Cours Barbey

Ca y est, nous revoilà ! Entre les ponts de mai peu propices à nos ballades bordelaises, et l’écriture d’une petite saga de politique fiction avec nos amis de Deux degrés, il faut l’avouer nous avons un peu abandonné les rues bordelaises que l’on aime tant parcourir. Mais ça y est, nous voici de retour à nos premières amours … pas fâché de notre absence, Excel plutôt bon joueur, ne nous envoie pas vers une énième rue de Caudéran mais à deux pas de la Gare Saint-Jean, sur le cours Barbey.

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Le Cours Barbey … un nom qui sonne familier pour de nombreux Bordelais : école, Rock School, Auberge de Jeunesse … Beaucoup de lieux portent le nom de cet ancien ministre de la Marine et des Colonies ! La rue concentre en quelques mètres de nombreux équipements publics, et finalement assez peu de logements : si l’on ne s’est pas trompé il n’y a qu’un seul immeuble d’habitation. Et encore, une partie du bâtiment fait office d’appart-hôtel accueillant en vrac les nouveaux arrivants, les étudiants en recherche d’appartement, les travailleurs temporaires …

Ceci dit, le quartier devrait bientôt accueillir de nouveaux habitants, puisque de l’autre côté du trottoir se dresse l’ancien bâtiment de Santé Navale, en cours de réaménagement. Fermée depuis 2011 dans le cadre de la réorganisation des Armées, l’école fut pendant de nombreuses années une institution nationale, formant des générations de médecins militaires au costume si reconnaissable, dont le sérieux et le solennel jurait parfois avec l’ambiance popu (voire à une époque louche) du Cours de la Marne. Au fait vous savez qui était à l’origine de l’installation de Santé Navale à Bordeaux ? Monsieur Edouard Barbey lui-même. Juste hommage de Bordeaux que de lui attribuer un nom de rue donc.

Vous visualisez le portail d’entrée de feu Santé Navale sur le Cours de la Marne ? Mais si, ça :

Capture d'écran Google Street View - fainéantise de Bordeaux 2066 qui pourtant bosse à 200 mètres de là et aurait pu se bouger

Capture d’écran Google Street View – fainéantise de Vinjo qui pourtant bosse à 200 mètres de là et aurait pu se bouger

Alors figurez-vous que jusque 1964, date à laquelle le pâté de maisons dans son ensemble a été remanié, cela correspondait à l’ancien tracé du cours. Ce dernier reliait tout droit la place André Meunier à la place Dormoy, ce qui semble quand on y réfléchit plus logique que le tracé actuel. Du coup le Cours Barbey a été déplacé de quelques mètres, lors d’une grande opération chabano-urbanistique tout en finesse comme on savait le faire à l’époque (imaginez un projet aujourd’hui : « Bon on va déplacer le Cours de l’Intendance, tout le monde dehors »). Qu y avait-il avant à la place de l’actuel Cours Barbey ? Alors là… D’anciennes photographies aériennes laissent deviner quelques entrepôts et quelques logements, mais difficile de savoir. Si un de nos lecteurs a une réponse là-dessus, nous sommes preneurs.

A propos de photo aérienne, regardez comme on le voit bien, l’ancien tracé du Cours Barbey :

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A partir de 2017 le site reconfiguré devrait accueillir des logements sociaux, des logements étudiants, un hôtel, des bureaux, et même une coulée verte pour relier les places entre elles. Tiens tiens, comme avant 1964 finalement, l’histoire bégaye dans le quartier !

En attendant l’arrivée des grues et des marteaux piqueurs, le quartier reste calme, et ce n’est pas Philippe qui nous dira le contraire. Arrivé de sa Martinique natale, Philippe est depuis vingt ans le gardien du gymnase qui occupe un bon tiers de la rue, une salle de sport sans histoires qui accueille notamment les activités du BEC, un mur d’escalade et un certain nombre de sports de combats asiatiques dont les subtilités nous échappent un peu il faut bien l’avouer …

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Sur les murs du gymnase

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Revendications diverses et variées

Ressortons Cours Barbey et observons la faune locale. Plan de Bordeaux en main, sac au dos, Anglais ou Espagnol à la bouche, ils remontent tous le trottoir vers un même nid : l’Auberge de Jeunesse ! Appartenant à la Mairie mais gérée par une association indépendante, l’établissement existe depuis 1963 (à peu près comme tout le Cours Barbey actuel, pour ceux qui ont suivi), et la centaine de lits disponibles sont bien souvent tous réservés … c’est ce que nous explique Murielle, une des responsables de l’accueil qui nous fait faire un rapide tour du propriétaire. Vous avez connu les auberges de jeunesse crados, où même dans votre jeunesse hippie vous trouviez ça dégueulasse mais n’osiez pas le dire de peur de passer pour un affreux réac ? Bon, cette page est bien tournée ici : avec des prestations de qualité dans un bâtiment refait à neuf en 2011, on peut considérer que les 23€ qui sont demandés ne sont pas volés.

L'Auberge de Jeunesse

L’Auberge de Jeunesse

Décidément il y en a du monde Cours Barbey. A peine sortis de l’auberge (pause rires), on voit un attroupement qui commence à se former. Pas la peine d’être expert en bordologie pour deviner qu’il s’agit des premiers spectateurs du concert du jour de la salle connue dans toute l’Aquitaine et bien au-delà : la Rock School Barbey.
Les deux demoiselles fans d’Aaron à qui on tente d’adresser la parole se montrant particulièrement désagréables (alors que merde quoi, on voulait même pas vous draguer, enfin pas trop quoi), nous nous tournerons quelques jours plus tard vers des interlocuteurs bien plus accueillants : Manu, programmateur (NB : il paraît que Manu écoute TOUS les morceaux qu’on lui envoie, n’hésitez donc pas à lui faire parvenir de nombreuses daubes musicales), Flore, chargée de com et Yolaine, stagiaire, nous refont un peu l’histoire de ce mythique lieu dont on a récemment fêté les 25 ans.

Dans les années 80, les dénommés Eric et Patrick étaient de jeunes punks du côté de Sauveterre-de-Guyenne, où on a semble-t-il tendance à préférer le vin rouge aux agitateurs. Devenu éducateur dans ce quartier alors très défavorisé de Bordeaux, Eric a de fil en aiguille su tisser des liens avec les autorités chabanistes d’alors pour organiser des concerts de rock dans ce qui était un théâtre à l’italienne appartenant à la ville : le théâtre Barbey. Pour l’anecdote, les concerts d’alors étaient financés sur une ligne budgétaire de prévention de la délinquance, c’est dire comment on considérait le rock et les rockers…
Bref passons les détails, mais en 1989 c’est acté : exit le théâtre Barbey, bonjour la Rock School Barbey ! Le concept était, et il est toujours, le suivant : une salle pour les concerts, et des cours de musique pour qui veut. Mais attention, pas les cours de solfège qui vous faisaient chialer le mercredi quand vous aviez 8 ans, non. Rock School c’est aujourd’hui un label déposé, et ça répond à une conception moderne de l’apprentissage musical partant du principe que chacun peut se faire plaisir à son niveau : pas de solfège, pas d’horaires imposés, des ateliers collectifs, etc etc.

Dans une loge de Barbey

Dans une loge de Barbey

Comme son nom ne l’indique pas, on peut venir écouter toutes sortes de musiques actuelles à la Rock School. Mais quand même, ce sont de grandes figures du rock au sens large qui ont le plus marqué l’histoire de la salle : Camera Silens (pour la scène locale), les Béruriers Noirs, Fugazi (groupe américain phare du hardcore qui a cessé toute activité mais a sorti il y a deux ans 1 live enregistré à … Barbey !), la Mano Negra, etc etc.
Aujourd’hui cette salle de 700 places est gérée par une association qui embauche 12 salariés, et de belles affiches sont encore à prévoir. « Oui Bordeaux est toujours une ville rock » affirme Manu, et la Rock School observe sans inquiétude les profondes transformations de ce quartier il y a encore peu de temps marginalisé. Pas d’inquiétude non plus sur l’ouverture prochaine d’une salle géante à Floirac : avec ses 700 places, la Rock School ne vise pas le même public et n’accueillera a priori jamais Johnny ou Kenji Girac.

Traces d'artistes de passage

Traces d’artistes de passage

Ah oui, à la Rock School il y a aussi un bar, mais depuis quelques années il ne fonctionne plus que pendant les concerts. Lors de notre visite de fin d’aprem, nous sommes donc allés un petit peu plus loin pour boire notre traditionnelle bière de fin de rue, sur la place Dormoy ou s’est installé depuis plusieurs années Le Petit Grain, un bar / restaurant associatif né dans le sillage de l’association Yakafaucon qui regroupe des habitants du quartier. Ici les repas sont participatifs (cuisine comme vaisselle sont faites par des adhérents) et la bière est locale et artisanale. En plus de servir à boire et à manger, le Petit Grain propose tout un tas d’activité à ses adhérents : du taïchi au tricot en passant par le jardinage. Certaines mauvaises langues trouveront ça bobo. Nous on s’en fout, on a été drôlement bien installé à siroter notre petite Saint-Léon à l’ombre en observant la vie de quartier, et le personnel de l’asso est très accueillant. Mais c’est sur que c’est pas l’endroit pour garer son Hummer limousine en double file, avaler un mojito royal cul sec et repartir en faisant crisser les pneus…

Vie de quartier

Vie de quartier

Des militaires navalais aux écolos-babos modernes en passant par des punks du vignoble, sacrée trajectoire ce Cours Barbey : déviée, mais certainement pas déviante !

Santé (navale) !

Santé (navale) !

Rue des Deux Ormeaux

Un peu de patience, ça vient...

