Rue de Cheverus

Dans le cadre d’Agora, Biennale d’architecture de Bordeaux, nous vous proposons un hors-série de quatre rues visitées en quatre jours, avec pour une fois un tirage au sort restreint parmi les quartiers liés à la biennale. Aujourd’hui, c’est la rue de Cheverus qui a été tirée au sort le long de l’animation « Trônes d’asphalte » d’Ann Cantat-Corsini.

Après avoir visité les limites « trash » de Bordeaux sur les boulevards automobiles de la rive droite, nous voici de retour dans du bien plus classique : en plein centre de Bordeaux, rue de Cheverus, à quelques mètres de la bouillonnante rue Sainte Catherine, du cours Alsace-Lorraine et de la place Pey Berland avec ses incessants ballets de tram.

Pourtant rue de Cheverus tout est calme, très calme. Cela n’était sûrement pas le cas il y a quelques années, lorsque le collège du même nom accueillait des centaines de jeunes en culotte courte, et que le quotidien Sud Ouest avait ses bureaux dans un superbe hôtel particulier de la rue (ayant auparavant accueilli le palais de la monnaie). Mais depuis quelques années le collège est en rénovation et les journalistes ont déménagé sur les quais de la rive droite, laissant bientôt la place à la nouvelle « promenade Sainte Catherine », déjà réputée pour ses tarifs au mètre carré.

Un petit côté ville abandonnée...

Un petit côté ville abandonnée…

 Dans le haut de la rue, on croise donc des grues de chantiers et des façades noires, parsemées ci et là de photos de chaises et autres trônes d’asphaltes, installées là par Ann Cantat-Corsini dans le cadre d’Agora. L’occasion pour nous de conseiller à tous nos lecteurs de regarder le film La clairière des Aubiers – une histoire à suivre réalisé par l’artiste et que nous avions beaucoup aimé lors de notre visite du cours des Aubiers.

Installation d'Ann Cantat Corsini

Installation d’Ann Cantat Corsini

Passée cette première impression d’une rue de village en chantier, on constate très vite que notre voirie dispose de nombreux commerces.  On est ici à l’opposé des rues voisines Sainte-Catherine ou Porte-Dijeaux avec leurs commerces de chaînes et leurs magasins souvent standardisés. Rue de Cheverus on croise par exemple Alexandre, installé depuis 18 ans au Diabolo Menthe, un des cinq disquaires de Bordeaux. Il règne dans le magasin, derrière une vieille devanture boisée, une atmosphère hors du temps et rassurante : on se sent dans un cocon entre les disques de Johnny Halliday, Bob Marley ou Black Sabbath.

Ce cocon Alexandre l’étend à toute la rue qu’il juge très agréable : même si elle évolue un peu au fil du temps et que l’offre commerciale s‘étoffe, rien ne semble la détourner d’une certaine quiétude. Pas même les différentes colocations étudiantes installées dans les appartements voisins. Une rue calme en plein centre … comment l’expliquer ? Pour Alexandre pas de doute : « Les Bordelais passent toujours par les mêmes rues, ils sont en pilote automatique : Sainte-Catherine / Porte-Dijeaux, en avant ! ». Un constat que l’on ne contredira pas puisqu’il est une des raisons des aventures de Bordeaux 2066 : découvrir toutes ces rues dont on ne parle pas, ou trop peu.

Alexandre parmi ces disques

Alexandre parmi ses disques

Juste à côté, même son de cloche avec Françoise, propriétaire de la Maison du Japon. Cette enseigne est, comme son nom l’indique, spécialisée dans le produit nippon, mais attention pas de manga ou de gadget technologique ou de folklore ici, non non, Françoise vend des produits traditionnels utilisés par les Japonais : ustensiles de cuisine, vêtements, œuvres d’arts etc. Mariée à un Japonais, Françoise est une enfant du quartier. Née à Saint Pierre, elle a toujours vécu dans les rues avoisinantes et tient sa boutique depuis 13 ans maintenant.

Pour nous décrire son cadre de vie, elle utilise spontanément la même expression qu’Alexandre : « une rue de 7 à 77 ans ». En bref une rue pour tous (si vous avez 78 ans, une dérogation doit être envisageable), avec un savant mélange d’habitants, de commerçants, de jeunes et de moins jeunes, qui vivent ensemble sans se couper les cheveux en quatre … on remarque d’ailleurs une insolite abondance de salons de coiffure dans la rue, puisqu’il y en a justement quatre. Mais Françoise nous rassure « ils ne sont pas en concurrence, ils fonctionnent tous ».

Cette harmonie et cette quiétude auraient sûrement plu à Monseigneur Cheverus. Prêtre ordonné à la révolution, il émigra en Angleterre et aux États Unis ou il devint le premier évêque de Boston puis il fut nomme archevêque de Bordeaux en 1826 et y mourut dix ans plus tard (son tombeau se trouve non loin de là, dans la cathédrale Saint-André) après une vie dédiée aux plus pauvres, ceux qui n’habiteront pas Promenade Sainte-Catherine.

La quiétude décrite jusque là a tendance à s’estomper au fur et à mesure que l’on se rapproche du cours Alsace-Lorraine. On relèvera tout juste qu’une célèbre secte a pignon sur rue ici, l’occasion de croiser Tom Cruise dans les parages peut-être ? Bien plus intéressant et bien moins nuisible qu’un local sectaire, on trouve surtout plusieurs bars en quelques mètres, dont le plus connu est sans nul doute le Fiacre : véritable institution des soirées du Bordeaux Rock. Pour les non initiés, le Fiacre existe sous ce nom depuis 1870 et accueille depuis plusieurs décennies de nombreux concerts de la scène rock bordelaise, nationale et internationale.

Une photo qui résume la philosophie de Bordeaux 2066

Une photo qui résume la philosophie de Bordeaux 2066

Bel endroit pour terminer notre visite autour d’une bière … et bien non, décidés à ne pas tomber dans la facilité, nous nous détournons du Fiacre pour entrer au Flacon, bistro à vin ouvert depuis près d’un an par Valérie et Gilles, jeune couple de Toulousains. Pas de cassoulet ni de bonbons à la violette dans l’établissement mais des petits plats ou tapas à base de produits traditionnels réinventés… un délice pour nos papilles. « Non marqués du sceau de Bordeaux », Valérie et Gilles proposent des vins assez atypiques de la France entière, ainsi que de la Jupiler, pour laquelle nous optons par respect de la tradition de ce blog.

Valérie, Gilles, la Jupi et le Flacon

Le Flacon, La Jupi, Valérie & Gilles

Au final que retenir de cette rue d’hyper-centre ? Comme nous l’a dit Françoise, « le centre de Bordeaux a toujours brassé toutes les populations ». Du rock en galette, du rock en live, des produits asiatiques, des collégiens, des Toulousains, des ménages aisés et quelques illuminés. Oui, le centre de Bordeaux est à tout le monde, au moins de 7 à 77 ans.

