Terrasse du Front du Médoc

En nous amenant sur la Terrasse du Front du Médoc, Excel nous fait faire un voyage dans le temps.

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Pointe de Grave, printemps 1945.

Voilà désormais huit mois que 4 000 soldats nazis sont retranchés dans la Forteresse du Nord Médoc, un ensemble de 350 bunkers entre Soulac et Le Verdon. Huit mois particulièrement durs pour les résistants locaux et la brigade commandée par Jean de Milleret, alors que le reste de la Gironde était libéré depuis l’été 1944. Le 20 avril 1945, après 7 jours de combats violents, l’occupant est vaincu : le Front du Médoc est terrassé, non sans y faire tomber plus de 1 300 hommes, et le béton des bunkers n’est désormais plus confronté qu’aux assauts de l’océan et aux graffeurs.

Après la guerre, la vie quotidienne peut reprendre son cours dans le Médoc, tandis que la capitale girondine, désormais dirigée par l’ancien résistant Chaban, se modernise tous azimuts. Le symbole le plus spectaculaire de cette modernisation d’après-guerre, c’est certainement l’opération Mériadeck.

Bon si tu es un Bordelais moyen, Mériadeck ça doit symboliser pour toi le jour où tu es allé chercher ton permis en préfecture, les courses que tu te tapes toutes les trois semaines au Auchan, ou encore la fois où tu es allé chercher furax ta Peugeot 205 à la fourrière. C’est aussi ce quartier que tu n’as jamais trop assumé : « Putain c’est quand même beau Bordeaux, dommage qu’il y ait cette horreur de Mériadeck », et quand tu rêvasses dans la ligne A, tu contemples cette forêt de tours administratives un peu surréaliste, et tu te dis : « On en a quand même fait des conneries dans les années 1960 ».

Ou alors, si vous avez un certain âge (oui, on repasse au vouvoiement dans ce cas), vous avez peut-être connu ce quartier un peu cradingue, avec son marché aux puces, ses troquets mal famés et ses putes. « Mériadeck c’était des bordels », aurait déclaré Jacques Chaban-Delmas un jour où il était moins inspiré que d’habitude.

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Les premières destructions de Mériadeck en 1955 (source : http://meriadeck.free.fr)

Bref, devant l’étendue de l’insalubrité du secteur, et comme à l’époque on ne faisait pas dans la dentelle, une grande opération de destruction du quartier est lancée en 1955, et le Mériadeck actuel commence à prendre forme dans le début des années 1970.

Mériadeck aujourd'hui

Mériadeck aujourd’hui

Les ruelles crasseuses de l’époque laissent place à urbanisme sur dalle en contre-haut des grandes artères de circulation. Un morceau de la dalle portera le nom de « Terrasse du Front du Médoc », comme si le béton moderne de Mériadeck voulait effacer définitivement le béton des bunkers nazis du Verdon.

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Pim (qui vient de se faire voler son vélo, bah ça alors ça tombe bien : le commissariat central de Bordeaux est justement à Mériadeck) et Vinjo (qui connaît déjà les lieux pour être allé chercher sa belle voiture à la fourrière quelques jours plus tôt, participant ainsi à l’effort national de renflouement des caisses de l’Etat) se donnent rendez-vous à la station de tram Mériadeck, descente des voyageurs côté gauche.

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

Le tram et ses pieds de vigne au pied de la Terrasse du Front du Médoc

L’accès à la Terrasse du Front du Médoc se fait par un escalier aux odeurs mêlant urine et javel, puis elle nous apparaît, avec sa forêt de tours cruciformes, un signe de ralliement architectural du Mériadeck moderne.

Les promeneurs que nous sommes peuvent ainsi embrasser du regard le Trésor Public, un côté du Auchan, Pole Emploi, le Rectorat, des services de la CUB et du Conseil Général, et quelques tours d’habitation. Malgré quelques buissons, l’ensemble est très minéral, et en ce dimanche on ne peut pas dire qu’il y ait foule sur la dalle.

L’endroit est cependant loin d’être désert, puisque durant notre promenade dominicale nous avons pu côtoyer :

– des adolescents qui profitent de la dalle aux nombreux recoins anguleux pour faire du skateboard

– un vigile qui nous a plus ou moins suivi, trahissant mal son oisiveté ;

– des grandes et jolies filles, aussi peu vêtues que taiseuses, faisant un « shooting » au pied des tours accompagnées de photographes et cameramen (non nous ne les avons pas prises en photo, ne voulant pas passer pour des goujats lubriques) ;

– quelques paumés plus ou moins inquiétants ;

– Claudine et Bobby, postés sur la passerelle qui enjambe le tramway, contemplatifs devant la mer de béton comme les soldats devaient l’être en leur temps face à l’océan sur le front du Médoc.

Claudine et Bobby ne sont pas des citadins pur jus, puisque six mois de l’année ils résident au fin fond des landes girondines, avec leurs premiers voisins à 800 mètres. Mais voilà, Bobby n’a plus 20 ans, il se déplace en déambulateur, et si un jour il se casse la figure et qu’il y a du verglas sur la haute lande, comment elle fait Claudine ? La sagesse et la proximité de leurs enfants et petits-enfants les a incité à investir dans un studio à Mériadeck, là où le paysage pourrait difficilement être plus urbain. Forêt de tours l’hiver, forêt de pins l’été, notre couple de retraités aime être entouré.

Chez Claudine et Bobby l'été

Chez Claudine et Bobby l’été

Chez Claudine et Bobby l'hiver

Chez Claudine et Bobby l’hiver

Claudine a connu le Mériadeck d’antan, elle y travaillait même comme employée de bureau, et aimait l’ambiance franchement populaire des puces de l’époque. Mais le Mériadeck moderne ne lui déplaît pas non plus. Oh bien sur ça n’est pas très beau, m’enfin tout est à portée de main, et si on veut voir de belles pierres le centre historique de Bordeaux n’est qu’à cinq minutes à pieds. Il n’y a que la nuit que Claudine ne recommande pas Mériadeck, les recoins et les arbustes étant propices aux agissements des dealers. Un peu comme si la nuit les fantômes du Mériadeck oublié, crasseux et mal famé, se rappelaient aux bons souvenirs du Mériadeck bureaucratique et procédurier d’aujourd’hui.