Un peu de patience, ça vient…

Il ne croyait pas si bien dire, ce fan Facebook… Au moment où il « lâchait son com », comme on dit sur les Skyblog, Vinjo et Pim étaient en plein concours de lâcheté pour savoir qui allait rédiger l’article sur la rue des Deux Ormeaux : « Tu le fais ce soir ? – Ah non ce soir heu… je dois sortir ma poubelle, donc c’est mort tu vois ! Heu vendredi dans 15 jours ptet ! »

Bref, pendant le mois qui vient de s’écouler, les membres de Bordeaux 2066 quand ils se disaient qu’ils devaient rédiger ce p***** d’article sur cette p***** de rue ressemblaient à peu près à ça :

Et puis finalement, il a bien fallu se sortir les doigts (Dieu sait d’où car il est omniscient) pour vous parler dans la douleur, mesdames, messieurs, de la rue des Deux Ormeaux.
Cette rue, lorsque nous l’avons abordée à vélo, elle nous a assez rapidement évoqué le concept de « ville chiante » chère à nos amis de Deux Degrés. Une ville où il ne se passe rien, ni en positif ni en négatif, et qui finalement serait recherchée pour ça. Se complaire dans la platitude, s’emmerder doucement mais surement, pourquoi pas après tout ! A Bordeaux il est d’usage de claironner que la Belle Endormie s’est réveillée. Mais finalement le sommeil c’est sacré non ? La Belle ne peut pas aller de Fête du Vin en Fête du Fleuve en passant par un Marathon sous peine d’avoir les yeux qui piquent et mauvaise haleine, aussi doit-elle parfois se rendormir.

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Et pour un sommeil bien réparateur et bien profond, quoi de mieux qu’un quartier à la fois excentré et bourgeois ?
Plantons le décor. La rue des Deux Ormeaux est un petit passage reliant la rue de Caudéran (qui permet aux Caudéranais d’accèder à Bordeaux Centre) au Cours Marc Nouaux (qui permet aux Caudéranais de rentrer chez eux). Son entrée est surveillée par le très select groupe scolaire Sainte-Clotilde / Assomption, fournisseur officiel de minettes à sacs Longchamp depuis 1860.
Sur les trottoirs on y trouve une biodiversité assez fascinante : de la Mini Cooper au Porsche Q7, ce sont de nombreuses espèces qui parviennent à se développer rue des Deux Ormeaux.

La rue des Deux Ormeaux

La rue des Deux Ormeaux

Sur le trottoir, on y trouve également Jacqueline et sa valise, qui reviennent de l’aéroport. Jacqueline vit dans une des maisons signées de l’architecte Tusseau qui ornent la rue. Ces élégantes demeures du début du 20ème siècle sont de style néo-18ème, et elles en imposent pas mal à vrai dire. Mais sans vouloir faire injure aux habitants de ce trottoir ci, c’est tout de même la baraque du voisin d’en face qui nous le plus impressionné, avec ses murs en moellons et son bow-window à l’anglaise. Il faut dire que c’est un grand nom qui en est l’auteur : Cyprien Alfred-Duprat, fils de Bertrand Alfred-Duprat, architecte également.
Les Alfred-Duprat, outre un nom rigolo, ont à leur actif un certain nombre de réalisations. Côté père, on trouve notamment un certain nombre de demeures le long du Parc Bordelais, rue du Bocage, y compris celle où il vivait lui-même (on n’est jamais mieux servi que par soi-même, en l’occurrence surtout quand on est architecte pour se faire une maison).

Chez Alfred-Duprat père, le long du Parc Bordelais

Chez Alfred-Duprat père, le long du Parc Bordelais

Réalisation du fils, rue des Deux Ormeaux

Réalisation du fils, rue des Deux Ormeaux

Côté fils, on trouve notamment l’Hôtel Schwabe le long du Parc Bordelais, la maison cantonale de la Bastide, et donc une maison rue des Deux Ormeaux. Mais ce qui nous plait surtout chez Cyprien Alfred-Duprat, c’est son livre « Bordeaux un jour ! », écrit en 1929, dans lequel il rivalise d’idées loufoques sur le devenir de notre ville : un toit-terrasse pour les Grands Hommes, une rampe d’accès automobile pour le haut du Grand Théâtre, une tour de 40 étages sur les quais… Que du très moderne pour l’époque, et surtout de l’anti ville chiante par excellence !

La Place Lainé imaginée par Cyprien Alfred-Duprat

La Place Lainé imaginée par Cyprien Alfred-Duprat

Car en attendant nous sommes toujours rue des Deux Ormeaux, et une fois qu’on a admiré les quelques maisons d’architecte il faut bien reconnaître que les explorateurs urbains que nous sommes se trouvent un peu démunis.
Le bar le plus proche se trouve Barrière Saint-Médard, et c’est le Rick Angel. Voilà qui promet de relever le niveau de cette tiède visite, se dit-on alors en googlisant cet étrange nom, qui s’avère être le pseudonyme d’un ancien conseiller de l’UMP devenu acteur porno.

Quizz. Rick Angel est-il A) en meeting à Arcachon ? B) en tournage sur la plage Nord du Porge ?

Quizz. Rick Angel est-il
A) en meeting à Arcachon ?
B) en tournage sur la plage Nord du Porge ?

Si nous en savons un peu plus sur Rick Angel (pas trop non plus hein), nous n’en saurons en revanche pas plus sur le Rick Angel de la Barrière Saint-Médard, fermé pour travaux. C’est donc un peu plus loin, au bar « Le bocage » que nous contemplons le flot de voitures qui rentrent à Caudéran le long du SM évoqué lors de notre précédente visite.

La rue des Deux Ormeaux… la rue Bel-Orme juste en face. Mais pourquoi cette obsession pour les ulmacées dans le quartier ? Visiblement, avant le milieu du 19ème siècle, ormes et ormeaux ornaient le parc de la maison Harmensen, « établissement de plaisir » du nom d’une famille de notables hambourgeois. Attention, pas le même plaisir que Rick Angel, plutôt du plaisir en tout bien tout honneur consistant à s’en mettre plein la panse et à danser entre gens bien nés.

Depuis, la maison Harmensen est devenue un couvent puis une résidence, les deux ormeaux ont été a priori coupés, et le plaisir n’est plus évoqué que brutalement par l’allusion à Rick Angel. La Belle Endormie s’est réveillée, mais rue des Deux Ormeaux, on a repris quelques somnifères.

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Allée Balzac

Ça y est, le printemps est de retour ! Entre deux averses on sent les températures remonter petit à petit, et les premières journées à la plage se rapprochent de plus en plus. A tel point que pour notre 44ème rue le sort nous emmène sur ce qui est l’un des points de la ville de Bordeaux les plus proches de l’océan, à la limite de Mérignac et d’Eysines : l’allée Balzac.

On ne vous fera pas l’insulte de revenir ici sur la vie d’Honoré de Balzac, célèbre peintre dont les toiles sont connues à travers le monde entier. Enfin bon, autant le dire tout de suite, même si l’allée que nous avons visitée n’est pas une rue infâme, on trouve quand même que le célèbre auteur n’est pas particulièrement honoré par la Ville de Bordeaux…

Aujourd’hui soyons clair, l’allée Balzac c’est un bout de rue perdu au fin fond de Caudéran, derrière le chemin de fer de ceinture. Et après avoir pédalé pendant près d’une demi-heure pour y arriver (nous sommes des cyclistes accomplis), que trouve-t-on sur place ? Une impasse courte, bordée d’un côté par une barre d’immeuble surement plus pratique qu’elle n’est esthétique (nommée tout simplement « Résidence Balzac »), et de l’autre par des petites maisons qui nous donnent déjà l’impression d’être entre la ville et la campagne, voire même, soyons fous, dans le Médoc.

Village médocain ? Non, Allée de Balzac

Village médocain ? Non, Allée de Balzac

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Appartement à Casablanca ? Non, Allée de Balzac

On croise d’ailleurs Pierre-Louis, en plein jardinage. Il nous confirme nos premières impressions. Ce quartier lui plait, il s’y sent au calme et il est proche de la plage … peut-être même plus proche de la plage que du centre de Bordeaux ! Et cela se ressent aussi lorsqu’il faut refaire un trottoir, demander le nettoyage d’une rue : l’allée Balzac est rarement la première servie. La feuille d’imposition est quant à elle bien bordelaise, mais ne crions pas à l’injustice trop vite car le tourbillon des projets urbains de la métropole va bientôt arriver jusqu’ici.

En effet, au bout de l’allée nous faisons face à une grille. Et derrière cette grille se trouve une vaste friche. C’est le site que l’on appelle maintenant « l’îlot Carton Tassigny », et qui s’étend sur plusieurs hectares, et dont une partie longe notre allée. Concrètement on y trouve un grand hangar recouvert de graffitis, des parkings envahis par les herbes folles, et un peu plus loin derrière une série d’Algeco qui sont encore en fonction et accueillent une partie des locaux du Cerema : le Centre d’études sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, qui très schématiquement héberge des fonctionnaires de l’équipement qui réfléchissent à nos routes et à nos transports de demain.

Sur place, et derrière les grilles que nous n’avons osé franchir, difficile de savoir quel fut le passé de l’imposant hangar qui nous fait face. On y remarque néanmoins ce qui ressemble à une fosse à vidange, laissant imaginer un dépôt de bus abandonné, mais nous n’avons pas d’autres indices… Pierre-Louis nous signale néanmoins que dans un passé encore récent, ce hangar servait de stockage aux décors du Grand Théâtre. L’envers du décor de carte postale de la Place de la Comédie a donc longtemps été ici, sous le regard de l’allée Balzac, bien loin des lumières des Diderot, Voltaire et Montesquieu se pavanant dans le Triangle d’Or.

Au fond de l’allée, la friche

 

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On ne vous apprendra pas qu’un décor de théâtre ne se vidange pas, et ce sont des recherches sur Internet qui nous donneront le fin mot sur la vocation initiale du hangar abandonné qui nous fait face. Nous sommes ici le long de la longue Avenue du Maréchal Delattre de Tassigny, i.e. la route de Saint-Médard, qui à l’instar de nombreuses autres routes pénétrant dans Bordeaux était autrefois dotée d’un tramway. Ceux qui ont connu les anciens tramways, puis les bus CGFTE les ayant remplacés, savent qu’ils étaient désignés par les initiales de leur destination. Ici c’était donc la ligne SM qui circulait et rejoignait parfois l’atelier pour se faire fouetter les boulons et torturer les bogies sous l’œil complice de l’allée Balzac… reste aujourd’hui une friche urbaine égayée par une publicité pour le salon de l’érotisme. Ce blog ayant une audience familiale, nous vous laissons trouver d’autres jeux de mots douteux par vous mêmes.