PS : encore un bonus pour nos lecteurs, une véritable déclaration de haine envers les hipsters … à quand la prochaine guérilla urbaine ?

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Rue Charles Chaigneau

Dans le cadre d’Agora, Biennale d’architecture de Bordeaux, nous vous proposons un hors-série de quatre rues visitées en quatre jours, avec pour une fois un tirage au sort restreint parmi les quartiers liés à la biennale. Aujourd’hui, c’est la rue Charles Chaigneau qui a été tirée au sort pour le quartier Brazza.

Bordeaux ville la plus ceci, Bordeaux ville la plus cela…

C’est dingue ces temps-ci comme Bordeaux a la cote. Bordeaux réussit tout, elle est un eldorado pour cyclistes, entrepreneurs, écolos, médecins, tourneurs-fraiseurs ou encore clowns unijambistes. Dans la presse et dans le microcosme local, la machine à autosatisfaction fonctionne à plein, et on s’attend à tout moment à ce que l’Express (au hasard) nous sorte un palmarès « EXCLUSIF : les villes où il fait bon sortir sa poubelle au soleil couchant », où Bordeaux serait première bien sûr, devant Toulouse, devant Paris, devant Nantes, devant le reste de l’humanité. On commenterait alors ce nouveau palmarès sur les réseaux sociaux à base de : « Ma viiiille, trop fieeeeer ❤ », et chacun enverrait alors l’article à ses potes parisiens en écrivant : « Alors mon gars t’es bien sur le périph à sortir du bureau à 21h ? Bé moi tu vois je pars à la plage pour le dîner. Allez salut bande de loosers. »

On rigole on rigole, mais nous chez Bordeaux 2066 on est comme ça aussi. En sortant de chez soi, en allant au bureau, en buvant des coups en terrasse le dimanche ou même dans les bouchons : Bordeaux est diablement belle, sa pierre blonde nous enchante, et les reflets de la Garonne nous ravissent. Même dans les quartiers où il n’y a « rien à voir » (coucou Caudéran), le charme opère, et oui il est inutile d’être faussement modeste : nous vivons dans une ville magnifique.

Le tirage au sort pour notre première rue spécial Agora 2014 est un véritable pied de nez à toutes ces certitudes. En choisissant la rue Charles Chaigneau, Excel frappe un grand coup et nous amène dans un Bordeaux méconnu : industriel, bruyant, pollué, et surtout moche. « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde » se plaît à dire la maman de Vinjo lorsqu’il critique sa chère ville de Limoges. Elle a raison bien sûr. Mais en ce qui concerne la rue Charles Chaigneau, l’hostilité de l’environnement est frappante, et on ne pense pas s’attirer beaucoup d’ennuis en écrivant cela.

Déjà on ne vexera aucun riverain : il n’y en a pas. Après l’astuce du 2 rue Gouvea, voilà un autre moyen de gruger les contrôleurs TBC (chose que nous ne saurions approuver) : vous pouvez dire que vous habitez rue Charles Chaigneau.

On ne peut pas non plus apprécier la poésie du paysage fluvial, puisque la rue Charles Chaigneau se transforme en Quai de Brazza dès qu’elle tangente la Garonne, nous voilà donc hors sujet.

S’y promener à pieds n’a rien d’un parcours de santé : tout un trottoir est envahi d’herbes folles, mais est surtout interdit aux piétons, pas banal pour un trottoir !

Une rue interdite aux piétons

Une rue interdite aux piétons

Non le plus adéquat pour découvrir cette rue, c’est bien la voiture. La voirie est un véritable billard, y compris pour les bus qui ont un site propre sur toute la longueur. Merci Chaban-Delmas, pas le maire, mais le pont. En effet, la rue Charles Chaigneau est l’accès principal côté rive droite du nouveau pont, et ce sont donc des milliers de véhicules qui y circulent chaque jour. Mylène, jolie brune qui elle vient travailler à vélo dans le quartier nous le confirme : la rue sature en heure de pointe, et c’est d’ailleurs la seule attraction du secteur.

Une rue favorable aux voitures

Une rue favorable aux voitures et aux bus

Tous ces automobilistes ignorent probablement qu’ils sont en train d’user leur embrayage rue Charles Chaigneau, puisque pas un seul panneau ne signale l’existence de la rue. Une rue sans adresse ni même panneau, voilà qui est fantomatique.

Fantomatique est également tout un pan de la rue, occupé par un long et haut mur, mais suffisamment abîmé pour qu’on puisse voir à travers à certains endroits. S’ouvre alors à l’œil des curieux que nous sommes un paysage post-industriel un peu désolé : celui de feu l’usine Soferti, qui a fabriqué ici des engrais et produits chimiques jusque 2006 et a légué au sol des substances qui ne donnent pas envie d’y faire son potager, pour le moment.

L'ancienne usine Soferti depuis la rue Chaigneau

L’ancienne usine Soferti, depuis la rue Charles Chaigneau

Sur le trottoir d’en face, l’industrie est encore bien vivante, avec une entreprise de peintres en bâtiment et les chantiers navals CNB (pour Constructions Navales de Bordeaux)  spécialisés dans les voiliers de luxe et rassemblant tout de même quelque chose comme 400 emplois.

Si vous allez sur leur site Internet, vous constaterez que la CNB existe depuis 1987, à peu près comme les auteurs de Bordeaux 2066. Oui mais la tradition des chantiers navals est bien plus ancienne sur la rive droite, et avant la CNB il y a eu différentes sociétés comme les « Forges et Chantiers de la Gironde », ou encore la société « Chaigneau et Bichon », dirigée un temps par le lormontais Charles Chaigneau qui nous occupe aujourd’hui. C’est à Chaigneau et Bichon, avant la naissance de Charles, que nous devons notamment le lancement en 1816 de « La Garonne », premier navire commercial à vapeur français. « Bordeaux meilleure ville d’Europe pour construire des voiliers » titrait alors L’Express de l’époque.

Les mats de l'usine CNB

Les mats de l’usine CNB

Si Charles Chaigneau n’a pas de panneau pour lui rendre hommage dans la rue qui porte son nom, au moins a-t-il hérité d’une rue en pleine cohérence avec la vie qu’il a menée.

Si l’activité navale se porte bien ,sur le trottoir d’en face tout reste à (re)faire. Rassure-toi lecteur, la rue Charles Chaigneau n’est pas condamnée à rester une expression de tout ce que l’urbanisme fait de plus trash, entre mauvaises herbes, embouteillages et friches industrielles. Si tout se déroule comme prévu, la halle de l’usine Soferti sera réhabilitée au cœur d’un secteur de 6000 habitants où l’on promet même un « quartier paysage » et que les prix ne seront pas exorbitants (coucou Ginko).