Bobby, lui, était prof de maths dans différents établissements de Gironde. Un métier qui suscite peurs et répulsion chez les jeunes, ce qui l’amuse encore aujourd’hui. Comme Bordeaux 2066, Bobby s’intéresse au patrimoine et aux vieilles pierres, mais plutôt à la campagne en ce qui le concerne. Alors quand l’automne l’arrache à sa pinède, il profite d’être à Mériadeck pour emprunter des bouquins à la bibliothèque.

 Allez, courage, on s’en sortira, Bobby et Claudine sont optimistes. Claudine a toujours une place assise dans le tramway laissée par un jeune. Et Bobby est persuadé que derrière chaque jeune se cache une réussite potentielle. Seulement, il faut mettre le paquet dans l’éducation. « Les enfants, c’est très rigolo à faire, mais après il faut s’en occuper » ajoute-t-il l’œil plein de malice.

Claudine et Bobby

Claudine et Bobby

C’est sur ces belles paroles que nous laissons notre couple jovial regagner sa tour, avant de regagner l’infinie lande au printemps prochain. Le jour décroît sur Mériadeck, et la Terrasse du Front du Médoc se fait franchement vide. Pour la traditionnelle bière post-visite, il faudra une fois de plus repasser, l’unique débit de boissons de la rue (qui n’en est pas vraiment une) n’étant ouvert que le midi et en semaine.

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C’est donc un midi de semaine que nous repassons à la brasserie Elixor, au pied de la Tour Guyenne, pour boire un demi de Heineken à 3€ et manger une formule du midi d’un bon rapport qualité-prix (12€). Si comme nous vous venez un jour où il fait beau vous pourrez manger en terrasse, observer les encravatés aller et venir au pied des tours, ainsi que le ballet des dépanneuses de la fourrière s’engouffrant dans le parking du Front du Médoc. En voyant le soleil éclairer l’église Saint-Bruno, entre la tour du rectorat et la tour de la CUB, et en dominant le tramway et les automobilistes du haut de votre dalle, vous vous direz peut-être : « Finalement, on n’était pas si cons dans les années 60 ».

Santé !

Santé !

BONUS : vous vous souvenez de Monsieur Petit-Germot ? Il possède un bouquin sur le Mériadeck d’antan, alors vous pouvez passer le voir à son bistrot !

BONUS 2 : à défaut, on vous conseille un site très complet sur Mériadeck et sa transformation.

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Rue de Talence

C’est par un samedi après-midi ensoleillé qu’Excel a décidé de nous emmener dans une rue au nom doucement exotique, une rue qui fleure bon le dépaysement, l’évasion et le voyage : la rue de Talence.

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Pour nos lecteurs d’Allemagne, des Etats-Unis, du Vénezuela et d’Australie, Talence est une ville de la première couronne bordelaise.

Bonjour aux robots mais aussi aux vrais gens qui nous lisent à travers le Monde.

Provenance des clics sur le blog : bonjour aux robots mais aussi aux vrais gens qui nous lisent à travers le Monde.

C’est tout de même, notons le, la 4ème ville la plus peuplée du département. Longtemps rurale, elle a connu son essor à la fin du XIXè et au début du XXè siècle avec le développement de nombreuses activités industrielles (métallurgie, chimie, chaussures etc.) et l’installation du campus universitaire dans le début des années 1970. On pourrait encore vous en dire des choses sur cette ville qui a vu naître Jérome Cahuzac, José Bové, et des membres de nos familles, mais ce blog ne s’appelle pas encore Talence 1 155 ou CUB 15 647 (chiffres arbitraires et non vérifiés) … revenons en donc à notre rue du jour.

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Pas de surprise en arrivant : on est une fois de plus dans le paysage classique des quartiers périphériques bordelais… ce tissu d’échoppes proche des boulevards qui comprend de nombreuses rues paisibles aux maisons basses et bien alignées.  Rue de Talence, on remarque tout au plus quelques œuvres d’art urbain, ainsi qu’une belle déclaration d’amour à Mimi. Notre Mimi de la Place Saint-Martial ? Mystère et boule de gomme…

Une rue pleine de sensualité

Une rue pleine de sensualité

Les 2Be3 à l'honneur rue de Talence

Les 2Be3 à l’honneur rue de Talence

Un admirateur de Mimi

Un admirateur de Mimi

Que dire au-delà de ces écritures murales ? Il faut bien le reconnaître, la rue est calme, très calme.  On y croise un quinquagénaire sortant de sa voiture, qui vit ici depuis une vingtaine d’années sans se plaindre, hormis du stationnement de plus en plus difficile. Puis  nous croisons Marie, dame blonde sortant de chez elle à vélo, et qui croyant que nous sommes en prospection immobilière nous lâche un cri du cœur : « C’est génial ici ! », citant pêle-mêle le calme, le tissu commerçant des boulevards, la proximité des cinémas de Talence…

C'est tout de même très calme...

C’est tout de même très calme…

A l'angle de la rue de Ségur, une maison avec des éléments art-déco

A l’angle de la rue de Ségur, une maison avec des éléments art-déco

Finalement, l’élément le plus remarquable de la rue, et qui vient casser l’alignement résidentiel, c’est bien l’école élémentaire Jacques Prévert. Mais déjà que c’est toute une histoire de renvoyer les drolles à l’école le mercredi, alors vous vous doutez bien que le samedi nous avons trouvé porte close. Mais pour ne pas arrêter si vite l’investigation et viser le prix Albert Londres, Bordeaux 2066 a décidé de passer un petit coup de fil à la directrice, qui nous a aussitôt aiguillé vers Madame Comeres, qui est « dame de cantine » ici depuis 1982.

L'école élémentaire Jacques Prévert

L’école élémentaire Jacques Prévert

Parfaite ressource pour le blog, Madame Comeres est de plus très bavarde (bah quoi, vous ne croyiez tout de même pas qu’on n’allait pas la faire ?). Alors c’est à 7h30 du matin un jour de la semaine qui suit notre première visite, avant l’arrivée des 170 enfants de l’école, qu’elle nous accueille gentiment et nous raconte quelques souvenirs. Avant, il y avait des maternelles et des primaires, séparés par un mur. Maintenant, les maternelles vont rue de Ségur, le mur est tombé, et Jacques Prévert est devenue une grande école élémentaire pour tous les gamins du quartier.