Les anciens ateliers du Tram

Aujourd’hui la Ville a d’autres projets pour l’îlot Carton-Tassigny qui devrait bientôt accueillir des logements, une crèche, une école… comme la Mairie nous l’explique dans ce livret de concertation.

Un nouveau projet urbain en entrée de ville pour redonner de l’allant à cet angle mort de la commune ? N’exagérons rien … non pas que nous doutions du futur aménagement (ça, seul le temps nous le dira), mais c’est surtout que même si le futur projet fonctionne, il viendra simplement compléter un quartier déjà bien vivant. Alors, oui on se sent loin du centre de Bordeaux, des Mauriac, Montaigne, Montesquieu et du patrimoine mondial de l’Unesco, mais à deux pas de l’allée Balzac tous les commerces nécessaires à la vie quotidienne sont là. Dans un périmètre d’une centaine de mètres on trouve un supermarché (le centre commercial du Caillou, doté d’un MA-GNI-FIQUE caillou en guise décoration), une station essence, une laverie, un coiffeur, des restaurants (de la pizzeria au chef étoilé en passant par la cuisine asiatique) et même un petit bar / brasserie sur lequel nous jetons notre dévolu !

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Le caillou du caillou

Malheureusement, le Tassigny est fermé en ce samedi après-midi. Nous choisissons donc de revenir au Caillou un midi de semaine, pour venir déguster la carbonnade flamande préparée par Simon le cuistot. Employé des lieux depuis 7 ans, Simon en est devenu le patron il y a quelques mois, et assure maintenant le service quotidien avec l’aide de la souriante Caroline en salle. La clientèle est variée : quelques employés du coin, les ouvriers des chantiers environnants, des retraités, des habitants du quartier etc. Tout le monde se retrouve pour profiter d’un menu simple mais bon, au prix modéré … Si vous passez dans le quartier, où même lors des premiers bouchons d’été pour la plage, n’hésitez pas à vous y arrêter ! Pour les amateurs de blues et de jazz, c’est le premier jeudi du mois que ça se passe, avec le Tassigny qui se transforme en salle de concert !

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Caroline & Simon

Nous, en repartant sur nos vélos, et le long de l’ancien SM on repense à l’ami Honoré de Balzac, lui qui écrivit dans la Comédie Humaine : « Le hasard est le plus grand romancier du monde : pour être fécond il n’y a qu’à l’étudier ». Soyons clair, on ne joue pas dans la même cour qu’Honoré, mais quand même, on se dit qu’il n’a pas forcément tort … le hasard du tirage au sort nous mène souvent dans des rues, des allées ou des places où jamais nous n’aurions mis les pieds. On n’en tire pas de grand roman, mais en les étudiant un peu, toujours de quoi écrire un petit billet !

 

 

Rue Victor et Louis Liotard

Après Paul et Jean-Paul Avisseau, voici qu’Excel choisit pour notre 43ème visite de nous envoyer dans une autre voie de Bordeaux « père et fils », puisque Victor Liotard, administrateur colonial de la fin XIXème / début XXème est le père de Louis, explorateur de la première moitié du XXème siècle.

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Si vous êtes célèbre et qu’un jour vous espérez bien avoir une rue à votre nom, pensez à ne pas avoir un enfant trop doué pour ne pas avoir à partager votre plaque de rue avec lui. Que nous réserve l’avenir en la matière ? Une place Guy et Nicolas Bedos ? Une avenue Serge et Charlotte Gainsbourg ? Une impasse Jean-Pierre et Benjamin Castaldi ? On aimerait avoir le plan de Bordeaux en 2150 pour le savoir !

En attendant c’est bien en cette fin d’hiver 2015 que nous enfourchons nos bicyclettes vers le Cours du Maréchal Gallieni, qui fut d’ailleurs compagnon de route de Liotard père, pour aller trouver un peu plus loin notre rue du jour. Nous sommes ici dans un paisible quartier d’échoppes, coincé entre la Médoquine, le CHU et le Parc Lescure (OK, Stade Chaban-Delmas si ça vous fait plaisir).

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Des clameurs s’élèvent dans le ciel bordelais. Un rassemblement de foule saluant les passages de grues et donc l’arrivée imminente du printemps ? A priori ces hourras émanent plutôt des supporters ayant plus ou moins correctement garé leur voiture sur un trottoir du quartier pendant 80 et quelques minutes. Cette ferveur qui vient chatouiller la très tranquille rue Victor et Louis Liotard n’y changera hélas rien : le Stade Français (parfois dénommés « ces ingculés de Parigots ») battra sur le fil l’UBB.

Mais laissons les Bordelo-Béglais espérer quelques minutes, puisque le match n’est pas encore terminé, et arpentons la rue, composée en quasi-totalité d’échoppes bordelaises dont seule une petite résidence style années 80 vient rompre l’harmonie. Un homme parle tout seul au loin, puis nous parle, sans que nous le sollicitions. Dans un discours un peu incohérent et globalement nerveux sont évoqués les patients de Charles Perrens (NB pour les non-Bordelais : le grand hôpital psychiatrique situé à une centaine de mètres de là) qui peuplent le quartier. Tout cela a quelques relents autobiographiques, mais qu’importe…

Beaucoup plus cohérent est le discours de Josy, qui profite de l’arrivée des beaux jours pour entretenir son jardin, et nous confirme l’influence de l’institution psychiatrique toute proche sur le voisinage, sans que cela soit réellement gênant. A part ça pas grand chose à dire sur le quartier, très calme, hormis le fait qu’il y a des bouchons une fois que les matchs sont finis au stade, mais cette nuisance mineure sera bientôt réduite puisqu’à partir du mois de mai prochain une grande partie du « problème » sera déplacé vers Bordeaux Nord, comme vous le savez probablement tous.

Originalité : une échoppe d'angle

Originalité : une échoppe d’angle

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82ème minute : Jules Plisson inscrit un drop pour le Stade Français qui repasse un point devant, c’est perdu…

Quelques minutes plus tard, la rue Victor et Louis Liotard se retrouve totalement saturée de voitures conduites par des supporters plus ou moins déconfits de canard, et il faut en effet s’armer de patience pour s’échapper vers le Cours Gallieni. Avant 1952 on n’aurait pas pu vivre cette scène, déjà car il y avait certainement moins de voitures qu’aujourd’hui, mais surtout car la rue était alors l’Impasse Grignon, et ne donnait probablement que sur la rue Quintin.

Que font les « explorateurs » de Bordeaux 2066 quand la rue qui porte le nom d’un de leurs pairs ne leur offre que peu d’anecdotes à raconter ? Ils filent boire une binouze en espérant que les dieux de la brève de comptoir leur seront favorables.

Qui a déjà remonté le Cours du Maréchal Gallieni pour filer vers Pessac ou le campus a peut-être déjà remarqué cette petite devanture en bois rouge « Bar-Cave chez Arthur ». Ne pas prendre le temps de s’y arrêter serait une erreur pour qui aime les dames un peu âgées qui ont des choses à raconter et la décoration foisonnante de lieux tout sauf aseptisés.
Non nous ne sommes pas les nouveaux François-Marie Banier … notre Liliane à nous c’est Georgette, pas loin de 80 ans, et qui tient son établissement depuis 1971. Entre deux parties de 421 avec une cliente, Georgette nous parle de son bar, qui vient de fêter ses 100 ans d’existence. En 44 ans de vie de bistrot, non seulement Georgette a amassé une collection impressionnante de bouteilles et objets en tous genres, mais en plus elle a conservé des reliques des propriétaires précédents, dont un certain nombre de trésors. En résulte un capharnaüm vraiment plaisant à l’œil, que l’on pourrait passer des heures à contempler dans ce bar-cave exigu.

L'histoire du bar affichée sur sa façade

L’histoire du bar affichée sur sa façade

Commande de vin "de 9 ou 10 degrés" exhumée par Georgette, datée de 1910 ! On notera également que le Cours du Maréchal Gallieni était le "Chemin de Pessac"

Commande de vin « de 9 ou 10 degrés » exhumée par Georgette, datée de 1910 ! On notera également que le Cours du Maréchal Gallieni était le « Chemin de Pessac »

Tout ceci serait parfait sans les quelques tracas qui empoisonnent Georgette. Mais pourquoi diable cette phobie des terrasses à Bordeaux ? De tous temps, il y avait ici une table et deux chaises, que Georgette laissaient volontiers à disposition des gens qui attendent le bus. Quand on lui a dit qu’il fallait remballer tout ça, Georgette qui a « toujours été disciplinée » n’a pas moufté mais l’a eu mauvaise.

Et puis nous aussi, les deux jeunes qui posent des questions en buvant une bière, est-ce qu’on ne serait pas un peu en train de l’emmerder la Georgette ? « La transformation de la ville ? Je m’en fous ! » C’est que Georgette a été le sujet de plusieurs articles de presse, accueille souvent des photographes ou des collectionneurs qui veulent lui racheter des objets, et ô consécration elle sera même peut-être bientôt sur vos écrans, puisqu’un documentaire sur les bistrots tenus par de vieilles dames à Bordeaux est passée la filmer. Bien sûr, on la sent fière, consciente du patrimoine inestimable qu’elle représente, mais finalement « à quoi ça sert tout ça ? Je me demande. »

Exemples de ce que l'on peut trouver chez Georgette

Exemples de ce que l’on peut trouver chez Georgette

Temple du Ricard

Temple du Ricard

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Laissons Georgette continuer à lancer les dés, et profitons du printemps précoce pour aller explorer les traces laissées par les explorateurs Victor et Louis Liotard : une sorte d’exploration 2.0 dirons nous. Après avoir visité la rue Victor et Louis Liotard, nous avons mis le cap vers le nord, direction Pont-l’Abbé d’Arnoult. Nous sommes ici en Charente-Maritime, à 1h30 au nord de Bordeaux et à deux pas de spots touristiques connus tels que Marennes ou l’île d’Oléron. Ce bourg compte quelques 1700 âmes vivantes, plus quelques défunts célèbres. Pas loin de Tabary, le dessinateur d’Iznogoud, reposent Victor et Louis Liotard, unis dans leur tombeau charentais comme sur leur plaque de rue bordelaise.

