémique sur la fermeture du passage? Pardine elle n’a pas trop d’avis, par contre une chose est sure : trop de jeunes profitent de l’endroit pour « faire vous savez quoi » nous dit elle. Bon on ne sait pas vraiment quoi d’ailleurs (petits trafics ? alcoolisation excessive ? passes ?) et comme Angèle n’a pas voulu nous faire un dessin, nous n’avons aucune certitude sur cette délinquance. Toujours est il qu’Angèle, près de sa fenêtre, garde son bâton de bois pour se défendre, au cas où, et qu’elle n’a pas peur de mettre un intrus en fuite si besoin.

Pas de bâton contre nous, « des petits jeunes très polis qui demandent des renseignements eh bé té je les renseigne moi et puis voilà hé » et malheureusement pas de photos non plus. Elle est comme ça Angèle, gouailleuse, mais timide dans le fond, à ne pas vouloir trop se montrer, s’exposer. Il est temps de la laisser, elle a des pigeons à nourrir, et nous une rue à finir. Nous la saluons, et elle nous gratifie d’un dernier conseil tandis que nous abordons la traversée du fameux corridor : « Ne vous faites pas violer hé les drolles ».

Une photo avec de la tendresse (si si, regardez bien !)

Une photo avec de la tendresse (si si, regardez bien !)

Plus personne Passage de l’Hôpital, et point de bar à l’horizon. Dernière traversée du corridor noir et nous voici rue du Hâ. Le bar le plus proche, on ne sait pas, car un restaurant nous accueille avant : l’Abissynia. C’est l’un des deux seuls restos éthiopiens de Bordeaux, et nous tombons à pic puisque c’était ce jour là le nouvel an éthiopien, que nous avons arrosé d’une « Saint George Beer ».

Au final cet article n’apportera rien au débat des fermetures d’impasses. Mais à vrai dire ce n’est pas notre but. Notre souhait c’est d’ouvrir les yeux sur ces rues connues et inconnues, et pas d’y mettre une grille… pardine !

Bonne année à la communauté éthiopienne de Bordeaux !

Bonne année à la communauté éthiopienne de Bordeaux !

Rue Charles Péguy

Et voilà ça recommence, Excel toujours aussi blagueur essaye de jouer avec nos nerfs. Point de rue Sainte Catherine, de cours Victor Hugo ou de quai des Chartrons à l’horizon. Ni même de nouveau quartier, et encore moins, oh non, de franchissement de la Garonne. Non, le logiciel nous envoie rue Charles Péguy, courte ruelle du quartier Nansouty, à deux pas de la rue Maxime Lalanne et du Pont de Caudérès qui sépare Bordeaux de Talence.

Mais si ce blog nous a appris une chose, c’est bien que la moindre rue, aussi banale soit-elle, peut cacher de beaux secrets, de belles histoires.

En ce début de soirée rue Charles Péguy, il n’y a à première vue rien à signaler. La rue semble d’ailleurs être plutôt une impasse et elle se compose uniquement d’échoppes, hormis l’angle avec la rue Bertrand de Goth qui est un immeuble présumé des années 1970, et pour lequel un long brainstorming a dû être nécessaire pour le baptiser, puisqu’il se nomme « Charles Péguy ». Il faut dire qu’à l’époque, tous les immeubles ne s’appelaient pas encore « Jardins de truc » ou « Terrasses de machinchose ».

Nous ne vous retracerons pas ici la vie de Charles Péguy, ce n’est pas l’objet de ce blog et d’autres l’ont fait bien mieux que nous. Et puis surtout, surtout il y a mieux à raconter. Au dessus des échoppes un bâtiment s’impose : l’église Sainte Geneviève.