Madame Comeres aime son métier, surtout grâce au contact avec les enfants et leurs parents qui sont très gentils. Ici c’est un secteur résidentiel assez aisé, alors ça n’est pas un public à problèmes. Une fois sortis de l’école, les enfants vont au collège Alain Fournier, puis, s’ils poursuivent en filière générale, vers le prestigieux Lycée Magendie situé juste au bout de la rue. En 30 ans de carrière sur place, Madame Comeres a tout le même eu droit à quelques péripéties cocasses, comme cet agent de la circulation fétichiste des costumes qui est allé jusqu’à mettre le feu lui-même pour voir arriver les pompiers en tenue, ou encore comme ce voleur rusé qui est entré dans l’école car il « cherchait son chien », et qui est ressorti sans canidé mais avec argent et bijoux. Il aurait fallu lui faire montrer patte blanche…

Madame Comeres n’a finalement qu’un regret : la transformation de la cantine en self-service, qui fait qu’elle côtoie moins directement les petits.

Madame Comeres, 31 ans au service de l'école Jacques Prévert

Madame Comeres, 31 ans au service de l’école Jacques Prévert.

Fermons cette parenthèse scolaire, et revenons-en à notre visite initiale du samedi après-midi. En remontant la rue vers les boulevards, là où la rue de Talence aboutit sur la commune de… on vous le donne en mille : Talence, une boutique à l’angle attire l’œil des curieux en proposant des sacs publicitaires. 

A l’intérieur, c’est le sémillant Jean-Baptiste Caiveau qui est aux commandes. Arrivé de région parisienne il y a maintenant six ans, Jean-Baptiste possède plusieurs casquettes puisqu’il est responsable de l’association « Portes de Talence », c’est-à-dire l’association des commerçants de la Barrière Saint-Genès, et qu’il exerce également des fonctions au sein du Groupement des Entrepreneurs Talençais. On signalera que le groupement n’est pas sectaire, puisque le business de Jean-Baptiste se situe bel et bien encore sur la commune de Bordeaux. Bien que son local soit visible et qu’il ambitionne d’en faire un show-room, le truc de Jean-Baptiste, c’est le e-commerce, et son entreprise « Le sac publicitaire » a des clients dans le monde entier mais finalement assez peu en Gironde, déplore-t-il. Peut-être aurait-il du plutôt s’appeler « La poche publicitaire », lui a glissé un peu insolemment Bordeaux 2066. En attendant, Jean-Baptiste est intarissable sur les sacs à poignées torsadées, à poignées plates, en plastique, en papier kraft, etc…

Jean-Baptiste, loin d'être habillé comme un sac.

Jean-Baptiste, loin d’être habillé comme un sac.

Pour l’heure, c’est plutôt l’option sac à gnole que choisit Bordeaux 2066, puisque nous avons fini d’explorer notre rue, et qu’on est samedi accessoirement.

Le bar le plus proche est situé de l’autre côté des boulevards, et donc oui nous avons enfin franchi le pas : de la rue de Talence nous sommes passés à la commune de Talence, et nous poussons la porte du Cohiba. Ce bar au nom de cigare cubain est un lieu qui abritait jusqu’à peu le restaurant « Le Landais », connu des locaux, et qui aujourd’hui dénote un peu avec sa façade noire et violette (qui de l’avis du patron, n’aurait jamais été autorisée de l’autre côté du trottoir, où commence Bordeaux et donc le périmètre Unesco). Pour qui a l’idée de pousser la porte, la surprise est bonne. A peine entré, on se sent tout de suite à l’aise. Tenu par deux jeunes associés l’endroit est chaleureux, on s’y sent au calme pour une soirée pépère en dégustant des tapas audacieuses et délicieuses (frites de patates douces, nems au Saint-Marcellin,  etc.). Mais le Cohiba ça n’est pas que cela : c’est aussi un endroit pour faire la fête ! Florian le barman-associé, anciennement vendeur de voitures, nous montre les photos de quelques soirées … Les nuits talençaises semblent longues et on se promet d’y revenir : honnêteté journalistique oblige bien sur !

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C’est une Belzébuth que nous buvons à Talence pour clôturer l’exploration de la rue du même nom, à la santé des écoliers de Jacques Prévert et des poches publicitaires de Jean-Baptiste. Allez, on reboit une tournée, et promis on rentre à Bordeaux !

BONUS : vous êtes un peu perdus dans vos opinions politiques ? Rue de Talence, un colleur d’affiches propose un système plein d’avenir :

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Place Saint-Martial

Tirage au sort doublement inédit pour Bordeaux 2066 :

  • pour la première fois nous tirons au sort une place (on vous rappelle qu’il y en a tout de même 113 dans Bordeaux !)
  • pour la première fois nous nous rendons dans le quartier des Chartrons.

Direction la Place Saint-Martial donc, dans la douce euphorie d’un dimanche d’automne ensoleillé.

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Une place, aux Chartrons… Un sacré nid à bobos certainement ! Bande de mauvaises langues, pas du tout !

Nous arrivons sur la Place Saint-Martial par le Cours Balguerie-Stuttenberg, en un point où le tissu résidentiel et commerçant commence à se diluer dans les vieux espaces industriels annonçant les Bassins à flot tout proches.

La Place Saint-Martial, ce sont en fait fonctionnellement parlant deux places. En effet l’église Saint-Martial, bâtie au 19ème siècle dans un style rappelant les églises romaines, trône au milieu de la place et donc la coupe en deux parties distinctes.  Côté pile : un parvis engravillonné avec quelques arbres, des bancs et une station VCub. Côté face : un parvis pavé et minéral, plus petit et plus intime.

On notera que côté pile se tient tous les vendredis matin un petit marché de quartier. Il y a une logique à tout, puisqu’il fut un temps où se tenait devant l’église Saint-Martial un marché permanent sous une halle métallique.

Place Saint-Martial côté pile.

Place Saint-Martial côté pile.