Caveau des Liotard

Caveau des Liotard

N’ignorant pas les dangers de s’aventurer trop longtemps en terra incognita (Louis Liotard a trouvé la mort dans une embuscade au Tibet en 1940), Bordeaux 2066 se risque tout de même à un apéro royannais pour clore son week-end. La fatigue du voyage et l’ivresse de l’exploration nous feront même trouver quelque grâce à l’océan boueux qui baigne nos voisins à l’accent pointu. Avec cette promenade entre stade, hôpital psychiatrique, bistrot centenaire et cimetière charentais, nous pourrons certainement convaincre la Société Française d’Exploration de nous attribuer le Prix Liotard 2015.

NB : notre copine Marie Blanchard, qui nous avait suivi rue du Docteur Yersin, écrit mieux que personne sur Georgette. Son article est sur ce lien.

NB 2 : aucun Charentais n’a été maltraité pour les besoins de l’article.

En pleine exploration à Marennes

En pleine quête du prix Liotard à Marennes

Rue Louis Mesplet

A l’heure où les responsables politiques locaux se réunissent pour poser la première pierre de l’extension de la Gare Saint-Jean, et alors que la SNCF intensifie ses campagnes publicitaires pro-LGV, le destin choisit lui aussi de nous envoyer en ce samedi d’hiver faire un tour du côté de la gare.

Attention toutefois, pas de Belcier pour ce tirage au sort, et donc pas de prostituées à l’horizon pour faire remonter notre référencement Google (et oui nous avons environ cinq visiteurs par jour qui arrive sur notre site via cette recherche : Bordeaux 2066 bientôt interdit aux mineurs). Excel nous envoie pour cette 42ème visite rue Louis Mesplet, en plein dans le secteur résidentiel dominé par la double flèche du Sacré-Cœur, entre Gare Saint-Jean et Nansouty, non loin de la rue Malbec.

RueLouisMesplet

Même si elle mesure à peine une quarantaine de mètres, la rue correspond tout à fait à ce que l’on imaginait : des petites échoppes la bordent des deux côtés, l’ambiance est calme, et le soleil d’hiver vient caresser la pierre blonde des maisons. Après avoir traversé la rue Jules Perrens, la rue Louis Mesplet se termine en impasse et devient Cité Louis Mesplet … mais celle-ci faisant également partie de notre base de données, gardons un peu de mystère sur cette voirie ex-tra-ordinaire pour un prochain article.

Quarante mètres donc … c’est quand même assez court. Et avouons-le tout de suite, après deux aller-retours dans la rue, on se demande comment nous allons pouvoir nous en sortir. Heureusement, alors que Vinjo, tel un distributeur de prospectus, remplit les boites aux lettres des flyers avertissant les riverains de notre passage une porte s’ouvre : « Bordeaux 2066 ? Et qu’est-ce qu’il va se passer en 2066, vous pouvez me le dire Madame Irma ? ». Après avoir expliqué à notre riveraine que nous ne sommes ni voyants, ni rebouteux, ni sorciers médocains, on lui demande ses impressions sur la rue et le quartier. Verdict : calme et paisible, un esprit de village et globalement une bonne ambiance. Enfin tout dépend des voisins quand même, alcool ou autres substances ont pu causer quelques petits soucis par le passé mais cela semble aujourd’hui oublié.

G. (c’est son prénom) a acheté sa jolie maison à la fin des années 1980, pour un prix dérisoire : « Ce quartier n’intéressait personne, et la rue était quasiment à l’abandon. Les gens n’avaient pas du tout conscience que Bordeaux était une jolie ville : sur ma façade, la pierre avait même été recouverte par du crépi. »

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La rue Louis Mesplet

Le Sacré-Coeur veille

Le Sacré-Coeur veille

Détail de porte de la rue Louis Mesplet

Détail de porte de la rue Louis Mesplet

Très vite, G. nous fait traverser la rue pour rencontrer sa voisine S., qui vit ici depuis près de 50 ans. Ensemble, d’abord sur le pas de la porte puis dans le salon de S., elles se remémorent pour nous les souvenirs de leur rue : une rue qui est pendant longtemps restée une voie privée, non classée, et en terre battue ! Oui oui en terre battue, et cela jusqu’au début des années 1980. Non il ne s’agissait pas d’une annexe de la Villa Primrose pour entrainer les joueurs de tennis à Rolland Garros, mais simplement d’une arrivée tardive d’un aménagement qui semble aujourd’hui évident… D’ailleurs le macadam arriva en même temps que le tout à l’égout : «On était dans un quartier populaire, de cheminots et d’ouvriers, donc pas forcément le premier à recevoir tout ça».

On signalera pour la petite histoire que c’est à l’occasion de l’arrivée du goudron que la rue est passée de privée à publique, chacun vendant à la mairie le bout de chaussée qu’il possédait, et que c’est ce qui a fait que la Cité Louis Mesplet est devenue Rue Louis Mesplet, mais sur une partie seulement ! Aujourd’hui même si les choses se sont améliorées, certaines installations laissent encore à désirer : en levant la tête on voit en effet de nombreux fils électriques se balader de toit en toit, dans un équilibre qui semble parfois assez précaire.

Ancienne génération

Ancienne génération

Nouvelle génération

Nouvelle génération

Les défauts du quartier aujourd’hui ? A entendre nos deux riveraines il s’agit surtout du stationnement (remarque que nous avons entendue dans quasiment toutes nos balades) et du manque de petits commerces de proximité : fini le temps des boulangeries, bars et boucheries à foison. A l’angle de la rue Louis Mesplet et de la rue Bauducheu la mercerie Roux a baissé le rideau depuis bien longtemps déjà, et maintenant pour faire ses courses il faut aller à Nansouty ou remonter aux Capus.

Sur l’évolution de la ville depuis quelques années, nos voisines sont partagées : l’une est admirative de la rénovation des quais et de la beauté du centre-ville, alors que l’autre préférait Bordeaux avant, avec ses bateaux et ses bars dansants ! Ce qui est sûr et certain c’est qu’elles craignent toutes les deux l’arrivée prochaine « des parigots » : la LGV, le nouveau quartier Euratlantique … L’autre jour S. a même lu dans le journal que Bordeaux allait devenir la banlieue de Paris, « ALORS CA… ». Tout cela effraie un peu les habitants du quartier qui craignent de voir les prix de l’immobilier flamber encore plus, les mentalités changer et la solidarité historique se perdre. A voir toutefois car « les petits jeunes qui sont venus s’installer sont très bien« , cela change des anciens voisins qui avaient l’habitude de faire la nouba jour et nuit, et qui étaient même allés jusqu’à projeter des films en plein air sur les murs des échoppes (on n’a pas pu s’empêcher d’éclater de rire en entendant cette anecdote, mais G. et S., ça les a fait beaucoup moins rigoler que nous).

Le temps d’une photo des charmantes voisines accompagnées de Guillaume, fidèle lecteur du blog et éternel militant pour l’indépendance de La House face au joug canéjanais, et nous filons pour une bière au bar le plus proche.

S., G. et Guillaume

S., G. et Guillaume

Assez rapidement nous arrivons chez Mario, petit resto-bar portugais à côté du Sacré-Cœur pour y boire une Super Bock. Mario est un routard de la restauration lusitanienne à Bordeaux puisqu’en 34 ans de vie bordelaise il a tenu des restaurants cours Victor Hugo, Quai de la Monnaie etc. Installé depuis cinq ans dans le quartier il s’y sent bien et aime son ambiance calme et populaire. Sa clientèle d’habitués lui réserve des repas de groupe à l’avance, et les photos accrochées derrière le bar témoignent que sa cuisine a vu défiler quelques-uns des Alain localement célèbres : en l’occurrence Moga et Juppé. Manquent encore Alain Cazabonne, Alain Anziani et Alain Rousset… Aux côtés des Alain’s figureront bientôt vos serviteurs puisque Mario nous l’a promis : si l’on ramène un exemplaire papier de la photo qu’il nous accorde, elle trouvera une place sur son mur : il est vraiment super ce Mario !

Chez Mario

Chez Mario. Saurez-vous repérer le détail qui tue ?

A côté de l’église, les habitués tapent la pétanque, comme 365 jours par an. Le claquement des boules ne vient nullement perturber le calme de ce joli petit quartier, situé dans l’épicentre des grands projets bordelais. « Surtout qu’on reste tranquille » s’exclament G. et S. d’une seule voix quand on leur demande leurs souhaits pour l’avenir. Une tranquillité et un anonymat revendiqués, c’est bien naturel quand on habite rue Louis Mesplet, personnage dont personne n’a la moindre foutue idée de qui il était.

Saúde !

Saúde !

Rue François Chambrelent

« – Qu’est-ce qui tombe des arbres en automne à Bacalan et qui finit par un G ?

– Bé une feuille cong ! »

Eh oui, pour ce 41ème tirage au sort, nous pouvons enfin affirmer que nous avons visité tous les quartiers de Bordeaux, puisque nous voilà partis vers Bacalan, petit quartier du nord de Bordeaux, coincé entre Bassins à Flots et Pont d’Aquitaine.

Commençons par désamorcer une des plus solides légendes urbaines de Bordeaux : le nom « Bacalan » ne viendrait pas du Portugais « bacalhau », pour « morue », mais plutôt de la famille De Bacalan, des notables issus de Sauveterre-de-Guyenne, et qui avaient fait construire une grande maison en ce point du bord de la Garonne. Cette version est moins rigolote, mais certainement plus plausible que la première dans la mesure où la morue n’a jamais été exploitée à Bacalan.