En buvant une Super Bock dans un bar-resto portugais du Bas-Cenon tout proche, Bordeaux 2066 repense à cette drôle de rue sans panneau ni riverains, bruyante, polluée, et pas franchement belle. On a tous connu une fille pas très gracieuse au collège, qui s’est avérée être une bombe par la suite, et là on se dit « si j’avais su… » . Et si c’était le même processus pour la rue Charles Chaigneau ? Et si son futur résidentiel était à la hauteur de son passé industriel ? Si les équipes du projet Brazza font du bon boulot, en 2025, on enverra à ses potes parisiens des selfies d’apéro en écrivant : « Alors looser, encore dans les bouchons ? Regarde comme moi je me mets bien sur ma terrasse au soleil, rue Charles Chaigneau ».

Produits typiquement bas-cenonais.

Produits typiquement bas-cenonais.

Bonus : pour nos lecteurs intéressés par les revendications en tout genre, ci dessous un beau spécimen trouvé sur un arrêt de bus de la rue Charles Chaigneau.

Rue Gouvea

RueGouvea

Gouvea, Gouvea… Au moment où Excel rend son verdict quant à notre destination du jour, nos pensées oscillent entre un atoll propice aux essais nucléaires ou encore une marque de gel douche, mais pas tellement vers une rue de Bordeaux. Et pourtant Vinjo en fouillant dans les souvenirs de sa folle jeunesse se souvient d’une cave de Saint-Pierre où il se trémoussait sur de la mauvaise musique en buvant du mauvais alcool. Il y avait là une demoiselle fort aimable, qui au moment de s’adonner au rituel du « zéro-six » avait laissé Vinjo médusé, déclarant préférer laisser son adresse postale, la belle ne goûtant pas trop aux joies du « Kikou g paC 1 tro bonne soirée hier jspr que toi ossi, rv o mcdo du pont de la maye à 17h si sa te di ». Non, A. était du genre à vouloir recevoir une missive en bonne et due forme dans sa boîte aux lettres, rue Gouvea donc. La suite (et c’est aussi le nom de la boîte de nuit en question, d’aucuns l’auront déjà deviné), c’est qu’il n’y en a pas. Désolé lecteurs en mal d’eau de rose, mais si les histoires d’amour finissent mal en général, il arrive parfois qu’elles ne commencent même pas, en tout cas pas rue Gouvea.

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La rue est très courte (moins de 50 mètres), mais très centrale puisque perpendiculaire à la rue Sainte-Catherine et menant vers le palais des sports, un bâtiment très ****** (insérer ici l’adjectif injurieux de votre choix). C’est néanmoins à lui que l’on doit la première curiosité que l’on remarque dans la rue : la numérotation des immeubles commence à 24 au lieu de commencer à 2, le côté ouest de la rue étant devenu « Rue Pierre de Coubertin » suite à la construction de l’enceinte sportive en 1966. Voilà qui fait de la rue Gouvea une voirie idéale pour laisser une fausse mais crédible adresse (NB : cette remarque n’a rien à voir avec l’anecdote précédente, l’adresse de A. ayant été certifiée conforme – elle peut en revanche intéresser les contrôleurs de TBC).

Perspective côté Sainte-Catherine

Perspective côté Sainte-Catherine

Perspective côté Palais des Sports

Perspective côté Palais des Sports

Si la rue s’appelle Gouvea, ça n’est pas en hommage au charme discret (hum hum) du mannequin brésilien Nana Gouvea, mais plutôt à l’œuvre de l’humaniste André de Gouvea, d’origine juive portugaise, qui fut au 16ème siècle directeur du Collège de Guyenne où étudia un certain Montaigne. L’établissement occupait alors l’angle avec la rue Sainte-Catherine, celui par lequel nous abordons notre visite, et qui a laissé place aujourd’hui à un immeuble classique abritant une pharmacie et un magasin de prêt-à-porter bon marché.

Un homme un peu hagard assis sur un scooter vide une bouteille de bière et tire sur son joint, sans prêter attention à nos déambulations. Scène banale d’après les vendeuses de la librairie Album, spécialisée dans les bandes dessinées de tous genres, et qui occupe l’angle opposé à feu le Collège de Guyenne. Rien de bien grave ou de bien méchant nous dit-on, mais ici on soupire un peu devant les petites incivilités, les parties de foot improvisées dans la rue et l’odeur perpétuelle de cannabis. « La rue Gouvea c’est un peu la chasse d’eau de la rue Sainte-Catherine » nous glisse une des vendeuses.

Une chasse d’eau, rien que ça ? D’après Wikipedia, « une chasse d’eau est un dispositif dont le rôle est d’évacuer les excréments de la cuvette des sanitaires. Le fonctionnement d’un tel mécanisme repose sur la libération brutale d’une quantité d’eau préalablement stockée dans un réservoir. Ce flux d’eau crée un courant suffisant pour entraîner avec lui les matières fécales et le papier hygiénique. »
Comparer une rue à une chasse d’eau n’est pas très académique dans la doctrine urbanistique, mais une analyse de la définition ci-dessus donne en partie raison à notre commerçante, puisqu’une autre curiosité de la rue Gouvea c’est son cimetière de poubelles, amassées devant une laverie abandonnée. « Elles finissent toutes là, on n’arrive pas à comprendre pourquoi ». Nous non plus à vrai dire, mais si un jour on doit accompagner une poubelle vers sa dernière demeure, nul doute qu’on songera à cet endroit somme toute parfaitement adapté.

On ne salit pas la chasse d'eau, merci.

A gauche : laverie abandonnée, cimetière de poubelles et copines lilloises (dont notre 1000ème fan Facebook)                                 A droite : vaine incitation

Pour admirer le cimetière de poubelles de la rue Gouvea, le mieux est encore de prendre une bière chez Louis. S’il porte ce prénom si vieille France, c’est que Louis avait un grand-père marseillais. Mais ce rude gaillard tatoué de partout est bel et bien un Yankee, un vrai. The Grind House, comprendre « la maison de la cuite », est un établissement qui joue à fond la carte Oncle Sam, avec sa décoration virile qu’on ne sait pas trop à quel degré prendre. Mais si vous aimez l’Amérique, c’est bel et bien ici qu’il faut venir, puisque d’après Louis The Grind House est le seul bar américain de Bordeaux.

Louis aime beaucoup la France, Bordeaux, et même la rue Gouvea qui est d’après lui sans problèmes, mais il va rentrer prochainement dans sa Floride qui lui manque trop. Son associé français va tenir le comptoir, mais promis l’esprit Route 66 et les tournois de Beer Pong vont rester !