Place Saint-Martial côté face

Place Saint-Martial côté face

Perspective depuis la rue Denise

Perspective depuis la rue Denise

On commence par chercher sur la place une clé USB … oui oui … apparemment c’est une installation artistique qui a poussé on ne sait qui à installer des clés USB en divers points de la Ville. Pas très douée, l’équipe de Bordeaux 2066 n’a pas trouvé la clé qui est en fait incrustée dans le mur de l’église comme le montre le site officiel de Dead Drops, du nom du mouvement qui cimente ainsi les données dans les murs des villes. Par contre, nous offrons volontiers une bière à qui possède un IPad ou outil du genre, et serait prêt à aller voir ce que contient cette fameuse clé USB de la Place Saint-Martial.

A défaut de clé, on trouve un assemblage assez hétéroclite sur les côtés de la place : immeubles en pierre bordelaise de deux ou trois étages, des maisons rénovées dans le style après-guerre, les grilles abritant l’US Chartrons (attention si vous cliquez, leur lipdub est sympathique mais donne un peu le mal de mer), un centre de yoga, un magasin de jouets, un salon de massage, un électricien, un petit pressing, ainsi que l’ancien presbytère devenu foyer pour personnes en cours de réinsertion…

Immeuble abandonné

Immeuble abandonné.

Un bel immeuble à l'angle de la rue Sainte-Philomène

Un bel immeuble à l’angle de la rue Sainte-Philomène

L'US Chartrons

L’US Chartrons

Quelques pensionnaires du foyer sont d’ailleurs en train de prendre la tiédeur de l’après-midi sur les bancs de la place. On aperçoit alors à leur fenêtre trois jeunes autochtones qui nous confirment que les personnes accueillies au foyer font partie intégrante du paysage de la place. Jamais méchants, jamais agressifs, mais souvent avec l’envie de causer. Un peu comme Bordeaux 2066 finalement !

L'ancien presbytère devenu foyer de réinsertion.

L’ancien presbytère devenu foyer de réinsertion.

Nos autochtones, ou plutôt Fred, Elo et Mimi (à ne pas confondre avec Mimimi) nous décrivent une place calme et agréable à vivre. En fumant sa cigarette, Fred discute parfois avec les gars du centre de réinsertion. Il préfère leur compagnie à celle de la fourrière, qui vient régulièrement faire du vide autour de l’église Saint-Martial. Elo quant à elle apprécie de vivre dans un quartier où les prénoms féminins sont à l’honneur, puisque la rue Denise et la rue Joséphine prennent naissance sur la Place Saint-Martial.

De gauche à droite : Fred, Mimi et Elo

De gauche à droite : Fred, Mimi et Elo

Un peu plus loin, ce sont Michel et Daniel que l’on croise sur la place. Côté face cette fois-ci. Ils viennent tranquillement, et en chaussons, tuer le temps sur la place. D’ailleurs ils réclament des bancs en meilleur état, revendication légitime vu qu’ils en sont les principaux usagers.

Si Fred, Elo et Mimi sont arrivés depuis peu dans le quartier, Michel et Daniel sont eux des anciens. Ils nous racontent la place animée, ses bars, ses commerces etc.

Débranché, notre compagnon de route du jour, se gratte la tête en songeant aux deux troquets disparus qui lui font face.

Débranché, notre compagnon de route du jour, se gratte la tête en songeant aux deux troquets disparus qui lui font face.

Maintenant, le bar le plus proche de la place est Cours Balguerie-Stuttenberg, à l’angle du Cours du Médoc. C’est le Ranelagh, qui fait aussi tabac. Nous nous y dirigeons pour y boire le traditionnel demi post-découvertes (NB : allez chers lecteurs, nous avouons la supercherie, le Ranelagh étant fermé le dimanche nous y sommes retournés un soir de semaine. Bordeaux 2066 ne recule devant aucun sacrifice).

Au Ranelagh on remarque tout de suite une forte présence de  la Française des Jeux, et une clientèle diversifiée. Ce soir là ça parlait français, portugais, bulgare et anglais (une brave dame avait lost her wallet, mais heureusement le wallet a été retrouvé sous nos yeux soulagés). Voilà qui vient parfaitement illustrer les propos de Monsieur Petit-Germot, un des associés qui tient le bar. Chartronnais pur jus, puisqu’il est né sur le Cours Balguerie-Stuttenberg, il nous raconte que le quartier a toujours mélangé toutes les classes sociales, toutes les ethnies et toutes les religions.

Quoi de commun entre un ouvrier, un petit commerçant, et un gros négociant en vins de la rue d’Aviau ? Tous ces personnages se trouvent aux Chartrons, et se côtoient quotidiennement même s’ils ne se parlent que peu.

Notre barman connaît bien l’univers du petit peuple des Chartrons, puisqu’il en a lui-même fait partie. Sacré personnage ce Monsieur Petit-Germot, avec son humour très pince-sans-rire et son look rappelant vaguement Jean-Pierre Coffe. Il a commencé par vendre des fleurs à la sauvette, il a tenu plusieurs charcuteries, il a voyagé… avant de reprendre le Ranelagh dans la rue qui l’a vu naître. Le bar aussi l’a vu naître d’ailleurs, puisque le Ranelagh qui s’appelait autrefois le Bar de la Paix a 120 ans, soit quasiment deux fois l’âge de Monsieur Petit-Germot.

Monsieur Petit-Germot, derrière le comptoir du Ranelagh

Monsieur Petit-Germot, derrière le comptoir du Ranelagh

Babeth, qui habite dans le quartier « seulement » depuis 1976 se réjouit pour nous : « Vous êtes vraiment tombés sur le bon interlocuteur, il connaît tout sur le quartier ». En effet. Il nous raconte la Place Saint-Martial de son enfance, peuplée d’ouvriers, animée par le marché et de nombreux commerces de proximité. Tout cela a commencé à décliner avec l’âge d’or de la grande distribution, et d’ailleurs le Leclerc du Cours Saint-Louis tout proche est paraît-il le premier supermarché de Bordeaux ! Il nous décrit également les différents petits métiers qui rythmaient la vie du quartier et qui sont aujourd’hui disparus : rémouleurs, chiffonniers, ferrailleurs…

Nostalgique notre barman du Ranelagh ? Pas du tout. Se lever à 5h du matin quelque soit la météo, ça n’est pas une situation enviable, et tous ces gens n’avaient pas une vie facile.