RueFrançoisChambrelent

Ahh Bacalan… Par où commencer ?

Bacalan la craignos, là « où les chauffeurs de taxis refusaient de t’amener il y a encore 15 ans », là où le port du casque semble être optionnel pour les deux roues et où globalement le code de la route semble prendre quelques libertés, là où on a détruit le dernier bidonville de Bordeaux il n’y a pas si longtemps ?

Ou alors Bacalan la valeureuse ouvrière, fière de sa forte identité, de sa gouaille sans pareille, de ses militants cocos et anars, de ses républicains espagnols, et de son glorieux passé fait de chantiers navals et de docks grouillant de salopettes bleues ?

Passé ouvrier, Gitans, accent, désindustrialisation, délinquance, bétonisation… Les mots-clés que nous associons à Bacalan défilent dans notre tête en même temps que les arrêts du 9. La population du bus rajeunit et se fait plus bigarrée : bienvenue à Bordeaux Nord ! Nous descendons Place Maran, mais pourtant nous ne rigolons plus du tout : la pluie a décidé de s’incruster dans notre sortie, et elle est hélas un invité incompatible avec notre méthodologie de visite consistant à flâner dans la rue et à intercepter les passants, quand il y en a.

Au coeur du 1er arrondissement

Au coeur du 1er arrondissement

Et pourtant… Sans cette forte pluie qui nous a trempé jusqu’au zoo, nous n’aurions jamais couru pour trouver un abri, et nous ne serions jamais tombé sur ce qui reste à nos yeux un des endroits les plus hors du temps de notre ville. A quelques encablures du Boulevard Brandenburg, dans une rue de petites maisons ouvrières, nous tombons sur un « bar-cave » surprenant d’anachronisme : sol en ciment, toilettes consistant en un trou sur une dalle de béton, jeux de cartes animés entre habitués, jurons bordeluches et déco indatable jouxtent les tonneaux proposant du vin à 1,60 euros le litre, servi au choix dans une bouteille plastique ou bien dans un verre à moutarde.

Devant le comptoir, une ribambelle de gaillards du quartier, verbe haut et trogne du gars à qui on la fait pas, se racontent leur dernière sortie de chasse, ponctué de cet inénarrable « wangculé » (orthographe non contractuelle) faisant la renommée de notre parler local.

Derrière le comptoir, c’est Jeanine, 83 ans de vie bacalanaise au compteur, « les cannes un peu mal foutues » mais l’œil on ne peut plus vif, et la langue pas franchement dans la poche. Jeanine et sa sœur tiennent ce troquet depuis 1954, tandis que leur tonnelier de père ne voulait pas les voir partir loin de lui. Pas question de retraite pour Jeanine, qui aime sa clientèle qui d’ailleurs le lui rend bien. Pas besoin de mots, ça se voit.

Tandis que le déluge continue de s’acharner sur Bacalan, nous en profitons pour échanger quelques impressions sur le quartier avec Jeanine et les gars du comptoir. Jeanine ne quitterait Bacalan pour rien au monde, et ne craint rien ni personne : « Ca ne manque pas de branleurs ce quartier, mais moi je sais que je peux me promener où je veux même au milieu de la nuit, et pas un des drolles ne me mettra la main dessus ».

Pavé dans la mare : « Et les Gitans dans tout ça ? »

« Oh bah bien sûr certains font leurs petits trafics, mais nous on les laisse tranquille, et eux ils nous laissent tranquille. On n’a aucun souci avec eux, et ils viennent des fois boire un coup. Je dirais même que ce sont des gens sur qui on peut compter quand on a un pépin ».

Et un client de confirmer : « Ce ne sont pas des saints, m’enfin les Gitans ils ont bon dos. C’est bien pratique de les avoir sous la main pour les accuser quand il y a une connerie de faite ».

La pluie se calme, nous laissons donc les habitués de Jeanine se remettre au rami en se resservant dans leurs verres à moutarde. Un nom, une adresse, une photo ? On a décidé que non : ce troquet constitue un patrimoine tellement précieux qu’on n’a guère envie de l’exposer. Donc pour les plus motivés, allez arpenter les ruelles de Bacalan, vous tomberez certainement dessus !

Vue générale de la rue François Chambrelent

Vue générale de la rue François Chambrelent

Direction la rue François Chambrelent. On l’aurait presque oublié, mais c’est bien cette rue là qu’Excel nous a demandé de visiter. A première vue elle nous déçoit un chouïa : alignement de petites maisons au standing variable, on n’y remarque que deux ados vêtus d’un maillot du Portugal. On y repère également le siège social d’une entreprise de cuir, ainsi qu’une maison neuve en bois dont le trottoir est parsemé d’écorces de pin. Peut-être une allusion subtile à François Chambrelent, ingénieur agronome ayant pris la suite de Nicolas Brémontier dans la plantation de la forêt des Landes.

L'esprit de Chambrelent plane sur les lieux

L’esprit de Chambrelent plane sur les lieux

Mais décidément aujourd’hui, une bonne étoile nous accompagne. Tandis que nous faisons demi-tour au bout de la rue, nous tombons sur Mercedes, à pieds. « Mon homme répondra mieux que moi à vos questions, il est en train de réaliser un film sur le quartier. Le voilà qui arrive ». Son homme, c’est Erwin. Ancien Parisien, Erwin s’est fixé à Bacalan il y a six ans, y a fondé une famille, et semble en être tombé amoureux au point de faire un film sur la transformation du quartier, en écho à sa propre vie. Tout cela est en cours d’élaboration, mais on vous invite grandement à aller voir son site, où sont déjà disponibles des extraits avec des paroles d’habitants.

Erwin, témoin des mutations de Bacalan

Erwin, témoin des mutations de Bacalan

Sur les conseils d’Erwin, nous filons au bout de la rue François Chambrelent juste à droite, au bistrot « Chez Marjolaine », qui est bien le plus proche de notre exploration du jour. Marjolaine est partie il y a une vingtaine d’années maintenant, mais Marc, le patron, a souhaité en conserver le nom. Comme chez Jeanine et sa sœur, les habitués jouent aux cartes (à la belote coinchée cette fois ci) ou refont le monde.

Entre deux belotes, José, Alfonso, Marc et les autres répondent à nos questions et nous racontent quelques tranches de vie bacalanaise. Ici aussi on loue la convivialité et la cohésion de ce quartier où Gitans, Arabes, Ibères et Français de souche s’engueulent surtout pour savoir si « putaingg tu coinches ou pas ».

Chez Marjolaine

Chez Marjolaine

Et la convivialité, ça passe beaucoup par les bistrots. Un des gars a compté : 29 bistrots ont fermé depuis 1980. Avant il y en avait un par rue, voire plus. Désindustrialisation, hausse de l’individualisme, charges excessives ? Sûrement un peu de tout ça. Si Marc a tenu bon lui, c’est grâce aux bonbons qu’il vend aux collégiens d’en face. « Ils rentrent deux par deux, et c’est bonjour – s’il vous plaît – au revoir. Non mais attends, et puis quoi sinon… ».

Marc est aussi président d’un des deux clubs de pétanque de Bacalan, le CBB, qui existe depuis 1923. Deux clubs qui cumulent une centaine de licenciés pour un si petit quartier, on voit que ce sport est une affaire sérieuse ici. D’ailleurs autour de la belote, on nous présente José, champion d’Aquitaine… mais avec le club rival !

Plus surprenant encore, une feuille A4 affichée dans le bar, listant tous les suspendus, temporaires ou à vie ! Se faire suspendre par la ligue de pétanque ? Les motifs ne manquent pas : insultes, bagarres… « Il y en a qui ne savent pas boire ».

La liste, rendue anonyme par nos soins, des suspendus de Gironde.

La liste, rendue anonyme par nos soins, des suspendus de Gironde.

Si on ne coinche pas, chez Marc, on peut aussi lire le journal. Au choix : Sud Ouest ou Aujourd’hui en France. Il y a deux journaux en mémoire d’un ancien client, « Papi Poisson », qui tous les matins monopolisait le Sud Ouest pendant près de deux heures tant il le lisait méticuleusement. Alors du coup Marc a investi dans un deuxième journal ! Et si Papi Poisson a beaucoup marqué notre cafetier, c’est surtout grâce aux récits que permettait son âge canonique : notre ancien client aurait ainsi connu les trois premières voitures de Charente ! Quelle mémoire ce Papi Poisson (dont l’histoire ne dit pas si c’était un rouge) !

Quel avenir pour cette riche vie de quartier à Bacalan ? A 500 mètres de là, le long des Bassins à Flots, les grues travaillent sans répit. « Ici ça ne changera jamais, on n’est pas concerné » nous a-t-on dit tant chez Marc que chez Jeanine. D’après notre cinéaste Erwin, certains habitants seraient même contents qu’il se passe de nouveau quelque chose chez eux.

Dans un mois Marc va prendre sa retraite, et il a déjà trouvé un repreneur. Le président du club de pétanque va laisser sa place… au président du club d’échecs. Peut-être le bon remède pour ne pas devenir fou à l’ombre des tours.

Avec Marc

Avec Marc

Parmi la déco-fouillis du bar : la Victoire dans les années 70

Parmi la déco-fouillis du bar : la Victoire dans les années 70

Un galopin offert par Marc plus tard, nous reprenons le tram vers le centre ville, qui vu d’un Bacalan presque villageois nous a paru si lointain. Le tram longe les grues avant d’enjamber le pont tournant, celui que les chauffeurs de taxis refusaient de franchir il n’y a pas si longtemps. Puissent les nouveaux quartiers sublimer l’esprit de Bacalan, la conviviale frondeuse dans laquelle nous avons passé l’après-midi, et ne jamais lui faire d’ombre.

Santé

Santé

BONUS. Si comme nous vous aimez les brèves de comptoir, notre escapade bacalanaise nous en a offert quelques savoureuses.