Louis, Vinjo, et Greg, éphémère visiteur lillois

Louis, Vinjo, et Greg, éphémère visiteur lillois

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Amérique toujours, mais un peu plus au Sud, c’est dans l’établissement d’en face que nous terminons notre visite. Le snack-restaurant Délices des Antilles nous permet de prolonger l’apéro avec un ti-punch et un bokit à la morue. C’est économique, c’est simple et c’est bon : voilà qui constitue une alternative sérieuse aux sempiternels kebab et MacDo de milieu de soirée ! L’établissement s’est installé rue Gouvea il y a environ quatre ans, mais Patricia est loin d’être une novice puisqu’elle tenait auparavant la même enseigne à Saint-Michel puis sur le Cours de l’Argonne.

Sa ke bon menm

Sa ke bon menm

Au final, cette petite rue de 49 mètres devant laquelle des milliers de personnes passent chaque jour vaut le détour. Si vous aussi, vous trouvez parfois la rue Sainte-Catherine merdique, alors n’hésitez pas à actionner la chasse d’eau qui vous mènera rue Gouvea, jusqu’au Palais des sports qui, sous ses faux airs de fosse septique géante, est en train de s’offrir une sacrée toilette. Certes il y a un peu de drogue et beaucoup de poubelles, mais une pinte, un ti-punch et un bokit plus tard, on parvient à sentir les effluves de l’enseignement humaniste d’André de Gouvea, même quand il fait un temps de chiotte.

BONUS : ce lien ne vous laissera pas insensible.

Rue Monneron

Un soir de juillet 2014, angle rue Pasteur / rue Monneron, Bordeaux-Caudéran : « Putain mais c’est le trottoir le plus large de Bordeaux ici ! ». Certes, les aventuriers de Bordeaux 2066 sont un petit peu grossiers, mais le superlatif n’est pas volé tant la rue Monneron se présente à nous avec un trottoir d’une largeur démesurée par rapport à l’importance de la rue et au nombre de piétons de l’endroit.

 ruemonneron

 Malgré un soupçon de réticence et de scepticisme au début : « Putaaaain (oui encore grossiers) on va encore à Caudéran, et en plus juste à côté de la rue Wilson, ça commence à dailler », une telle curiosité ne manque pas de lancer cette promenade sous les meilleurs auspices : au moins aura-t-on quelque chose à vous raconter, lecteurs.

Et ça n’est pas tout ! Tandis que nous contemplons le trottoir-esplanade de la rue Monneron, nous baignons encore dans l’euphorie de la mauvaise bière que nous venons d’absorber. Volonté de se saouler à pas cher avant d’affronter une nouvelle rue caudéranaise sans intérêt évident ? Point du tout, il s’agit simplement de professionnalisme, notre œil affûté ayant remarqué un petit troquet de quartier qui allait fermer une demi-heure plus tard.

Et quel troquet ! Pas de nom sur la devanture, déco très années 60 (lambris et vieilles affiches), cartes postales de plus ou moins bon goût épinglées au mur, patronne taiseuse et population 100% masculine en train de jouer aux cartes dans l’arrière salle. Comme un arrière-goût de Bar du Chalet, pour ceux qui connaissent, le voisinage bobo-hipster en moins !

CAUDERAN NIGHTMARE ANARCHY 2

CAUDERAN NIGHTMARE ANARCHY 2

C’est complexe Caudéran, se dit-on en train de siroter notre infâme mais économique Koenigsbier (à 2€, il s’agit de la bière la moins chère depuis que nous avons commencé le blog, bravo!), mais n’obtenant pas grand chose de plus que des haussements d’épaules de la part de la patronne questionnée sur la sociologie caudéranaise, nous décidons d’aller sur le terrain sans plus attendre.

Boire de la Koenigsbier... Admirez, lecteurs, notre dévouement.

Boire de la Koenigsbier… Admirez, lecteurs, notre dévouement.

Revenons sur notre trottoir donc. L’explication, c’est Google Street View qui nous la donnera plus tard : il y avait auparavant à l’entrée de la rue Monneron un alignement de maisons étroites et visiblement très insalubres, aujourd’hui rasées, et remplacées par… rien du tout ! Il faut dire qu’on voit assez mal comment on pourrait exploiter cette parcelle longue et étroite en bordure de route : un garage à vélos ? Un mini skate-park ? Une piste de bowling peut-être ?

Avant (Google Street View - Septembre 2010)

Avant (Google Street View – Septembre 2010)

Après (Bordeaux 2066 - Juillet 2014)

Après (Bordeaux 2066 – Juillet 2014)

La suite de la promenade rue Monneron nous donne l’impression de jouer à un abécédaire de l’urbanisme bordelais.

Une arcachonnaise ? Il y en a, on a même discuté avec l’artisan périgourdin en train d’en retaper une (on parle bien de maison hein).

Des constructions modernes ? Oui, une résidence assez standing occupe tout un pâté de maisons, face à des cubes en béton en cours d’achèvement.

Des logements collectifs des années 60 ? des années 80 ? Il y a tout ça, avec notamment une imposante barre de 10 étages à mi-rue.

Des maisons bordelaises en pierre blonde ? Vous trouverez rue Monneron toute la gamme, de la petite échoppe avec jardinet jusqu’à l’immense demeure sur un parc arboré, dont une riveraine nous a soufflé qu’elle appartenait à la famille Bayle, vous savez cette entreprise de meubles dont on aperçoit parfois de vieilles publicités peintes au bord des départementales girondines.

Du patrimoine industriel ? L’arrière de la Glacière de Caudéran (sur laquelle Yves Simone raconte tout ici) donne sur la rue Monneron.

Toutes ces merveilles se trouvent rue Monneron.

Toutes ces merveilles se trouvent rue Monneron.

Tout ceci est bien beau, mais un soir de juillet, nous peinons un peu à rencontrer des habitants. Vu la saison et le quartier, on ne s’attendait pas à tomber sur une étudiante. Et pourtant ! Laurie, bayonnaise, la petite vingtaine, est en classe prépa au lycée Grand Lebrun et s’est installée dans une résidence de la rue Monneron, en face de la grande demeure des Bayle. Bien sûr, de la rue elle n’en connaît pas grand chose puisque ça ne fait qu’un an qu’elle est là, et puis en prépa il s’agit de bosser ! Néanmoins, si tu nous lis chère Laurie, sache que l’immeuble où tu potasses tes cours était autrefois une grande propriété de maître, la Villa Esperenza, comme en témoigne cette photo datée de 1913 figurant dans le bouquin « Mémoire en images de Caudéran », de Pierre Debaig.