Vous aimez les anecdotes sur le Bordeaux disparu, sur les petits métiers d’autrefois, sur l’époque où Mériadeck était un quartier insalubre et mal famé ? Alors venez faire un tour au Ranelagh : discuter avec Monsieur Petit-Germot, et feuilleter les quelques livres qu’il possède sur l’histoire de la Ville.

En parlant d’histoire, savez vous qui est Saint-Martial ? C’est un évêque limougeaud du 3ème siècle après Jésus-Christ. Il aurait à l’époque éteint un incendie qui menaçait notre chère ville simplement avec son bâton. Ca méritait bien une église et une place à son nom aux Chartrons non ?

Santé, amigos !

Santé, amigos !

BONUS : saviez-vous qu’il existait un cimetière juif sur le Cours de la Marne ? C’est au numéro 105, entre une agence immobilière et un salon de coiffure, derrière une grille. Pour le visiter, il faut aller à la synagogue proche du Cours Pasteur demander la clé. Ils vous la donneront… peut-être ! Merci à Monsieur Petit-Germot pour le tuyau !

Rue Brulatour

Lorsque nous débarquâmes rue Brulatour en ce début de soirée d’automne, la chose n’était pas très engageante. Une petite bruine, des affiches politiques plus ou moins extrêmes, et un toxicomane titubant sur le trottoir.

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Ne nous fions pas à notre première impression, et engageons-nous dans la courte rue Brulatour. Nous sommes ici dans les faubourgs Sud de Bordeaux, à la limite de la commune de Bègles, ex banlieue rouge devenue verte.

Le soleil pointe un rayon, un arc-en-ciel se forme. Moins de deux minutes plus tard, nous avons fini d’arpenter l’alignement d’échoppes et sommes déjà au bout de la rue, qui se prolonge en « Cité Brulatour ». Une autre fois, peut-être.

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Tandis que nous prenons quelques photos, Christian, en train de rentrer chez lui, nous interpelle d’un air amusé : « Vous êtes journalistes ? ». Non, pas vraiment. On lui explique la raison de notre visite. Alors il nous raconte, lui qui habite dans la rue depuis environ 30 ans : « C’est un quartier populaire ici, il y avait auparavant une usine de chaussures au bout de la rue, et beaucoup d’habitants y travaillaient. » Les yeux de Christian pétillent, il a une idée. « Venez, on va aller sonner un peu plus loin, je vais vous présenter la mamie, c’est la plus ancienne de la rue ». Le coup de sonnette est énergique, car Fernande est assez âgée. C’est même pour l’instant la doyenne des interlocutrices du blog, puisqu’elle a 92 ans. Née à Paris, Fernande est partie en exil en Chine pour embrasser le maoïsme, elle s’est ensuite mariée avec un armateur grec avec qui ils ont fait le tour du monde, et a choisi de poser ses valises pour une retraite heureuse à Bordeaux Sud. En fait non. Fernande a vécu ici, dans sa maison, les 80 dernières années. Et avant elle n’était pas bien loin, puisqu’elle est née sur le Boulevard Albert 1er, à 200 mètres de là. Autant dire que c’est une locale. Alors, accoudée à son portillon un peu plus haut qu’elle, Fernande nous raconte. Sa voix est assurée, ses souvenirs sont précis.

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Il y avait les usines bien sur : Marmillon, qui transformait les os pour en faire notamment du suif. L’usine à chaussures, dont « on » racontait qu’elle avait été montée suite à une filouterie. Un peu plus loin, plus près de la Garonne, c’était la métallurgie.  Côté Bègles, juste de l’autre côté du boulevard, c’était bien entendu le royaume de la morue. D’ailleurs, les rails que l’on aperçoit encore aujourd’hui au bout de la rue Brulatour voyaient passer des trains remplis de morues ou d’autres marchandises. Tout cela n’était pas sans conséquences olfactives !  On n’oubliera pas non plus l’usine Saint-Gobain, oh non, puisque Fernande y a travaillé 37 années durant !  Mais n’allez pas imaginer une grande usine avec d’interminables chaînes, ils n’étaient que 6 ou 7 à y travailler !

Au pays de la morue (source : http://crdp.ac-bordeaux.fr/)

Au pays de la morue (source : http://crdp.ac-bordeaux.fr/) 

Il y avait bien entendu une vie à côté de l’usine, et rue Brulatour il y avait surtout une épicerie et un café où tout le monde se rencontrait. Il y avait aussi l’Estey Sainte-Croix (qui est un des bras de l’Eau Bourde, au bord de laquelle 50% de l’équipe de Bordeaux 2066 a grandi, ô émotion), aujourd’hui enfoui sous la rue Brascassat. Jusque dans les années 50, il était à l’air libre, et un petit pont avec un puits reliait la rue Brulatour à la cité Brulatour. Ceux qui n’avaient pas le courage d’aller jusqu’au lavoir officiel faisaient leur lessive ici, mais gare à l’appariteur de la mairie qui patrouillait, car quand il arrivait et qu’il vous voyait « il fallait courir ».

Fernande nous a raconté tout cela et bien d’autres choses encore pendant presque une demi-heure. On ne vous la montrera pas, elle est atteinte du syndrome Angèle. Et puis, « c’est pas à mon âge que je vais devenir célèbre ». Mais on peut la remercier, vraiment, pour ce précieux témoignage, ainsi que Christian de nous avoir mené à elle.

C’est la tête pleine de ces histoires d’un passé pas si lointain mais qui semble tellement loin aujourd’hui que nous continuons notre exploration. Justement au bout de la rue, la manufacture de chaussures est là, belle et pimpante sous ses couleurs bleu Majorelle.

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Car oui rue Brulatour c’est de l’histoire mais c’est aussi le futur. L’usine d’hier (déménagée en 1995 à Blanquefort si les souvenirs de Fernande sont exacts) est aujourd’hui devenue la Manufacture Atlantique : une scène culturelle, accueillant théâtre, danse et autres manifestations. Ce soir là justement un spectacle est en cours et nous donne l’occasion de papoter avec les traiteurs qui attendent l’entracte … tapas et boissons proposés par Quicook, association multifonctions et très sympathique.