Pendant la partie de cartes :

« Tu t’en branles, tu t’en branles, mais tu me fais prendre une branlée con »

« Alors messieurs les apprentis journalistes, c’est mieux que la partie de Pagnol ici hein ? »

A propos de Ginko : « Ils nous ont même foutu un immeuble noir. Comme si on n’en broyait déjà pas assez comme ça, du noir ».

A propos de la pluie : « Wanggculé on va bosser comme les Chinois bientôt, le parapluie sur la gueule ».

A propos du calme du quartier: « Alors oui bien sûr il passe de temps en temps une voiture qui roule à 250, m’enfin on ne s’en occupe pas ».

Au bar : « J’ai dit à ma femme que je rentrais à 17h. Je suis bon, il est que 18h30 ».

BONUS 2 : Lorsque l’on tape « Bacalan » sur Youtube, on tombe sur cette rafraîchissante vidéo :

Le cimetière juif portugais du Cours de la Marne

Chaque ville possède ses secrets, ses recoins insoupçonnables derrière d’anonymes portes closes. Bordeaux ne fait pas exception à la règle : il y a quelques semaines, Invisible Bordeaux (Version originale publiée ici) a retrouvé l’équipe de Bordeaux 2066 pour une visite privée d’un de ces joyaux méconnus. Au bout d’une minuscule entrée accessible depuis le Cours de la Marne, le grand axe qui relie la Place de la Victoire à la gare Saint-Jean, nous nous sommes faits ouvrir la porte du cimetière juif portugais de Bordeaux, qui remonte au XVIIIème siècle.

Notre guide du jour n’est autre que l’écrivain et journaliste Michel Cardoze, que beaucoup auront connu comme présentateur de la météo de TF1. Pour mes amis de Bordeaux 2066 et moi, il est surtout l’homme qui raconte « l’histoire du jour » à 7h55 chaque matin sur France Bleu Gironde. Dans de courts monologues devenus des incontournables de nos petits déjeuners, Michel Cardoze fait revivre aux auditeurs des épisodes marquants de l’histoire de Bordeaux et de la région avec sa verve si caractéristique.

Si nous sommes donc ravis de retrouver cette sommité locale, nous ne tardons pas à comprendre que le lieu de notre visite a aussi un sens tout particulier pour lui : des ancêtres de Michel faisaient partie des nombreux réfugiés juifs portugais installés à Bordeaux après avoir été expulsés de leur pays, et on peut lire son patronyme sur plusieurs des tombes du cimetière.

La ruelle et la petite porte d’accès au cimetière, côté pile et face.
Le cimetière a été mis en service au XVIIIème siècle, à une époque où on dénombrait 327 familles de juifs portugais à Bordeaux (soit 1422 individus), les premiers arrivants s’étant établis au début du XVIème siècle. Le terrain appartenait auparavant à David Gradis (1665-1751), un riche commerçant et armateur. Il en avait fait l’acquisition en 1724 avant d’en faire don en 1728 à la communauté juive portugaise, dont il était le président. Le terrain fut ensuite utilisé pour enterrer les morts de la communauté pendant tout le XVIIIème siècle. Il y repose désormais quelques 800 personnes, réparties sur dix-sept rangées de tombes soigneusement alignées. Le dernier corps inhumé fut celui d’un certain David Lameyra, en 1788. Faute d’espace disponible, la communauté dut se rabattre sur un autre terrain situé sur l’actuel cours de l’Yser (autrefois baptisé cours d’Espagne), un cimetière qui lui reste utilisé aujourd’hui.
Vue panoramique du cimetière.

Aucun changement notable n’est intervenu avant 1911, date à laquelle une unité d’artillerie du voisinage en manque de place réquisitionna une partie du terrain pour y entreposer des munitions. Le consistoire juif n’eut guère d’autre choix que d’accepter, et les restes de 279 corps furent alors exhumés et transférés au cimetière du cours de l’Yser. Les pierres tombales déterrées furent sommairement amassées dans une partie du cimetière dont l’unité n’avait pas besoin. Il est peu probable qu’un nouveau chapitre s’ouvre désormais dans l’histoire du cimetière : celui-ci, au même titre que celui du cours de l’Yser et qu’une autre parcelle plus petite de la rue Sauteyron, a été inscrit au registre des monuments historiques en 1995.

Le terrain appartient toujours au consistoire juif, mais Michel Cardoze souligne qu’il est « régulièrement entretenu par la mairie de Bordeaux, avec laquelle les relations sont très bonnes ». Au fil de notre visite, Michel ne manque pas de nous faire remarquer une des caractéristiques les plus étonnantes des tombes : on trouve en effet sur de nombreuses inscriptions des cœurs et des feuilles de palmier ! « Nous n’avons pas d’explication là-dessus. Théoriquement, les tombes juives ne sont pas censées comporter de signes ou de symboles, mais ici il s’agit pourtant de motifs récurrents ». Michel ajoute toutefois que bien des personnes enterrées ici étaient marquées par différentes cultures, ce qui pourrait constituer un début d’explication : « La culture locale dominante, à savoir le christianisme, s’est insinuée dans la vie de ces gens à bien des égards. Il y avait donc de nombreux mariages mixtes, et de nombreux Juifs dissimulaient leurs origines tout en continuant à observer les rites juifs en privé ». C’est également en raison de ce véritable melting pot culturel que sur de nombreuses pierres tombales l’année du décès est indiquée à la fois selon le calendrier hébreu et selon son équivalent grégorien.

Cœurs, feuilles de palmier, parfois les deux… On remarquera l’année de décès indiquée à la fois selon le calendrier hébreu (elul 5523) et son équivalent grégorien (août 1763). Correspondance à vérifier ici.
Nous nous dirigeons vers un coin du terrain où plusieurs tombes surélevées en forme de prisme ont été érigées pour les rabbins de la communauté. Ceux-ci avaient été recrutés à l’étranger (aux Pays-Bas et au Moyen-Orient) pour guider et structurer une communauté bordelaise qui jusque-là était dépourvue de leaders. Les inscriptions de ces tombeaux consistent en de denses lignes d’hébreu, contrairement aux autres qui relèvent d’un étonnant mélange de français, portugais et espagnol.
Michel Cardoze inspecte la tombe d’un rabbin, ornée de denses inscriptions en hébreu.
La suite de la visite réserve quelques visions poignantes, comme celle de cette tombe d’enfant isolée, ou encore d’une autre entourée de celles de deux adultes. Nous observons ensuite les nombreuses pierres tombales déterrées en 1911, qui ont été progressivement recouvertes (voire piégées) par le lierre. Michel nous apprend qu’il existe de longue date un projet de restauration visant à rendre les noms visibles, même si les corps ne sont plus ici, selon la tradition juive : « Mais c’est une tâche impossible. On ne peut pas le faire à la main, et l’entrée du cimetière est trop étroite pour que les engins nécessaires puissent passer. Même utiliser une grue est hors de question, puisqu’il y a des bâtiments de tous les côtés maintenant. »
Les pierres tombales déterrées en 1911 n’ont plus bougé un siècle durant.
Parmi les bâtiments adjacents, on compte ce qui est sans doute une partie du lycée Gustave Eiffel voisin, une petite usine, et une résidence étudiante dont les occupants bénéficient d’une vue imprenable sur le cimetière. Nous demandons à Michel si le lieu a actuellement des visiteurs (autres que nous !) : « Pratiquement personne ne vient rendre hommage aux défunts. L’office du tourisme amène des groupes ici dans le cadre de son circuit sur les cimetières de Bordeaux. Le consistoire juif organise aussi des visites sur demande. Et il y a souvent une équipe de volontaires sur les lieux, qui s’attache inlassablement à retirer la mousse des pierres et à relever les noms et autres informations concernant ceux qui sont enterrés dans le cimetière ». On peut supposer à la vue d’un amas de bouteilles de bière usagées dans un coin que le lien accueille aussi de temps à autre quelques visiteurs clandestins…
Notre guide VIP Michel Cardoze et Vincent de Bordeaux 2066 face à l’une des tombes.

Avant de nous séparer, nous nous enquérons d’éventuelles autres traces des « Juifs de la nation portugaise » (comme ils sont appelés officiellement) dans la ville de Bordeaux. Michel commence par nous expliquer que les prières rituelles récitées par les juifs habitant Bordeaux aujourd’hui comprennent plusieurs expressions portugaises, même si la plupart des membres de la communauté actuelle sont d’origine nord-africaine. Il nous énumère ensuite une série de noms donnés à des rues et sites de la ville, immortalisés quelques jours plus tard par l’équipe de Bordeaux 2066 :

Sur l’image ci-dessus figurent :

•    La rue David Gradis, qui rend hommage au commerçant et armateur qui fit l’acquisition du terrain qui accueillit le cimetière.

•    La rue Rodrigues Pereire, rendant hommage au concepteur de la première version du langage des signes, et dont le petit-fils Emile Pereire est un des responsables de la création du chemin de fer vers Arcachon et du développement de la station balnéaire.

•    La rue Furtado, qui doit son nom à Abraham Furtado, adjoint au maire de Bordeaux qui influença l’organisation du consistoire.

•    La cité Chateau Raba à Talence – les Raba étaient une famille de banquiers qui possédaient un château en cet endroit.

•    Le château Peychotte (version francisée de Peixotto) à Mérignac, qu’on appelle aussi la Maison Carrée.

•    Le château Peixotto à Talence.

Tous ces lieux sont à leur manière devenus parties intégrantes de l’espace public. Le cimetière du cours de la Marne reste lui beaucoup plus confidentiel, et nous n’avons pas boudé la chance si rare d’avoir pu le visiter en ce dimanche de décembre ensoleillé.

Tim Pike, Invisible Bordeaux

Traduit de l’anglais par Jean-Yves Bart

Place Lehu sans le U

Dans notre chère ville, les places on connait : Saint Michel, Parlement, Simiot, Victoire etc.
L’esstranger en visite note avec plaisir le nombre important de places jalonnant notre cité, et le rôle de celles-ci dans l’organisation de la ville.
Ah, on croyait les connaître ces célèbres places bordelaises. On a fait la fête cet été Place Calixte Camelle, on s’est égaré dans les restos d’Ibères place Donnet, et on a même participé à la réalisation de l’épisode d’Echappées Belles consacré à la Garonne en rencontrant Jofo dans son atelier des Chartrons.