 Pas sur que la qualité de l’urbanisme y ait gagné au change, mais au moins tu as un studio !

La Ville Esperanza, aujourd'hui disparue (source : Mémoire de Caudéran)

La Ville Esperanza, aujourd’hui disparue (source : Mémoire de Caudéran)

Laurie

Laurie

 Laissons la pimpante Laurie vaquer à ses occupations et tirons un petit bilan de notre promenade rue Monneron. Après avoir bu une bière parmi les moins chères de Bordeaux dans un troquet hors du temps, nous voilà face à l’imposante demeure d’un grand entrepreneur local. Entre les deux, on a constaté la diversité du bâti et ce manque de cohérence assez typique de Caudéran comme le soulignait cet article de Rue 89 Bordeaux.

« Et finalement Caudéran, c’est vraiment un Neuilly bordelais ? ». Au café sans nom, tant que la partie de cartes ne sera pas terminée, on continuera à hausser les épaules à cette question finalement sans importance.

Place Paul et Jean-Paul Avisseau

Après 35 années consacrées à sa ville de Bordeaux, arrivé en retraite, il déclara avoir eu la vie dont il avait rêvé … Christophe Dugarry ? L’intendant Tourny ? Montaigne ? Aucun de ceux-là, ce satisfecit nous le devons à une autre figure locale : Jean-Paul Avisseau. Qui il faut le dire, a eu une vie plutôt réussie puisqu’une place des Chartrons porte aujourd’hui son nom et qu’il a eu l’honneur d’être visité par les explorateurs de Bordeaux 2066.

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Précisons toutefois que Jean-Paul partage la place avec son père, Paul, latiniste reconnu et professeur réputé au lycée Montaigne. Mais c’est probablement grâce au fils et à sa carrière au service de la cité bordelaise que le patronyme peut aujourd’hui s’enorgueillir de se confondre avec la voirie bordelaise, dans un nom au rendu assez étrange : « Place Paul et Jean-Paul Avisseau ».

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Diplômé de la faculté des lettres, il partit quelques années à Cherbourg avant de devenir directeur des archives municipales de Bordeaux. Notons également que Madame Avisseau devint à la même époque directrice des archives départementales de Gironde … on ose à peine imaginer la teneur des discussions durant les repas de famille ! Outre les archives, Jipé eut également plusieurs autres responsabilités locales : direction du musée de la marine, de la revue historique de Bordeaux, président de la société archéologique… Bref, une vraie personnalité locale.

Pied de nez aux personnages toutefois, la Ville décida d’attribuer à Avisseau père et fils une place 100% moderne, inaugurée en 2003, mais nichée au cœur d’un quartier emblématique de l’histoire bordelaise.

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La place Paul et Jean-Paul Avisseau est en effet au cœur de la ZAC des Chartrons : opération d’urbanisme de la fin des années 1990 / début des années 2000 visant à renouveler ce quartier historiquement tourné vers le port et dédié au commerce. Avec le transfert des activités industrielles, ce sont des pans entiers de la ville qui se retrouvent encombrés de chais, d’entrepôts et de hangars abandonnés. Comment exploiter ces parcelles en lanières, ces bâtiments aveugles, longs et étroits ? Une zone d’aménagement concertée est créée pour offrir de nouveaux logements, et mettre en valeur le riche patrimoine chartronnais. C’est ainsi que vit le jour la place Paul et Jean-Paul Avisseau, sorte de cœur de quartier moderne reliant les lieux historiques emblématiques du pâté de maisons que sont la rue du Faubourg des arts et les superbes Chais de Luze.

Il faut bien l’avouer, au premier abord on ne décèle aucun charme particulier, si ce n’est celui du calme absolu. La place est bordée d’immeubles Domofrance de couleur jaune, plutôt assez bien réalisés à notre goût, joliment arborée … mais manquant sensiblement de vie. Les rares passants que nous croisons sous la chaleur bordelaise nous expliquent qu’en temps normal l’école toute proche a au moins le mérite de faire résonner les cris des enfants. Mais l’Education Nationale mise à part, restent pour animer la place : des cabinets médicaux, un appart’hôtel ayant fait tristement parler de lui l’an dernier, un atelier et deux restaurants dont l’un semble abandonné.

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C’est peut-être le calme justement qui a attiré sur place un étiopathe. Etiopathe ? Kézako ? Un psychopathe en provenance d’Ethiopie ? Non, tout simplement un rebouteux mais avec un mot savant, un mot qui fait bien. Wikipédia nous le confirme : l’étiopathe pratique la médecine sans appareils et sans médicaments (c’est pas automatique, ne l’oublions pas). La discipline repose en effet sur un postulat simple : l’identification intuitive de la cause d’un symptôme permet l’auto-traitement. Malheureusement le cabinet étant fermé lors de notre passage, nous ne pourrons pas tester pour vous cette médecine douce.

La quiétude du quartier permet aussi de s’y ressourcer et d’y trouver l’inspiration créatrice. Lyrique Bordeaux 2066 ? Rassurez vous, nous ne parlons pas de nous, mais de Jofo, célèbre artiste bordelais qui a élu résidence sur la place Paul et Jean-Paul Avisseau.
Pour nos lecteurs les moins branchés sur l’art, Jofo c’est le père de ce personnage de Toto que l’on croise un peu partout depuis des années dans Bordeaux et au gré des expositions : fresque de Bergonié, Maison du Vélo du Cours Pasteur, toile « polémique » exposée à Blaye, et en ce moment expo au Saint-James à Bouliac, sur les hauteurs bordelaises. Pour nos amis parisiens, Jofo c’est également le « cylindre à totos » installé aux Halles, œuvre imposante que la Mairie de Paris, décidée à réaménager le quartier, a choisi de démonter pour la rendre en kit à son hauteur : la grande classe !

Chez Jofo

Chez Jofo

Malgré ce coup du sort l’artiste n’a pas perdu le feu sacré. En entrant dans son atelier on admire les toiles et les dessins exposés sur les murs, entassés par terre, sur les tables. Ca bouillonne et ça foisonne d’idées ! Jofo, via son personnage de Toto, nous raconte ses humeurs : nostalgiques de l’enfance, citoyen engagé contre les injustices en tous genres, supporter des Girondins et aussi grand amoureux de sa ville et de sa région dont il peint les œuvres architecturales dans les séries Chapô Bordeaux et Chapi Chato où il se promène dans les plus grands noms du vignoble. Il nous raconte la quiétude de son atelier où il est installé depuis maintenant quelques années, au milieu de cette place mêlant étudiants, enfants, familles et touristes, et nous constatons d’ailleurs qu’en ce samedi après-midi, seule la curiosité des enfants du quartier vis-à-vis des toiles de l’artiste vient troubler la création.