 Caroline, qui travaille ici, nous invite à repasser voir le lendemain midi ce que donnent les lieux au soleil, et en effet c’est un chouette endroit :

Le "Collectif Mixeratum Ergo Sum" en répétition.

Le « Collectif Mixeratum Ergo Sum » en répétition.

L'espace bar à l'entrée

L’espace bar à l’entrée

Des artistes en pause déjeuner à côté de ce qui était autrefois un local syndical.

Des artistes en pause déjeuner à côté de ce qui était autrefois un local syndical.

A tous les nostalgiques de l’industrie locale, sachez que l’usine existe encore, même si la chaussure, ça ne marche pas fort.

Pour finir, et puisque certains de nos lecteurs se sont plaint de la disparition des photos de bières sur ce blog, nous terminons l’exploration de la rue à La Muse Café pour y déguster une bière locale bio : la Mascaret. Ici aussi on connait l’histoire du quartier, puisque le lieu était auparavant un grand resto que fréquentaient surtout les cheminots, mais on attend de pied ferme le futur. Nicolas à ouvert il y a cinq ans ce café concept où l’on vient pour boire un verre mais aussi pour jouer à un des nombreux jeux de société présents sur place, participer à une soirée jeu de rôle, bref échanger car Nicolas « croit au jeu comme biais de sociabilité ». La clientèle est là, mais il attend de pied ferme tous les nouveaux geeks qui vont arriver avec les chantiers de Bègles et la future cité numérique qui doit s’installer sur le site des Terres Neuves, tout près du café.

Mascaret sur ancien estey.

Mascaret sur ancien estey.

Nicolas

Nicolas

Numérique, morue(s), chaussures, Saint Gobain, estey et mascaret … passé, présent, futur, c’est un beau voyage dans le temps que nous a offert la rue Brulatour. D’apparence calme c’est un bout d’histoire et un territoire qui cherche aujourd’hui à se réinventer.

Désindustrialisée la rue Brulatour, indéniablement. Déshumanisée, certainement pas !

BONUS : Pour avoir quelques extraits de témoignages d’ouvriers locaux, vous pouvez fouiller ce blog de l’IJBA.

BONUS 2 : On a apprécié l’hétéroclisme des affiches de la rue Brulatour (non, ça n’est pas la programmation de la Manufacture Atlantique) :

Michel Sardou et Choeurs de l'Armée Russe

Michel Sardou et Choeurs de l’Armée Russe

Rue Charles Péguy

Et voilà ça recommence, Excel toujours aussi blagueur essaye de jouer avec nos nerfs. Point de rue Sainte Catherine, de cours Victor Hugo ou de quai des Chartrons à l’horizon. Ni même de nouveau quartier, et encore moins, oh non, de franchissement de la Garonne. Non, le logiciel nous envoie rue Charles Péguy, courte ruelle du quartier Nansouty, à deux pas de la rue Maxime Lalanne et du Pont de Caudérès qui sépare Bordeaux de Talence.

Mais si ce blog nous a appris une chose, c’est bien que la moindre rue, aussi banale soit-elle, peut cacher de beaux secrets, de belles histoires.

En ce début de soirée rue Charles Péguy, il n’y a à première vue rien à signaler. La rue semble d’ailleurs être plutôt une impasse et elle se compose uniquement d’échoppes, hormis l’angle avec la rue Bertrand de Goth qui est un immeuble présumé des années 1970, et pour lequel un long brainstorming a dû être nécessaire pour le baptiser, puisqu’il se nomme « Charles Péguy ». Il faut dire qu’à l’époque, tous les immeubles ne s’appelaient pas encore « Jardins de truc » ou « Terrasses de machinchose ».

Nous ne vous retracerons pas ici la vie de Charles Péguy, ce n’est pas l’objet de ce blog et d’autres l’ont fait bien mieux que nous. Et puis surtout, surtout il y a mieux à raconter. Au dessus des échoppes un bâtiment s’impose : l’église Sainte Geneviève.

Sainte Geneviève dominant Peguy

Un grave problème déontologique se pose alors : comment accéder au saint des saints sans enfreindre notre règlement qui nous oblige à visiter une rue, et une seule, pour chaque billet. Heureusement, une intervention divine nous fait alors découvrir que si cette voie s’appelle rue et non impasse c’est parce que tout au bout, cachée derrière la végétation, une petite sente passe entre les maisons pour déboucher… sur l’arrière de l’église. Nous pouvons poursuivre l’exploration.

Les voies du seigneur sont impénétrables

Les voies du Seigneur sont impénétrables.

C’est par une porte dérobée de l’arrière de l’église que nous rentrons (l’entrée principale étant située rue Bertrand de Goth), et tombons nez à nez sur Jean-Claude, le diacre de la paroisse. Si le blog avait par le passé eu des relations contrariées avec les représentants du culte catholique, tout est maintenant oublié, grâce à l’accueil bienveillant de Jean-Claude. L’homme est un passionné, et prend de longues minutes pour nous expliquer différents détails architecturaux de l’édifice, nous montre différentes peintures, en explique les symboles… Pas besoin d’être une grenouille de bénitier pour apprécier cette visite improvisée.

Le site internet de la paroisse vous expliquera tout, mais nous pouvons résumer ainsi : bâtie en 1909 pour répondre à l’extension de la ville et du faubourg de Nansouty, l’église a connu de multiples transformations grâce à la générosité de ses paroissiens. D’abord chapelle, elle devint église, fut définitivement achevée en 1966, et fut embellie pour son centenaire d’une mosaïque sur sa façade extérieure. Une mosaïque … non ? Messie messie, car Sainte-Geneviève est aussi la seule église d’architecture byzantine de Bordeaux.

Jean-Claude aime son église, mais aussi son quartier, qu’il appelle le « village Nansouty » et où il réside depuis 1973. Originaire de Villandraut, en Sud Gironde, Jean-Claude retrouve ici, au cœur de la cinquième ville de France, une ambiance villageoise et une convivialité qu’il apprécie.

La fameuse mosaïque

La fameuse mosaïque

Bordeaux 2066 touché par la grâce

Bordeaux 2066 touché par la grâce

Jean-Claude

Jean-Claude, diacre à Sainte-Geneviève.