Sainte Geneviève dominant Peguy

Un grave problème déontologique se pose alors : comment accéder au saint des saints sans enfreindre notre règlement qui nous oblige à visiter une rue, et une seule, pour chaque billet. Heureusement, une intervention divine nous fait alors découvrir que si cette voie s’appelle rue et non impasse c’est parce que tout au bout, cachée derrière la végétation, une petite sente passe entre les maisons pour déboucher… sur l’arrière de l’église. Nous pouvons poursuivre l’exploration.

Les voies du seigneur sont impénétrables

Les voies du Seigneur sont impénétrables.

C’est par une porte dérobée de l’arrière de l’église que nous rentrons (l’entrée principale étant située rue Bertrand de Goth), et tombons nez à nez sur Jean-Claude, le diacre de la paroisse. Si le blog avait par le passé eu des relations contrariées avec les représentants du culte catholique, tout est maintenant oublié, grâce à l’accueil bienveillant de Jean-Claude. L’homme est un passionné, et prend de longues minutes pour nous expliquer différents détails architecturaux de l’édifice, nous montre différentes peintures, en explique les symboles… Pas besoin d’être une grenouille de bénitier pour apprécier cette visite improvisée.

Le site internet de la paroisse vous expliquera tout, mais nous pouvons résumer ainsi : bâtie en 1909 pour répondre à l’extension de la ville et du faubourg de Nansouty, l’église a connu de multiples transformations grâce à la générosité de ses paroissiens. D’abord chapelle, elle devint église, fut définitivement achevée en 1966, et fut embellie pour son centenaire d’une mosaïque sur sa façade extérieure. Une mosaïque … non ? Messie messie, car Sainte-Geneviève est aussi la seule église d’architecture byzantine de Bordeaux.

Jean-Claude aime son église, mais aussi son quartier, qu’il appelle le « village Nansouty » et où il réside depuis 1973. Originaire de Villandraut, en Sud Gironde, Jean-Claude retrouve ici, au cœur de la cinquième ville de France, une ambiance villageoise et une convivialité qu’il apprécie.

La fameuse mosaïque

La fameuse mosaïque

Bordeaux 2066 touché par la grâce

Bordeaux 2066 touché par la grâce

Jean-Claude

Jean-Claude, diacre à Sainte-Geneviève.

Boostés par l’énergie de Jean-Claude, nous repassons une dernière fois dans la rue. Un nouvel habitant en plein emménagement nous conseille de sonner chez son voisin d’en face… Toc toc, la porte s’ouvre et c’est Laurent, dont la famille habite ici depuis toujours, qui nous accueille. Certains pourraient trouver saugrenu de voir deux inconnus toquer à la porte un soir pour « parler de la rue ». Mais pas Laurent, qui « adore tchatcher » et d’ailleurs ne s’en prive pas, même si là il est en train de préparer le dîner. Comme Jean-Claude, il nous vante la tranquillité du quartier (en tant qu’insomniaque, Laurent en est d’ailleurs le vigile officieux), la solidarité de ses habitants… Il nous parle de l’église Sainte-Geneviève, pour laquelle tous les habitants du côté pair de la rue Charles Péguy ont cédé un bout de terrain afin de faciliter sa reconstruction après la guerre.

Eglise et jardins

Eglise et jardins

Il évoque la population du quartier qui change, lui qui est un des derniers… Le dîner va être trop cuit, mais on est invité à repasser quand on veut pour boire un verre et causer de la rue. Un beau témoignage, foisonnant, parfois trop à tel point qu’on ne sait qu’en retenir. A ses anecdotes locales il mêle de grandes tirades sur le sens de la vie et nous salue gaiement en nous disant : « On n’a qu’une vie les gars, n’oubliez pas et profitez-en ».

Laurent

Laurent

Une seule vie oui, mais encore 2058 rues à découvrir, et au moins autant d’histoires et d’anecdotes. C’est tout cela qu’on se dit en buvant un demi de San Miguel à 2,30€ Chez Luis, place Nansouty, au cœur du village sans prétention. Décidément, Nansouty, c’est Byzance !