Chapo Bordo !

Chapo Bordo !

Jofo a toujours eu un atelier dans Bordeaux : Saint Pierre avant, Place Paul et Jean-Paul Avisseau aujourd’hui, et surement ailleurs dans quelques années … où ? Cela reste à voir. Espérons en tout cas que nous visiterons un de ces jours une place ou une rue qui nous permettra de recroiser cette figure locale, qui nous a accueilli en toute simplicité et décontraction !

Avec Jofo

Avec Jofo

Parenthèse artistique terminée, c’est en Italie que la place Paul et Jean-Paul Avisseau nous offre un dernier voyage. La « trattoria chic des Chartrons » est fermée ce samedi après-midi mais nous y repassons en début de semaine pour déguster salades et pizza, en sirotant une bière qui, il faut malheureusement le constater, se classe deuxième au palmarès des bières les plus chères du blog : 3,50€ le demi, à croire que la tranquillité se paye.

On ne vous parlera pas du repas, ni bon ni mauvais, et puis surtout il semble de plus en plus dangereux pour un internaute de donner son avis sur une pizzeria.

bière

Allez, on vous a parlé d’une place calme, rythmée par les va-et-vient de l’appart-hôtel, les cris des écoliers et par les aventures de Toto. Mais il faut vous avouer qu’on a un peu contribué à animer le quartier lors de notre visite en débarquant en force : Simon le réalisateur, Gilles l’ingénieur du son, Julien l’assistant de tournage et Sophie la présentatrice nous ont suivi place Paul et Jean-Paul Avisseau pour le tournage d’un épisode d’Echappées Belles consacré à la vallée de la Garonne, que vous retrouverez sur vos écrans en… février 2015 !

Paul et Jean-Paul, deux hommes d’écrit à l’honneur dans le petit écran, Avisseau zamateurs !

Rendez-vous en février 2015 sur France 5 !

Rendez-vous en février 2015 sur France 5 !

Rue Henri Dunant

En ce samedi de juin, Bordeaux manque cruellement d’air. L’atmosphère est moite, la ville sent l’asphalte chaud, ses habitants sentent le monoï et/ou la transpiration.
L’ambiance est néanmoins légère, avec une douce euphorie que l’on peut attribuer au solstice, à moins que ça ne soit le fait des cinq buts que l’Equipe de France a inscrit la veille contre la Suisse.
Pauvres Suisses. Certes ils ne nous aiment guère et organisent régulièrement des référendums pour nous bouter hors de chez eux, mais méritaient-ils un sort si cruel ?
Comme pour redorer l’amitié franco-suisse, c’est un citoyen helvète à qui Excel nous fait rendre visite, en la personne de Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge. Après Henri Mérand, c’est le deuxième Henri à qui Bordeaux 2066 rend visite. Pas d’inquiétude si vous aimez ce prénom, notre base de données vous réserve encore 12 Henri en stock, dont le plus célèbre d’entre eux : Monsieur IV.

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C’est rive droite que notre Henri du jour est à l’honneur, ce qui nous donne l’occasion de passer le pont une seconde fois, après avoir arpenté il y a quelques temps la Cité de la Benauge. Cette fois ci pas besoin de marcher bien longtemps : la rue Henri Dunant se trouve juste derrière la Place Stalingrad et la caserne des pompiers.

Nous n’avons marché que 10 minutes depuis la Porte de Bourgogne, et pourtant on se sent loin loin du centre ville, dans un faubourg un peu désarticulé mêlant de l’ancien et du moderne, et où la vision des vertes collines des Hauts de Garonne nous transporte déjà vers l’arrière-pays.

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Se disaient-ils ça les Charentais de la fin du 19ème siècle, lorsqu’ils rentraient dans leurs champs de tournesol ? C’est qu’en 1896, en plein essor du chemin de fer, prit place dans le quartier la gare de « Bordeaux-Deschamps », du nom du quai tout proche, qui accueillait des trains de la Compagnie des Charentes. C’était une gare d’où partaient seulement deux lignes : vers le Bec d’Ambès, et vers Saintes en « Charente-Inférieure » comme se nommait le Département à l’époque (et comme s’il existait une Charente Supérieure, non mais franchement…). En proie à des difficultés financières, la Compagnie des Charentes a par la suite été rachetée par l’Etat, et on trouve aussi pour notre ancienne gare la dénomination de « Bordeaux-Etat ». Les ferrovipathes de tout poil trouveront de plus amples renseignements ici.

Gare disparue (source : http://www.histoires-de-bouliac.net/)

Gare disparue (source : http://www.histoires-de-bouliac.net/)

En 1938, avec la création de la SNCF, la petite gare du quai Deschamps ferma définitivement, et laissa place après guerre à la controversée Caserne de la Benauge. Aujourd’hui, les soldats du feu sont toujours là, et le début de la rue Henri Dunant est occupé par des bâtiments de service de la caserne, dans un état plus ou moins douteux que l’on peut attribuer à un déménagement promis dans un futur proche.

Entrée de la rue et bâtiments annexes de la caserne.

Entrée de la rue et bâtiments annexes de la caserne.

Sur le trottoir d’en face, on trouve petites maisons en pierre et sorties de garage, puis une résidence moderne qui a remplacé un ilot insalubre il y a « moins de 10 ans », dixit une riveraine. Au fond, le long du Stade Promis, une parcelle occupée par quelques mobil-homes de Gitans sédentarisés.

C’est tout ? A première vue oui, mais grâce à notre fidèle lectrice Brigitte de l’Association Histoire de la Bastide, nous poussons l’investigation un peu plus loin. A l’angle avec la rue du Général Ducheyron se trouve l’école Créasud dont il est difficile voire impossible de deviner qu’elle abrite en son sein une église désaffectée, et recouverte par des bâtiments plus modernes. Hélène, qui travaille dans l’établissement, interrompt bien volontiers sa pause déjeuner pour nous en dévoiler ses secrets. Dans le silence religieux de cette école de design, entre les salles de classe, on trouve des voûtes, des restes de fresques, ou encore des emplacements de statues. Le secret de cette église oubliée se trouve dans les turpitudes administratives de Bordeaux. Elle a été bâtie entre 1830 et 1838 par un architecte dénommé Bordes, sur un terrain cédé par un Monsieur Letellier qui a désormais une rue à son nom juste derrière. Mais à cette époque, la Bastide est un faubourg en plein essor, et on songe d’ores et déjà à une église plus grande. Vous avez deviné, Sainte-Marie-de-la-Bastide telle qu’on la connaît encore aujourd’hui a été construite en 1860, juste avant l’annexion du quartier par la commune de Bordeaux, puisqu’on se trouvait auparavant sur le territoire de Cenon. Notre petite église n’a guère eu le temps de faire office de lieu de culte qu’elle fut transformée en entrepôts, la rendant méconnaissable de l’extérieur.