Boostés par l’énergie de Jean-Claude, nous repassons une dernière fois dans la rue. Un nouvel habitant en plein emménagement nous conseille de sonner chez son voisin d’en face… Toc toc, la porte s’ouvre et c’est Laurent, dont la famille habite ici depuis toujours, qui nous accueille. Certains pourraient trouver saugrenu de voir deux inconnus toquer à la porte un soir pour « parler de la rue ». Mais pas Laurent, qui « adore tchatcher » et d’ailleurs ne s’en prive pas, même si là il est en train de préparer le dîner. Comme Jean-Claude, il nous vante la tranquillité du quartier (en tant qu’insomniaque, Laurent en est d’ailleurs le vigile officieux), la solidarité de ses habitants… Il nous parle de l’église Sainte-Geneviève, pour laquelle tous les habitants du côté pair de la rue Charles Péguy ont cédé un bout de terrain afin de faciliter sa reconstruction après la guerre.

Eglise et jardins

Eglise et jardins

Il évoque la population du quartier qui change, lui qui est un des derniers… Le dîner va être trop cuit, mais on est invité à repasser quand on veut pour boire un verre et causer de la rue. Un beau témoignage, foisonnant, parfois trop à tel point qu’on ne sait qu’en retenir. A ses anecdotes locales il mêle de grandes tirades sur le sens de la vie et nous salue gaiement en nous disant : « On n’a qu’une vie les gars, n’oubliez pas et profitez-en ».

Laurent

Laurent

Une seule vie oui, mais encore 2058 rues à découvrir, et au moins autant d’histoires et d’anecdotes. C’est tout cela qu’on se dit en buvant un demi de San Miguel à 2,30€ Chez Luis, place Nansouty, au cœur du village sans prétention. Décidément, Nansouty, c’est Byzance !

Avenue du Jeu de Paume

Pour notre rentrée, Excel a choisi de nous emmener une seconde fois à Caudéran. Si vous vous souvenez bien de nos aventures rue Genesta , nous y avions conclu que le « Neuilly bordelais » était au final plutôt varié dans sa typologie d’habitations et dans sa sociologie.

Le logiciel n’a-t-il pas aimé cette conclusion ? Toujours est-il qu’il nous envoie Avenue du Jeu de Paume, dans un quartier qui constitue un fief incontesté de la bourgeoisie bordelaise.

Ce nom en hommage à l’ancêtre du tennis se justifie par la proximité immédiate de la Villa Primrose, lieu qui abrite le tournoi de tennis professionnel de Bordeaux remporté cette année par Gaël Monfils. Au-delà de l’aspect sportif du lieu, la Villa Primrose c’est aussi un marqueur sociologique fort de la bourgeoisie locale, et ce depuis plus d’un siècle.

Bordeaux 2066, prochain mécène

Bordeaux 2066, prochain mécène

Cela s’explique par l’histoire du lieu et cela se vérifie aussi sur place avec un rapide coup d’œil sur le parc automobile garé devant la villa (ne nous remerciez pas pour cette analyse sociologique très fouillée : c’est cadeau !).
Nous n’en saurons guère plus sur la Villa Primrose, les lieux étant inaccessibles aux non-membres que nous sommes, nous avons essuyé un revers.

Pour montrer qu’ici c’est une rue de gens sérieux, l’angle avec le Boulevard du Président Wilson, par lequel nous attaquons notre promenade, annonce la couleur : le commerçant du coin, c’est le notaire ! Les notaires constituent d’ailleurs la seule référence Google de l’Avenue du Jeu de Paume, aussi nous nous sommes fendus d’un email pour les rencontrer, sans succès hélas (Maître Bentejac et associés, si vous nous lisez, n’hésitez pas à vous manifester !).

Les maisons bourgeoises plus ou moins cossues se succèdent. L’endroit est peuplé de gens aisés, c’est certain, mais on n’est pas non plus dans l’ostentatoire à outrance, ça n’est pas le genre.

C’est alors que l’on croise Denis, sympathique quadra(quinqua ?)génaire qui sort sa poubelle et nous fait un brin de causette quelques minutes. Propriétaire ici depuis plus de 20 ans, il ne voit pas pourquoi il déménagerait, et on peut le comprendre.
Parfaite l’Avenue du Jeu de Paume ? Peut-être, si l’on n’est pas trop exigeant sur la qualité des trottoirs. L’état déplorable de ces derniers, en décalage avec la qualité du bâti, nous a en effet interpellé.

Caudéran, ses trottoirs, s nature

Caudéran, ses trottoirs, sa verdure

Adventices caudéranaises

Adventices caudéranaises

Après le cours de tennis, voici un cours de science politique. La polémique va en effet bon train de l’autre côté du Boulevard Wilson. Le blog du comité de quartier ose même : « Certaines de nos rues feraient plus penser à certaines pistes cabossées du Niger qu’à celles d’un prétendu Neuilly bordelais ». La municipalité délaisserait-elle les Caudéranais, dont le vote serait plus ou moins acquis ? Les Caudéranais doivent-ils s’improviser Bolchéviques afin d’avoir de beaux trottoirs ? Les mauvaises herbes les pousseront-ils à défier les lois de la sociologie électorale ? Pour l’instant, Avenue du Jeu de Paume, on se renvoie la balle.

En attendant, et nous en sommes témoins, Denis, lui, entretient avec amour son bout de trottoir, et non ça n’est pas lui qui est à l’origine des pétitions !

Les adventices sont-elles les seules à briser la paix notariale de la rue ?
Non. Partout elle est là, on la sent, elle nous écrase. Ses 112 mètres bruissent de formulaires, de déclarations, de crépitements de fax… oui oui de fax. Elle, c’est la Cité Administrative, et elle possède une issue Avenue du Jeu de Paume.

Adventice administrative

Adventice administrative

Si son architecture prête à discussion, la qualité de son accueil semble en revanche faire l’unanimité. On saluera néanmoins l’ingéniosité d’y avoir installé le centre des impôts pour tout Bordeaux, favorisant ainsi les circuits courts. Pour payer son ISF lorsque l’on habite Avenue du Jeu de Paume, il suffit de traverser la rue et ainsi d’économiser un timbre, la vie est parfois bien faite !