PlaceLehu

Dans notre base de données, il y a, et ce n’est pas rien, 112 places. Alors soyons clair, si on faisait le grand sondage de la notoriété des places, le tirage de ce 13 décembre serait loin, très loin dans le classement.

Place Lehu. Parfaitement ignorée. Doit pas y avoir d’open bars là bas… Obligés de prendre le plan de la ville afin de s’y rendre. Et là, reconnaissons-le, la consternation domine. La place est localisée dans notre pâté de maison favori, proche des voies Monneron et Wilson … affirmatif, ces artères passionnantes ayant nécessité pas mal d’imagination afin de divertir a minima nos fidèles passionnés.

La 40ème voirie, voirie de la sagesse ? Crise de la voirie ? Ayant appris à ne pas tendre l’oreille à nos a priori, on prend le chemin de la place assez sereinement.

image (62)

Lors de notre trajet, les interrogations sont légion : la place porte-t-elle ce nom en hommage à ce petit village estonien ? A moins d’y voir la référence à ce célèbre enseignant en gestion ? En réalité le nom de la place viendrait simplement de notre cher idiome gascon « lo heu« , désignant ainsi ce petit ensemble de maisons devant prendre place à l’endroit même de notre place.
Jadis la place Lehu était prolongée par le Chemin Lehû (avec l’accent circonflexe), mais les circonstances de l’histoire virent la voirie prendre le nom de Charles C., politicien de son état.

Arrivés place Lehu, le terme de place semble assez exagéré. A vrai dire il s’agit en réalité de l’intersection de cinq branches n’ayant jamais été repérées par la DDE et donc ne connaissant pas cette joie bien française d’être réaménagée en rond point.

Vue générale de la "Place" Lehu

Aspect général de la Place Lehu, babord

Vue générale de la place Lehu, tribord

Aspect général de la place Lehu, tribord

25 secondes après la visite de la place est terminée. L’esplanade a dévoilé ses secrets … A babord trois gratte-ciels s’élèvent. C’est le Parc Borghese, ensemble résidentiel n’étant pas, malgré sa localisation, à l’abri d’horribles faits divers. On décide alors de braver l’interdiction d’entrer dans le parc et avons alors l’occasion de croiser Pierre, homme avenant et jovial de soixante-dix ans environ, se promenant avec sa petite-fille. Pierre en est certain : la résidence date de 1976. Avant ? Comme c’est généralement le cas dans le coin, il y avait probablement des domaines dont les propriétaires n’entrent pas forcément dans l’histoire … reste simplement des arbres centenaires et des traces de l’enceinte.

Résidence Parc Borghese et vieux mur d'enceinte

Résidence Parc Borghese et son ancienne enceinte

A tribord de la place Lehu, on admire la RPA (Résidence Personnes Agées) portant le nom de l’ancien édile local, dernier maire de l’ancien village avant son rattachement comme district de la capitale girondine. Pas grand chose à signaler, si ce n’est la possibilité offerte à nos paisibles retraités de profiter de l’ « Espace Frais » : à retenir donc car, soyons en certain, cet endroit sera très intéressant en 2050.

Cela n'est pas sans rappeler cette célèbre entreprise de glisse.

Cela n’est pas sans rappeler cette célèbre entreprise de glisse.

La RPA et le Parc Borghese n’étant pas officiellement rattachés à la place Lehu revenons en détail à notre 40ème tirage. Maison de plain pied, le 1 place Lehu reste isolée, sans n°2, ni même n°3. Le postier n’a pas le droit de se tromper avec cette adresse totalement VIP !

On a hésité à raconter l’histoire de l’ancien atelier de fabrication de godasses localisé non loin, mais étant donné l’insistance d’Excel à choisir des voiries de ce pâté de maisons, on préfère être économe et garder cette anecdote dans l’hypothèse de notre prochain passage.

Sur l'ancien chemin Lehû, la manufacture Carmouze très récemment démolie.

Anciennement des bottes, escarpins et sandales : de la godasse à foison !

Et ô joie, ô chance, on dispose encore de notre botte secrète. A côté de la résidence Parc Borghese on apprend l’existence de la ferme landaise locale proposant divers mets à base de canards faisant frémir d’avance nos papilles. On ne citera pas son nom car, pas de bol, et malgré la préparation anticipée de phrases vantant l’art de vivre gascon, on doit garder notre lyrisme de côté. Le grignotage s’avère satisfaisant mais l’ambiance nettement moins : impression de déranger, interdiction de prendre des clichés de l’établissement … c’est dommage … Si certains sont affamés malgré cela, rappelons l’existence non loin de cette bonne adresse déjà explorée.

Notre repas fantasmé / Notre repas ressenti

Notre repas fantasmé / Notre repas ressenti

Voici arrivé le moment de mettre fin à l’année 2014 et à l’article n°40. Cet article est drôlement écrit, c’est vrai. Non, notre style ne disparaît pas tels les rayons de l’astre solaire en hiver… simplement en cette période de fête notre folie de fin d’année c’est de parodier le grand Georges Pérec. Comme il le fit avec la Disparition, on écrit ici l’article de la place Lehu, sans jamais (à l’exception des noms propres) avoir le loisir de l’écrire dans notre article … Mais si, c’est bien clair… cet article parlant en long, en large et en travers de la place Lehu ne se sert pas de U.

EN PRIME CE CLIN D’OEIL :

Place le U

Place le U

A lire également la version U-compatible de cette visite : https://bordeaux2066.com/2014/12/17/place-lehu/

Place Lehu

On connaît l’immensité avec les Quinconces, le classicisme avec la Bourse, le multiculturel avec Saint-Mich’, le branchouille avec Fernand Lafargue, le villageois avec Simiot, l’étudiant avec la Victoire…

L’esstranger en visite remarque souvent le nombre important de places qui jalonnent Bordeaux, et le rôle que chacune joue dans l’organisation de la ville.
Ah on croyait les connaître toutes, ces fameuses places de Bordeaux. Bah oui, on a guinché cet été Place Calixte Camelle, on s’est perdu dans les restos portugais de la Place du Cardinal Donnet, et on a même tourné une émission de télé Place Paul et Jean-Paul Avisseau, c’est dire si on les connaît toutes, les places.

PlaceLehu

Dans notre base de données qui recense les 2066 voies de Bordeaux, on a tout de même 112 places. Et si on faisait un sondage sur leur notoriété, il y aurait fort à parier que notre tirage au sort du jour serait loin, très loin dans le classement.

Place Lehu. Parfaitement inconnue au bataillon. Doit pas y avoir beaucoup d’happy hours là bas… Obligés d’ouvrir un plan tels de vulgaires touristes pour y aller. Et là c’est un vent de consternation qui nous envahit : nous revoilà partis pour la septième fois depuis le début de ce blog à Caudéran, mais pas n’importe où dans Caudéran puisque la Place Lehu se situe à moins de 300 mètres des rues Monneron et Wilson dans lesquelles nous avions déjà tout donné (ou presque) pour vous satisfaire, lecteurs.

La quarantième rue, rue de la maturité ou alors crise de la quarantième ? Ayant appris à ne pas écouter nos préjugés, c’est le cœur léger que nous mettons le cap vers Caudéran, et puis maintenant au moins on connaît la route !

image (62)

Profitons du voyage pour en apprendre un peu plus sur notre destination : a priori la Place Lehu ne rend pas hommage à ce village du Sud-Ouest de l’Estonie ni à ce professeur en sciences de gestion, mais serait issue d’une déformation du gascon lou heu, le hameau.

Il fut un temps où la Place Lehu était prolongée par le Chemin Lehû (avec un circonflexe), mais la 3ème République lui préféra au début du XXème siècle le nom du député Charles Chaumet.

Une fois sur place (Lehu), le terme nous paraît un peu galvaudé. A vrai dire il s’agit plutôt d’un carrefour à cinq branches sur lequel aucun type de la DDE n’a jamais du passer sinon on pourrait être certain qu’il y aurait là un rond-point, puisqu’en France tout le monde adore ça.

Vue générale de la "Place" Lehu

Vue générale de la « Place » Lehu, babord

Vue générale de la place Lehu, tribord

Vue générale de la « Place » Lehu, tribord

25 secondes plus tard nous en avons fini le tour : la Place Lehu n’a plus aucun secret pour nous. Balayons cette excitante perspective dans le sens des aiguilles d’une montre :

Sur la gauche quand on arrive de la rue Pasteur, s’élèvent trois tours d’une dizaine d’étages réparties dans un grand et beau parc comprenant même terrains de basket et de tennis. Il s’agit du Parc Borghese, qui comme toutes les cités à problèmes de France et de Navarre n’échappe pas à des faits divers terribles. Nous décidons de braver le panneau interdisant aux fouineurs de notre espèce de pénétrer dans le parc, et y rencontrons Pierre, sympathique septuagénaire se promenant avec sa petite-fille. Pierre nous apprend que la résidence date de 1976, et qu’avant cela, comme souvent à Caudéran, il y avait une grande propriété habitée par il-ne-sait-plus-qui mais en tous les cas pas quelqu’un de spécialement connu. De cette propriété ne restent que quelques arbres, ainsi qu’une bonne partie du mur d’enceinte.

Résidence Parc Borghese et vieux mur d'enceinte

Résidence Parc Borghese et vieux mur d’enceinte

Sur la droite de la Place Lehu, se trouve l’immeuble de la RPA (Résidence pour Personnes Agées) Armand Faulat, du nom du dernier maire de Caudéran avant l’annexion bordelaise. Pas grand chose à signaler si ce n’est de paisibles retraités pouvant jouir d’un « Espace Fraîcheur », une adresse à retenir pour 2050 donc.

Sponsorisé par Quicksilver ?

Sponsorisé par Quicksilver ?