Dans les couloirs de Créasud

Dans les couloirs de Créasud

Salle de classe

Salle de classe

La place du fond, toujours très prisée.

La place du fond, toujours très prisée.

Une gare disparue, une église disparue, une caserne qui va disparaître… A croire que David Copperfield est Bastidien ! Mais soyons rassurés, ceux qui ne vont pas disparaître, ce sont les lycéens de François Mauriac. On vous le gardait pour la fin, mais l’élément le plus visible de la rue Henri Dunant, c’est bien ce lycée général et technologique de la rive droite.

Lorsque nous sommes passés, aucune trace des 1400 élèves, en train de goûter au farniente pour les plus chanceux, et de réviser leur bac pour les autres. Mais pour Dominique Goncalves, pas encore de bronzette en vue. Ce professeur d’histoire et géographie aime son bahut, et nous propose une petite visite guidée un matin de semaine. Bien que situé proche de quartiers à mauvaise réputation de l’agglomération bordelaise, Dominique nous décrit un établissement calme, qui peut s’enorgueillir d’une progression de ses résultats au bac ces dernières années. C’est un lycée qui brasse des populations assez diverses : quelques ados des cités de la rive droite, d’autres venant des banlieues aisées que sont Bouliac ou Carignan, et une importante proportion de campagnards de l’Entre-Deux-Mers, souvent assez excités de découvrir la « capitale » en arrivant en Seconde. Gageons que François Mauriac, lui-même issu d’une famille bordelaise aisée et fin sociologue des campagnes girondines de l’époque, n’aurait pas renié ce mélange des genres pratiqué par le lycée qui porte son nom.
Pour enrichir son projet pédagogique, le lycée François Mauriac a opté pour le développement culturel. C’est ainsi qu’outre les classes européennes en anglais et en espagnol, on trouve à Mauriac des élèves du Conservatoire, que l’on aperçoit d’ailleurs de l’autre côté du fleuve depuis les salles de classe. Un partenariat est également en préparation avec le Musée d’Aquitaine, pour faciliter l’accès à ce grand musée du Cours Pasteur à nos jeunes banlieusards et campagnards.

Mauriac, qui n'a rien à envier à Montaigne ou Montesquieu.

Mauriac, qui n’a rien à envier à Montaigne ou Montesquieu.

La cour du lycée

La cour du lycée

En sortant du lycée, Bordeaux 2066 qui a passé son bac il y a maintenant 10 ans se sent vieux. Nous repassons devant l’ancienne église devenue Créasud. Nous décidons d’imiter les étudiants lorsqu’ils ont une pause et filons tout droit vers le Mosquito, bar-snack-tabac situé rue de la Benauge où nous accueillent Lorenza et Pascal. Comme s’ils avaient suivi les rails de feu la Compagnie des Charentes, notre couple de tenanciers est arrivé de Vendée il y a 18 mois environ, et nourrit élèves et étudiants n’appréciant pas les prestations de leur cantine. Leur terrasse possède un atout non négligeable, elle est située en face d’un garage Alfa Romeo désaffecté. Rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’on peut y voir incrustées dans la façade deux colonnes en pierre, qui marquaient l’entrée de notre petite chapelle oubliée.

Face à l'ancien garage. Disparition programmée là encore !

Face à l’ancien garage. Disparition programmée là encore !

Lorenza, Pascal, et une cliente.

Lorenza, Pascal, et une cliente.

Notre bière terminée, nous laissons la rue Henri Dunant à sa torpeur estivale.
Là où Blayais et Charentais arrivaient en train il y a quelques décennies, ce sont dès le mois de septembre les étudiants et lycéens de l’arrière-pays de la rive droite qui feront leur retour dans cette rue chargée d’histoire et de géographie.

Dissertation : la Bastide, terre de migrations, vous avez trois heures !

Rue Malbec

Excel est définitivement un petit coquin ! Après nous avoir mené dans le minuscule Passage Pambrun, le logiciel fait le grand écart et nous amène dans la plus longue de nos rues visitées à ce jour. Du Cours de la Marne jusqu’à la Place Nansouty, nous voilà partis à la découverte d’une rue de plus d’un kilomètre de longueur : la rue Malbec.

Rue_Malbec

Malheureusement pour les amateurs de gros rouge, a priori le nom de la rue n’a rien à voir avec le cépage cadurcin, mais serait plutôt emprunté à une famille du coin. Autre hypothèse possible, un dérivé du gascon « mau bec », pour « mauvaise tête », mais on va se garder cette explication sous le coude pour la rue Maubec elle-même, située à Saint-Michel.

Mauvaise ou pas, la tête de gondole côté cours de la Marne est en tout cas déconcertante. En effet à l’angle de la rue se dresse le fameux immeuble « glissière d’autoroute », œuvre de Jacques Hondelatte. Si pour le Bordelais lambda cet immeuble peut aisément concourir au grand prix du bâtiment le plus laid de notre ville, Robert Coustet et Marc Saboya dans leur livre « Bordeaux, la conquête de la modernité » nous livrent l’analyse suivante : « Le parti architectural fait référence à la prévention, à la protection, à la vitesse. Identitaire dans un lieu sans identité, dramatique et brutale, l’oeuvre de Jacques Hondelatte ne travaille pas ici l’esthétique du compromis historique et ne cherche pas à s’intégrer dans un quartier déstructuré, (…) ce bâtiment unique est l’expression d’une violence urbaine contemporaine. »
Vu comme ça…

Après ce geste architectural, la rue présente un visage plus classique : bordée d’échoppes et d’anciennes maisons bourgeoises, plus ou moins en bon état, et souvent divisées en petits appartements. On croise ci et là des ensembles récents, venus s’insérer dans les quelques dents creuses créées par la fermeture des usines du quartier.

Belle expression de la "violence urbaine contemporaine", en effet.

Belle expression de la « violence urbaine contemporaine », en effet.

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Ca et là, quelques maisons de maître.

Ca et là, quelques maisons de maître.

En continuant notre progression vers Nansouty, nous trouvons sur notre droite le siège de l’Union Saint Jean. Institution bordelaise au même titre que l’Union Saint Bruno, l’USJ fait à la fois office de maison de quartier, de club sportif (dont une tout à fait valeureuse équipe de basket qui se reconnaîtra), de lieu d’accueil périscolaire, etc. Et ce depuis 1906 (1939 pour ce qui concerne la rue Malbec) ! Nous vous invitons à consulter directement leur site internet pour découvrir la riche histoire du lieu. On soulignera tout de même que le siège de l’USJ abritait également le Cinévog, dans lequel Eddy Mitchell vint en 1982 tourner quelques épisodes de « La dernière séance ».