Le soleil baisse, Denis a sorti sa poubelle, ces dames rentrent leur Mini au garage : il est grand temps pour nous de se désaltérer. La brasserie Girond’in sur le Boulevard Wilson étant délocalisée sur le littoral pendant la période estivale, nous nous rabattons sur le Leader Price de la Barrière Judaïque.

C’est sur le parking de la Cité Administrative, à l’ombre des arbres de l’Avenue du Jeu de Paume et entre des pierres tombales factices que nous buvons cette Pils allemande. Qui a dit que Caudéran avait perdu de sa superbe ?

Jeu, set et match

Jeu, set et match.

Rue du Maréchal Joffre

Canicule sur le Sud Ouest ? Peu nous chaud (attention, jeu de mots inside), rien ne nous empêchera de mener à bien notre mission ! C’est plein d’entrain que nous mettons une nouvelle fois notre destin entre les mains d’Excel, et le logiciel choisit de nous envoyer cette fois ci vers une rue chargée d’Histoire(s), la rue du Marechal Joffre.

Commençons peut-être ici par le plus ancien. La rue n’a pas attendu les héros de la Grande Guerre pour exister. On retrouve des traces de cette voirie dès 1375, alors appelée rue du Puis-Viel-du-Far (c’est à dire rue Puits-vieux-du-Hâ) ou encore rue du Puy Crabey (Puy-Crabe) dit aussi puits des Minimes ou puis des Apôtres. Sur l’origine du puits en lui même nous n’avons rien trouvé mais par contre signalons qu’en 1634 une femme maltraitée par son mari s’y jeta de désespoir … c’est peut-être pour mieux détourner le regard de ce triste fait divers que la rue fut encore renommée à maintes reprises mais sans plus aucune mention du puits : rue des Minimes au XVIIè siècle, puis rue Guillaume Tell (en 1793, surement pour son apport décisif à la Révolution française) et enfin rue du Palais de justice jusqu’en 1918.

Car c’est là une autre spécificité de la rue : elle accueille sur toute sa façade impaire le Tribunal de Grande Instance de Bordeaux et l’Ecole Nationale de la Magistrature. Ecole qui s’est installée dans les restes du fort du Hâ, autre lieu symbolique de l’histoire bordelaise. Comme nos lecteurs connaissent surement déjà le destin de ce fort depuis sa construction à la fin de la guerre de cent ans jusqu’à sa transformation en prison nous ne referons pas ici l’historique du lieu.

Fort du Hâ et pôle judiciaire

Fort du Hâ et pôle judiciaire

Ces préliminaires historiques étant faits, que trouve-t-on rue du Maréchal Joffre ? Même si la torpeur du mois d’août nous a empêché de voir le Palais de Justice grouillant d’activités, force est de constater que ce sont les plaques d’avocats qui ponctuent et décorent la rue, et que divorces, litiges commerciaux ou crimes et délits en tous genres bruissent derrière les façades blondes.

Nos discussions avec les commerçants locaux nous confirment bien qu’il s’agit de la première et la plus importante des clientèles sur place. A part les activités juridiques, l’autre élément structurant de la rue sont les restaurants avec pas moins de cinq adresses en quelques mètres, surement pour sustenter les magistrats, avocats et greffiers entre deux audiences (et puis pourquoi pas les prévenus qui ne sont pas conduits bon gré mal gré à Gradignan en panier à salades). Notre date de passage n’était malheureusement pas propice à un inventaire détaillé mais signalons toutefois la présence d’un des trois « Bistrot Régent » bordelais.

Le concept du restaurant est simple : reprenant le nom du mythique et « grand » Régent de la Place Gambetta (RIP), les « Bistrot Régent » proposent un menu unique avec trois plats possibles, une sauce qui imite celle, fameuse, de L’Entrecôte, des frites et de la salade à volonté, un prix plus que correct et une ouverture 365 jours sur 365. Tout cela en lieu et place d’une mythique brasserie bordelaise, la Concorde, dont le décorum a été préservé et avec un patron charismatique : Marc Vanhove, entrepreneur avisé et ancien candidat aux élections municipales bordelaises de 2008, recueillant 1,48% des suffrages exprimés (soit tout de même 1201 voix). Nous avons d’ailleurs pu constater que Marc Vanhove est un patron impliqué, puisqu’il a débarqué pendant notre visite pour superviser le service, constitué de zéro couvert à ce moment là de la soirée.

Le cuistot du Bistrot Régent, anciennement la concorde

Le cuistot du Bistrot Régent, anciennement la concorde

A part cela signalons également l’arrivée toute récente d’un jeune pharmacien à qui nous souhaitons bonne chance pour soigner les hémorroïdes du Siège et autres gueules de bois du Parquet, et la présence d’une librairie catholique qui ne nous réserva pas un accueil très charitable mais vu que le secteur est en crise on les pardonne pour ce coup de froid.

Fraîcheur toujours, la rue dispose aussi du seul et unique restaurant franco-danois de la ville, voire de la région. L’accueil y est très chaleureux et la nourriture vraiment excellente ! Amateurs de hareng, de saumon et de pain maison n’hésitez pas.

God morgen !  Hvordan har du det ?

God morgen ! Hvordan har du det ?

La rue se prolonge paisiblement entre restaurants et belles façades, jusqu’à terminer sa route sur la place Pey Berland, entre l’hôtel de Ville et la cathédrale. C’est justement à cet angle, au Bistro du Musée, que nous terminons notre visite autour d’une bière et de petites olives, sous les flèches de la cathédrale. Le demi de (832 X 2) est à 3,70€, prix qui serait considéré comme prohibitif si nous n’étions pas sur un véritable site « carte postale » de Bordeaux. Pas de bruit, pas d’agitation près de la Mairie ou de la fac de droit, tout est calme, très calme, trop calme dans ce qui est habituellement un centre névralgique. Il faut se rendre à l’évidence : nous devons imiter ce groupe de touristes nordiques qui passe devant nous, et aller parcourir le vaste monde. Promis on revient en forme à la fin du mois et puis ne vous inquiétez pas, les rues d’ailleurs ne vaudront pas celles d’ici ! Adishatz les amis et bon été à tous.

La rue du Maréchal Joffre une belle vue sur la cathédrale

La rue du Maréchal Joffre une belle vue sur la cathédrale