Ces deux éléments qui marquent le paysage étant rattachés à d’autres voies, il ne reste plus sur la Place Lehu elle-même qu’une petite maison de plain-pied : le 1 Place Lehu. Pas de numéro 2 ni de numéro 3 : le facteur ne peut pas se tromper pour apporter le courrier à cette famille bénéficiant d’une adresse totalement exclusive dans Bordeaux !

On pourrait vous parler de l’ancienne manufacture de chaussures Carmouze et Chevallier, située dans l’ancien Chemin Lehû et très récemment détruite pour faire place à une résidence en train de sortir de terre, mais vu l’insistance d’Excel à nous faire découvrir ce pâté de maisons nous préférons prendre nos précautions et garder cette anecdote pour une prochaine fois.

Sur l'ancien chemin Lehû, la manufacture Carmouze très récemment démolie.

Sur l’ancien chemin Lehû, la manufacture Carmouze très récemment démolie.

En plus, on a un sacré joker pour clôturer cet article en beauté, puisque nous avons repéré sur Google Maps juste contre la résidence du Parc Borghese un restaurant étonnant : une ferme landaise qui propose ses produits dans ce recoin improbable de Caudéran. Nos papilles en frémissent d’avance, et sur le chemin on prépare déjà nos tournures de phrase vantant l’art de vivre gascon, ce canard préparé avec amour au coin du feu servi par un sympathique paysan soucieux de partager un peu de son terroir avec les citadins que nous sommes.

C’est la mort dans l’âme que nous devons nous résoudre à garder notre lyrisme pour une prochaine découverte. Car si en effet nous n’avons pas trouvé à redire sur la qualité des produits, nous avons vécu l’amère expérience d’avoir eu le sentiment de déranger. On ne vous proposera pas non plus la traditionnelle photo du verre de fin de promenade, le gérant des lieux ayant probablement été mordu par un appareil photo dans son enfance pour nous sommer de le ranger le plus au fond possible de l’étui. Et puis allez… être suspectés de malhonnêteté au moment de régler la note n’allait quand même pas vexer de grands garçons comme nous ? On vous laisse deviner la réponse, et on rappelle que Caudéran peut aussi réserver de très belles surprises pour qui aime profiter des plaisirs terrestres.

Notre repas fantasmé / Notre repas vécu

Notre repas fantasmé / Notre repas vécu

On a connu l’immensité avec les Quinconces, le classicisme avec la Bourse, le multiculturel avec Saint-Mich’, le branchouille avec Fernand Lafargue, le villageois avec Simiot, l’étudiant avec la Victoire… On a connu le malotru Place Lehu.

BONUS JEU DE MOTS FOIREUX :

Place le U

Place le U

Retrouvez ici la Place Lehu sans le U, un exercice à la Georges Pérec : https://bordeaux2066.com/2014/12/18/place-lehu-sans-le-u/

Rue de Blaye

Que les choses soient claires. Le premier qui prononce « Blé » au lieu de « Blaille » sera envoyé en camp de rééducation dans les Arènes de Captieux pendant trois mois. Non mais c’est vrai, dire « Blé », c’est un peu comme demander un pain au chocolat dans une boulangerie, c’est le genre de truc qui vous grille à vie et pour lequel même le plus compréhensif de vos interlocuteurs se dira : « Ohlala le blaireau que je viens de croiser ». Oui, la tradition humaniste du Bordelais connaît certaines limites.

La rue de Blaye, pas très Centrale

La rue de Blaye, pas très Centrale

 Un topo rapide sur Blaille et le Blaillais pour ceux qui ne connaissent pas. Blaye est une petite sous-préfecture un peu enclavée, capitale de la Haute-Gironde, pays de marécages, de vignobles et de chasseurs. On y trouve également pêle-mêle une jolie citadelle Vauban en bord d’estuaire, une famille d’hommes politiques honorablement connus, une centrale nucléaire totalement sécurisée sans aucun risque d’aucune sorte pour l’homme, à part peut-être Stéphane, ou encore un rappeur ayant écrit une belle chanson sur Bordeaux. Enfin, dans l’imaginaire du Girondin moyen, elle est le dernier poste avancé de la mère-patrie avant d’attaquer la route du Grand Nord.

Trêve de grands discours, pour résumer nous vous proposons cette carte postale qui espérons-le fera fureur à l’ombre de la citadelle :

Chère mamie, ici à Blaye, tout va bien. Je chasse le ragondin et je mange beaucoup d'asperges.

Chère mamie, ici à Blaye, tout va bien. Je chasse le ragondin et je mange beaucoup d’asperges.

 Pourquoi on parle de Blaye au fait ? Car pour notre 39ème visite bordelaise, c’est rue de Blaye, au fond de Bordeaux Bastide, et au pied de la Cité de la Benauge qu’Excel a choisi de nous emmener.

En débarquant dans le quartier en ce samedi d’automne presque chaud, on sent qu’il se passe quelque chose : engins de chantier, panneaux de permis de construire… la rive droite n’a pas encore terminé sa mue (composez le 15) !

Rue de Blaye en revanche, pas de grands projets. La rue est longue d’environ 150 mètres, et se divise schématiquement ainsi :

– trottoir de droite, de petites échoppes en pierre avec jardinets

– trottoir de gauche, une longue barre HLM « Mesolia » de trois étages, suivie d’une grande maison bourgeoise devant laquelle trônent deux palmiers.

Rue de Blaye, trottoir de gauche

Rue de Blaye, trottoir de gauche

Rue de Blaye, trottoir de droite

Rue de Blaye, trottoir de droite

 Notre barre de logements sociaux est construite de telle façon que l’on peut passer dessous pour rejoindre la rue voisine, ce que nous ne manquons pas de faire. On rencontre alors Thierry en train de s’affairer en bleu de travail. Ce ferrailleur est installé là depuis les années 70, ayant pris la suite de l’usine Petit qui fabriquait casseroles et autres objets métalliques. Pour en savoir plus, Thierry nous invite à aller sonner chez Jacques, un peu plus loin.

L'ancienne usine Petit vue depuis l'arrière de la rue de Blaye

L’ancienne usine Petit vue depuis l’arrière de la rue de Blaye

Au bout de la rue, l'ancien domicile patronal

Au bout de la rue, l’ancien domicile patronal

 Jacques, il est né « sous Pétain », et il est Bastidien de toujours. Comme beaucoup de figures du Bordeaux populaire, Jacques a du « franc-parler ». Pour être un peu plus clair, ça veut dire que Jacques inclut environ 25 jurons à la minute quand il parle, sans que ces derniers soient destinés à blesser, mais plutôt à fleurir, à orner ses récits. Nous, on est fan.

La Bastide donc. Un quartier populaire dont « les Chartronnards à la con qui chient plus haut que leur trou du cul » ont toujours eu peur. Voilà pour les présentations. Concernant la rue, Jacques nous confirme l’existence passée de l’usine Petit et sa centaine d’ouvriers. La grande maison bourgeoise avec les deux palmiers dont on vous parlait tout à l’heure, vous le voyez venir, c’était bien la maison des patrons de l’usine. A l’époque où Jacques était enfant, cette maison avait un immense terrain, avec des arbres fruitiers, du potager, etc. Puis, l’usine ayant eu des difficultés, des premières portions de terrain ont été vendues jusqu’à la cessation complète d’activité et la vente de tous les terrains familiaux.

Facture de l'Usine Petit datée de 1937. Merci à l'Association Histoire de la Bastide pour cette trouvaille !

Facture de l’Usine Petit datée de 1937. Merci à l’Association Histoire de la Bastide pour cette trouvaille !

Densification urbaine

Dans ce qui fût un verger.

Bon, avouons le, avoir au bout de son jardin un verger qui se transforme en immeuble HLM, comme dit Jacques « On a fait la gueule le jour où c’est arrivé ». Mais un personnage comme Jacques n’est pas du genre à dire du mal des logements sociaux et de leurs occupants, lui qui n’a jamais eu de problème dans le quartier : « A la Benauge on dit qu’il y a des dealers, des trucs, des machins… Mais bon, il y en a partout hein, même place Gambetta ».

Et la transformation de la Bastide en quartier plus ou moins branché, il en pense quoi Jacques ? « Dès qu’on fait quelque chose de toute façon, les gens gueulent. Le tram, ça gueule. Des immeubles, ça gueule. Mais moi ça me va qu’ils construisent des immeubles, on est en ville. Celui qui n’est pas content il a qu’à se barrer à la campagne. »

Instruits par le témoignage revigorant de Jacques, nous arpentons une dernière fois la rue de Blaye. Cette fois c’est Pierre, la bonne trentaine, qui nous aborde : « Prenez pas de photos de ma maison, c’est la moins belle de la rue ». Représentatif d’une nouvelle génération bastidienne, Pierre a posé ses valises de ce côté-ci du fleuve il y a 10 ans, quand le quartier attaquait tout juste sa rénovation. Des regrets ? Aucun, nous explique-t-il en nous ouvrant son portail pour nous montrer son jardin. « Les gens sont très sympas ici, il y a beaucoup de solidarité. L’été on prend l’apéro ensemble, et l’hiver on se fait coucou par la fenêtre », rigole-t-il avant de filer à Darwin « boire un coup ».

Vue générale de la rue de Blaye

Vue générale de la rue de Blaye

Nous imitons Pierre mais restons fidèle au principe du blog qui nous impose de boire un coup dans le troquet le plus proche de la rue. C’est donc sur la terrasse du bar-PMU « Le Nicot » que nous clôturons cette promenade rue de Blaye.

Nous buvons un demi sur l’Avenue T(h)iers, à la santé de tous ces personnages entiers que nous avons rencontré.

Un demi sur l'Avenue T(h)iers (oui on est très fier de notre jeu de mots)

BONUS DEPAYSEMENT :

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 Un peu plus inattendu, il existe également une rue de Blaye à Auberchicourt, petite ville ayant vu naître et grandir Pim du côté de Douai, en plein bassin minier. N’hésitez pas à aller y passer des vacances. Enfin, hésitez un tout petit peu quand même.