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Culture toujours, quelques mètres plus loin sur le trottoir d’en face arrive le moment pour Vinjo, Pim & Vanou (une fidèle lectrice nous accompagnant dans notre visite ce jour là), de visiter le premier musée du blog. Un musée rue Malbec ? Oui oui, nous voilà partis à la découverte du Musée des Compagnons du Tour de France, situé dans une grande maison léguée au mouvement compagnonnique dans les années 1960 par une famille. C’est bien entendu un tout petit musée, mais on y comprend mieux le fonctionnement de ce mouvement mêlant depuis plusieurs siècles mission sociale, excellence de la formation et traditions très codifiées, parfois délicieusement anachroniques ou loufoques (telle l’amende de 20 centimes en cas de juron intempestif, comme dans le bistrot « Le Tivoli » où nous étions passés l’été dernier).

Dans notre musée de la rue Malbec, charpentiers, maçons, ébénistes ou encore serruriers sont à l’honneur. On notera pour les passionnés de Bordeaux que de très belles reproductions en bois de différents lieux emblématiques de notre ville sont exposées au sous-sol. Derrière le musée, ce sont 40 compagnons qui vivent ensemble durant un an, avant de reprendre la route vers une nouvelle ville pour espérer finir pourquoi pas Meilleur Ouvrier de France.

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Cet éloge de l’effort et du travail bien fait nous donne soif. Fort heureusement, et même si peu de Compagnons doivent pouvoir en profiter au vu des règles de vie assez strictes qui leur sont imposées, le bar « L’Expresso » se trouve quelques mètres plus loin, à l’angle avec la rue de Bègles. Ambiance PMU et multiculturelle : les clients sont concentrés sur les tiercés, quartés et autres quintés et profitent des pauses équestres pour s’injurier folkloriquement ou se menacer de s’introduire des objets divers et variés dans l’arrière-train, dans une ambiance assez cocasse donc.

L'Expresso, où l'on ne boit pas que du café.

L’Expresso, où l’on ne boit pas que du café.

Une bière à mi-rue pour compenser sa longueur.

Une bière à mi-rue pour compenser sa longueur.

La bière avalée, nous reprenons notre petit trot jusqu’à la fin de la rue, et passons d’un pas assuré devant le siège girondin de la MGEN. La hauteur des maisons baisse, les échoppes sont de plus en plus présentes et nous amènent au final Place Nansouty, là ou s’achève notre rue du jour, après 1,2 kilomètres de marche parcourus en deux heures environ : on met au défi n’importe quel papy du quartier de remonter la rue aussi lentement que nous.
Le sens retour ne sera guère plus rapide, et commence quelques mètres après la place par un arrêt dans un autre petit troquet dont les recoins de Bordeaux ont le secret. Nous voici chez Maria, gérante portugaise du bar-restaurant « La récré ». Installée là depuis 1991, Maria nous livre sa vision du quartier : un endroit calme où tout le monde se connait et où l’on se rend service. Maria aime son bar-resto, et quand l’heure de la retraite aura donné sa clientèle lui manquera, notamment cet habitué qui depuis des années mange tous les jours à la même table, sur la même chaise … « et une fois je lui ai demandé : qu’est-ce que je vais devenir le jour où je ne vous vois pas, je vais m’inquiéter ? Ne vous inquiétez pas il m’a répondu, si j’ai un problème il y a un papier sur moi disant de vous prévenir ».

Cette clientèle fidèle vient de tout le quartier, et même si les écharpes de Lisbonne, Braga ou Porto décorent la salle, Maria ne donne pas dans le communautarisme exacerbé « ils sont gentils les Portugais mais ils parlent trop fort, c’est fatigant ». Elle aime le calme notre patronne, et c’est peut-être comme cela qu’elle arrive à faire pousser ces immenses roses trémières devant le restaurant, sa grande fierté. Snobée par les concours photos de Sud Ouest, Bordeaux 2066 répare cette injustice et vous présente la pétillante Maria, devant ses roses trémières et son restaurant.

Maria et ses roses trémières

Maria et ses roses trémières

Sur le chemin du retour, dernière halte chez Françoise et Mang, habitants du quartier depuis bientôt un demi-siècle. Arrivés de Dordogne (pour elle) et de Cochinchine (pour lui), ils nous dressent le portrait d’un quartier convivial et ouvert, même si depuis quelques années les petites entreprises (ils se souviennent d’une ancienne tannerie, remplacée par des immeubles modernes, moins odorants) et commerces se font de plus en plus rares, et que le trafic automobile s’intensifie en parallèle, renforçant l’effet « couloir » que l’on peut ressentir en se promenant dans la rue.

Françoise et Mang, témoins de la rue.

Françoise et Mang, témoins de la rue.

Aperçu de l'offre commerciale de la rue.

Aperçu de l’offre commerciale de la rue.

Nous clôturons cette longue promenade rue Malbec avec le témoignage de notre premier invité VIP du blog. Non ça n’est pas Johnny Hallyday qui a grandi rue Malbec, mais Michel Cardoze, connu pour sa météo poétique sur TF1, sa grosse voix portant un chantant accent du païs, et son érudition sans limite sur Bordeaux et son histoire que l’on peut retrouver ici. C’est quand il ne portait pas encore sa célèbre moustache que notre journaliste local, à la fin de l’occupation, a passé quelques années d’enfance rue Malbec. Il se souvient de l’ambiance ouvrière (son père, à l’instar de nombre de voisins, était cheminot à la gare), des courses à l’économat de la SNCF rue Amédée Saint-Germain, de l’école de la rue Francin dont la cour n’a pas changé depuis, des virées au cimetière israélite situé juste derrière chez Françoise et Mang, des histoires de voisinage et de la vie de tous les jours au sortir de la guerre. Tandis que nous remontons la rue une seconde fois en sa compagnie, il se souvient aussi d’un terrible accident de la circulation qui a fait qu’aujourd’hui encore l’immeuble situé à l’angle avec la rue de Bègles semble rafistolé.

Devant la maison d'enfance...

Devant la maison d’enfance…

La plus longue rue du blog à ce jour nous a montré un passé riche, et un présent encore marqué par la solidarité et la vie de quartier. Alors la prochaine fois que vous y passez, levez un petit peu le pied. Ca fera plaisir à Françoise et Mang de ne pas faire trembler leurs fenêtres, ça vous permettra d’apercevoir les œuvres des Compagnons, et si vous avez le temps vous dégusterez le menu ouvrier de Chez Maria. En y sirotant votre Porto, vous vous direz peut-être comme nous que décidément, cette rue Malbec est un grand cru.